Pour le printemps.

ABDBB836-D8D7-48EB-B197-A461837F2B5A.jpeg

C’est le printemps, ou l’émerveillement naissant.

Je me pose à la fenêtre de mon être.

Et j’entends le chant d’un nouvel élan.

En portant attention à ma respiration, apparaissent des bourgeons.

Et en fleur, se transforme mon cœur.

En accueillant ma fragilité, se révèle ma beauté.

Et ouvert, devient l’univers.

Tout en gaieté, se découvrent de belles possibilités.

Se déploie, le monde en émoi.

Rayonnant, est l’océan du vivant.

Flamboie, la voie de la joie.

Ici et maintenant, tout est là.

 

 

 

Émile Verhaeren, Un matin

DSC_5613

Dès le matin, par mes grand’routes coutumières
Qui traversent champs et vergers,
Je suis parti clair et léger,
Le corps enveloppé de vent et de lumière.

Je vais, je ne sais où. Je vais, je suis heureux ;
C’est fête et joie en ma poitrine ;
Que m’importent droits et doctrines,
Le caillou sonne et luit sous mes talons poudreux ;

Je marche avec l’orgueil d’aimer l’air et la terre,
D’être immense et d’être fou
Et de mêler le monde et tout
A cet enivrement de vie élémentaire.

Oh ! les pas voyageurs et clairs des anciens dieux !
Je m’enfouis dans l’herbe sombre
Où les chênes versent leurs ombres
Et je baise les fleurs sur leurs bouches de feu.

Les bras fluides et doux des rivières m’accueillent ;
Je me repose et je repars,
Avec mon guide : le hasard,
Par des sentiers sous bois dont je mâche les feuilles.

Il me semble jusqu’à ce jour n’avoir vécu
Que pour mourir et non pour vivre :
Oh ! quels tombeaux creusent les livres
Et que de fronts armés y descendent vaincus !

Dites, est-il vrai qu’hier il existât des choses,
Et que des yeux quotidiens
Aient regardé, avant les miens,
Se pavoiser les fruits et s’exalter les roses !

Pour la première fois, je vois les vents vermeils
Briller dans la mer des branchages,
Mon âme humaine n’a point d’âge ;
Tout est jeune, tout est nouveau sous le soleil.

J’aime mes yeux, mes bras, mes mains, ma chair, mon torse
Et mes cheveux amples et blonds
Et je voudrais, par mes poumons,
Boire l’espace entier pour en gonfler ma force.

Oh ! ces marches à travers bois, plaines, fossés,
Où l’être chante et pleure et crie
Et se dépense avec furie
Et s’enivre de soi ainsi qu’un insensé !

Mouvements personnels et universels de la vie spirituelle.

dsc_6108

« Pour que l’universel se déploie dans notre vie spirituelle, il doit être uni au personnel. Nous sommes des êtres humains, et la porte humaine qui mène au sacré est constituée de notre propre corps, de notre propre cœur et de notre propre esprit, du passé dont nous provenons et des relations et situations les plus intimes de notre existence. Si la compassion, la justice et la libération ne peuvent prendre vie en nous-mêmes, où dont le pourraient-elles ?

Une spiritualité bien intégrée nous permet de comprendre que, si nous devons apporter au monde la lumière, la sagesse ou la compassion, nous devons commencer par nous-mêmes. Les vérités universelles de la vie spirituelle ne peuvent devenir vivantes que dans chaque condition particulière et individuelle. Cette approche personnelle de la pratique honore notre vie dans ce qu’elle a à la fois d’unique et de général, respectant la qualité intemporelle de la danse primordiale entre la naissance et la mort tout en honorant notre corps particulier, notre famille et notre communauté particulières, l’histoire personnelle, les joies et les peines qui sont notre lot. Ainsi, tout en étant une affaire personnelle, notre éveil affecte toutes les autres créatures de la planète. »

Jack Kornfield, Périls et promesses de la vie spirituelle, Paris, Pocket, 2016, p. 30

L’expérience de la joie.

DSC_4910

Je me souviens, enfant, lorsque je revenais en ville après un séjour à la campagne, j’avais l’impression de perdre physiquement mes ailes. C’était comme un rétrécissement de tout mon être, un sentiment d’exil, d’isolement, de fermeture. L’exil n’est pas simplement géographique, c’est aussi l’impression intérieure d’avoir perdu quelque chose d’essentiel. Et j’avais perdu quelque chose d’essentiel. Ces ailes étaient les ailes de la joie, des ailes magiques qui s’épanouissaient dès que je me retrouvais au milieu des arbres, des lacs, des rivières, des montagnes. Habité par cette joie la nuit, la lune et les étoiles m’apparaissaient sous leur vrai visage, comme des puissances magiques qui s’ouvraient dans le ciel nocturne et le soleil était une divinité. Un univers vivant, un univers de joie.

Il est évident que la joie n’est pas limité à l’enfance. À chaque instant, nous pouvons renouer le pacte avec cette félicité oubliée. C’est peut-être un sentiment différent, moins intense que pendant l’enfance, mais plus serein, plus conscient. Adulte, lorsque nous sommes en joie, nous savons que nous vivons un instant particulièrement « béni des dieux », nous savons le reconnaître et nous pouvons l’apprécier, l’isoler. Alors qu’enfant, nous étions complètement absorbés en lui.

Nous pouvons retrouver encore aujourd’hui ces ailes de joie devant l’océan, lorsque que nous marchons sur la roche nue ou sur la neige en haute montagne, dans un jardin l’hiver, à l’évocation d’un souvenir, ou… à la terrasse d’un bistrot. Brusquement, le regard s’élargit à la dimension d’un ciel. Nous éprouvons une sensation de plénitude.

Parfois, le simple fait de sortir, de se connecter au dehors suffit à nous faire retrouver un peu de cette joie. Nous ressentons le flux de la vie qui coule dans le mouvement des êtres et des choses. Toute tristesse est repliement, fermeture, et le seul fait de s’ouvrir au monde suffit pour nous faire retrouver le fil de la joie. Même la simple présence du ciel au-dessus de nos têtes, de ce bleu intense, fait que notre être se dilate.

Erik Sablé, Petit traité de la joie, Paris, Dervy, 2015, pp. 11-13

L’existence tournée vers autrui.

«Le premier mouvement qui révèle un être humain dans la petite enfance est un mouvement vers autrui : l’enfant de six à douze mois, sortant de la vie végétative, se découvre en autrui, s’apprend dans des attitudes commandées par le regard d’autrui. Ce n’est que plus tard, vers la troisième année, que viendra la première vague d’égocentrisme réfléchi. Nous sommes influencés, quand nous pensons la personne, par l’image d’une silhouette. Nous nous plaçons alors devant la personne comme devant un objet. Mais mon corps, c’est aussi ce trou de l’oeil béant sur le monde, et moi-même oublié. Par expérience intérieure, la personne nous apparaît aussi comme une présence dirigée vers le monde et les autres personnes, sans bornes, mêlée à eux, en perspective d’universalité. Les autres personnes ne la limitent pas, elles la font être et croître.

Elle n’existe que vers autrui, elle ne se connaît que par autrui, elle ne se trouve qu’en autrui. L’expérience primitive de la personne est l’expérience de la seconde personne. Le tu, et en lui le nous, précède le je, ou au moins l’accompagne. C’est dans la nature matérielle (et nous y sommes partiellement soumis) que règne l’exclusion, parce qu’un espace ne peut être deux fois occupé. Mais la personne, par le mouvement qui la fait être, s’ex-pose. Ainsi est-elle par nature communicable, elle est même seule à l’être. Il faut partir de ce fait primitif.

De même que le philosophe qui s’enferme d’abord dans la pensée ne trouvera jamais une porte vers l’être, de même celui qui s’enferme d’abord dans le moi ne trouve jamais le chemin vers autrui. Lorsque la communication se relâche ou se corrompt, je me perds profondément moi-même : toutes les folies sont un échec du rapport avec autrui, — alter devient alienus, je deviens, à mon tour, étranger à moi-même, aliéné. On pourrait presque dire que je n’existe que dans la mesure où j’existe pour autrui, et, à la limite : être, c’est aimer.»

Emmanuel Mounier, Le personnalisme

L’amour.

«Pourquoi l’amour est-il d’une richesse sans commune mesure avec d’autres possibilités accordées à l’être humain, et un suave fardeau à ceux qu’il atteint, sinon parce que nous nous métamorphoses en ce que nous aimons tout en demeurant nous-mêmes ? Envers ce que nous aimons, nous éprouvons alors de la gratitude, et ne trouvons rien qui y satisfasse.

Remercier, cela ne se peut qu’en se faisant soi-même remerciement. Il appartient à l’amour de métamorphoser la gratitude en loyauté envers soi-même comme en foi inconditionnelle en l’autre. Ainsi l’amour ne cesse-t-il d’amplifier son propre secret.

La proximité consiste, en l’occurrence, à être dans l’extrême distance par rapport à l’autre, distance qui ne laisse rien devenir flou, mais au contraire permet à un « toi » de se situer au sein de ce qu’a de diaphane mais aussi d’inconcevable, en une telle manifestation, le fait tout bonnement qu’elle ait eu lieu. Que la présence de l’autre fasse soudain irruption en notre vie, il n’est pas en notre pouvoir ni en nos ressources d’endiguer le flux. Une destinée humaine s’offre à une humaine destinée, et se mettre au service du pur amour, c’est alors garder ce don de soi aussi vivace qu’au premier jour.»

Martin Heidegger à Hannah Arendt, Lettres et autres documents 1925-1975, trad. Pascal David, Paris, Gallimard, 2001, p. 17