Souvenirs de trois semaines « à ciel ouvert » au Domaine de Chardenoux.

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Je me souviens de la joie ressentie en retrouvant le Domaine de Chardenoux.

Je me souviens du lever à l’aube pour le rituel du feu avec les prêtres du Temple de Ganesh.

Je me souviens de la gratitude exprimée par le food mantra chanté au début de chaque repas.

Je me souviens des sourires reconnaissants à chaque personne croisée.

Je me souviens de l’inspiration divine qui se manifestait à travers les chants de Mangala.

Je me souviens de la gaieté vivante pendant le seva de vaisselle collective mené par Rémy.

Je me souviens de mon état contemplatif en chantant la gayatri à l’aube.

Je me souviens de la densité philosophique de l’enseignement de Swami Atmananda.

Je me souviens des sons de l’harmonium accompagnant les chants de mantra.

Je me souviens du sourire se dessinant sur mon visage en pratiquant le dhrupad.

Je me souviens de la glisse des doigts de Reno Daniaud sur son chaturangui.

Je me souviens de la mise en lumière de la dimension profondément spirituelle du yoga lors du visionnage du film Aux sources du yoga.

Je me souviens de l’ouverture à la pure présence par les séances de yoga du cachemire guidées par Odile Thiévenaz.

Je me souviens de la diversité des ressentis face à la variété des enseignements.

Je me souviens de la magie des sons du santour joué par Paul Grant.

Je me souviens de l’après-midi passée à lire La tendresse du monde de Fabrice Midal en écoutant la pluie tomber.

Je me souviens de la découverte impressionnée du parcours de vie de Ramakrishna.

Je me souviens de l’enchantement ressenti pendant le concert interreligieux offert par Naren & Sarada.

Je me souviens de l’énergie débordante lors du saptah dansant.

Je me souviens des témoignages authentiques lors du cercle de partage de fin.

Je me souviens des bousculements vivifiants provoqués par la lecture de Pratique de la voie tibétaine de Chögyam Trungpa.

Je me souviens du contact si soutenant de la Terre au milieu du parc devant le château.

Je me souviens des marches méditatives dans la forêt du domaine.

Je me souviens des ronces griffant mes pieds lors d’une promenade autour de l’étang.

Je me souviens des vibrations jouissives parcourant mon corps se mettant à l’écoute des battements du tambour chamanique.

Je me souviens de l’heureuse retrouvaille inattendue de la pétillante Marie rencontrée lors du stage de clown de l’an dernier à Chardenoux.

Je me souviens de mon envie de lancer un groupe de pratiques d’amour bienveillant suite à la lecture de L’amour qui guérit de Sharon Salzberg.

Je me souviens du plaisir à être au contact physique des aliments lors de ma semaine de seva à la cuisine.

Je me souviens de mes mains rougies par la préparation de la salade de betteraves.

Je me souviens de la lumière dorée des siestes au soleil.

Je me souviens des délicieuses odeurs épicées de la cuisine.

Je me souviens de la cueillette des fleurs de bourrache pour décorer avec finesse les plats.

Je me souviens de l’épluchage méditatif des pêches de vigne fraîchement ramassées dans le verger.

Je me souviens de la couleur vert fluo sur la planche à découper après le hachage de persil.

Je me souviens de la force physique utilisé pour servir à la louche la dizaine de litres de tisane.

Je me souviens des beaux reflets sérotinaux du ciel et des doux nuages dans l’étang.

Je me souviens des couchers de soleil aux couleurs chatoyantes.

Je me souviens de la soirée commune célébrant l’anniversaire de Krishna et la montée au ciel de la Vierge Marie.

Je me souviens de la douceur de la présence de Swamini Umananda.

Je me souviens du corps vibrant de Sora lors de sa démonstration de danse orientale.

Je me souviens des voix laissant chanter Terre Mère.

Je me souviens de la saveur rosée des cornes de gazelle.

Je me souviens des bercements par les bhajans à la guitare de Cathy.

Je me souviens de l’émerveillement à être en contact avec le ciel étoilé.

Je me souviens des marches dans la pleine nuit noire pour retrouver mon chalet.

Je me souviens de la belle composition florale rayonnant au milieu du dojo.

Je me souviens des intentions posées toutes en couleurs lors du cercle d’ouverture du stage de clown.

Je me souviens de l’attention portée aux sensations de liquides circulant lors des échauffements corporels matinaux.

Je me souviens de la fluidité des corps se déplaçant en dessinant des leminscate au sol.

Je me souviens de la confiance à s’abandonner et se laisser danser les yeux fermés.

Je me souviens du plaisir à habiter corporellement l’espace en variant les énergies.

Je me souviens de l’équilibre à trouver entre le donner et le recevoir dans le jeu des baguettes.

Je me souviens de ma persévérance à tenir l’ouverture à ce qui est dans une improvisation où je ressentais tant de vulnérabilité.

Je me souviens de l’avancée dans la recherche d’établissements de ponts possibles entre clown et philosophie.

Je me souviens de la puissance vocale de la voix d’éléphant dans le corps d’une petite souris.

Je me souviens des orgies de fruits lors des pauses.

Je me souviens du rythme du canon « Écoutez le cœur des gens ».

Je me souviens de la contagion des éclats de rire.

Je me souviens de la dimension solaire de nombreux costumes clownesques.

Je me souviens de la mise en empathie au contact d’éléments naturels.

Je me souviens de l’énergie de jeu à clowner dans la forêt.

Je me souviens de la proposition de toucher de la présence par le jeu du clown.

Je me souviens de l’imaginaire débordant des clowns pour faire apparaître de nouveaux possibles.

Je me souviens du cheminement parcouru pour arriver à percevoir la dimension profondément spirituelle de l’être clownesque, qui célèbre la vie en s’ouvrant à l’extraordinaire des choses ordinaires.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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La méditation et le clown, deux voies pour s’ouvrir à la nudité de l’être.

Mon parcours personnel m’a amenée à m’engager parallèlement il y a près de 2 ans sur les voies de la méditation et du clown. Je dis parallèlement car je m’y suis intéressée au départ de manière indépendante. Et, de prime abord, on pourrait considérer que la méditation et le clown n’ont rien de commun et même s’orientent vers deux directions divergentes : la méditation étant plutôt associée à la paix et à la sagesse et le clown plutôt au rire voire à la folie. Mais, derrière ces idées relativement stéréotypées, ce qui m’a profondément touchée en m’immergeant dans ces deux pratiques, est qu’elles convergent vers une même aspiration : elles constituent deux voies pour s’ouvrir à la nudité de l’être.

Nous vivons dans une société où nous sommes sans cesse en train de faire des projets, où nous cherchons à accomplir des objectifs et l’accomplissement ou le non-accomplissement de ces objectifs signe notre réussite ou notre échec. Nous nous identifions au rôle social que nous jouons, nous cachons notre être derrière une fonction. La méditation et le clown ne sont pas un ensemble de techniques pour atteindre des états particuliers — que ce soit un état individuel de paix ou un état de rire du public — mais bien plutôt des manières d’être au monde qui nous invitent à entrer pleinement en rapport à notre expérience telle qu’elle est, sans chercher à la manipuler ni même la maquiller. Nous ne pouvons pas rater la pratique de la méditation ni du clown car il n’y a rien à réussir, il y a juste à être et habiter le présent, quelle que soit l’expérience que nous traversons ici et maintenant. Ce qui compte, ce n’est pas le but, c’est le chemin, ou comme le dit si justement le titre d’un ouvrage de Chögyam Trungpa « le chemin est le but ».

Lors de la pratique de la méditation comme du clown, nous développons une présence attentive et bienveillante qui cesse de tout juger par le filtre mental. Nous retrouvons notre enfant intérieur et notre regard d’étonnement face au fait d’être au monde, c’est comme si nous redécouvrions tout à neuf. Nous nous ouvrons à notre cœur à nu et nous accueillons toutes les émotions qui nous traversent.  À la différence de la vie sociale souvent tournée vers la compétition et la recherche effrénée de performance, où il nous faut toujours nous montrer fort, quand bien même ce n’est souvent qu’un masque que nous enfilons pour nous protéger, la méditation et le clown nous autorisent et même nous encouragent à donner droit à notre fragilité et au fait d’être touché. Cette part sensible de notre être n’est certes pas toujours facile ni confortable à accepter mais elle est ô combien précieuse pour vivre une vie authentiquement humaine.

Atelier de méditation pour enfants (et parents)

Dans le cadre des activités de l’association MOJO – Mouvement d’Ouverture à la Joie Ordinaire, j’animerai ce vendredi 2 décembre de 17h30 à 18h30 dans les locaux de l’École démocratique de Paris un atelier découverte de méditation pour enfants, ouvert aux parents accompagnateurs. Il reste quelques places, n’hésitez pas à vous inscrire par mail à asso.mojo@gmail.com 😉

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Atelier philo du mardi, première séance

La lecture du Journal de bord d’un stagiaire en philosophie pour enfants sur le site de la Philosophie pour enfants à l’Université Laval, que je vous recommande vivement, vient de jouer un rôle déclencheur pour mettre un terme à ma procrastination concernant la reprise d’écriture sur ce blog.

Le troisième et dernier trimestre de l’année scolaire vient de démarrer, ce qui signifie le renouvellement de groupes d’enfants pour mes ateliers d’éveil à la philosophie se déroulant à Paris dans le cadre de l’Aménagement des Rythmes Éducatifs. C’est l’occasion à la fois de lancer une série d’articles pour partager avec vous mon expérience dans l’animation de ces ateliers et de prendre le temps pour moi d’initier un travail d’analyse de pratiques en lien avec le travail de recherche que je dois réaliser dans le cadre du DU en philosophie pratique de l’éducation suivi au Centre de Recherches interdisciplinaires.

J’ai pris connaissance cette semaine avec mon nouveau groupe d’ateliers philo du mardi. Le groupe se constitue de 13 enfants, mélangés du CP au CM1, parmi lesquels une enfant a déjà participé à un trimestre d’ateliers philo l’année dernière. Je me souviens d’ailleurs bien de cette enfant, qui était, de mon point de vue, celle qui avait posé tout au long du cycle les questions les plus philosophiques et disait pourtant (ou peut-être justement ?) à la fin du cycle n’être toujours pas sûre d’avoir compris ce qu’était une question philosophique.

La première séance d’un cycle est toujours l’occasion pour moi de mettre en place quelques bases qui me semblent nécessaires au bon déroulement des ateliers philo.

Depuis cette année, j’ai décidé de ritualiser le début des ateliers par un temps de méditation et une chanson. Durant le temps de méditation (très court – 1 à 2 minutes), qui commence au son du carillon, chacun est invité à prendre le temps de se poser et d’être présent à son corps, à ses émotions et à ses pensées. Chercher à instaurer un cadre de bienveillance collective ne peut, à mon sens, se passer d’un moment de bienveillance pour soi, si précieux dans ces longues journées de vie collective que traversent les enfants. La chanson permet ensuite de mettre de l’énergie dans le groupe tout en rappelant ludiquement les règles générales de l’atelier.

Voici les paroles que j’ai inventées :

Aujourd’hui, c’est l’atelier de philosophie !

Pendant cet atelier, nous allons apprendre à penser 

et il y a quelques règles à respecter : 

  • tout le monde a le droit de s’exprimer
  • et surtout tout le monde a le droit d’être écouté,
  • toute idée peut être discutée
  • mais personne n’a le droit de se moquer
  • car tout le monde a le droit au respect.

Bon atelier !

Après ces deux petits rituels, j’ai présenté le bâton de parole et nous avons fait un jeu de présentation : à la manière d’un cercle de parole, chacun à son tour, y compris moi, était invité à prendre en main le bâton de parole et dire son prénom, une chose qu’il aime bien faire dans la vie et une qualité. Ce jeu permet une première prise de connaissance des participants et surtout met en place un cadre où chacun peut trouver sa place dans le groupe en s’exprimant tout en étant écouté.  Deux éléments m’ont marqué pendant ce jeu. Le premier élément marquant est qu’une majorité d’enfants ne savait pas ce que signifiait le mot « qualité » et une fois défini, à la fois par une enfant (B., CM1) et moi, comprenait sa signification mais ne savaient quelle était leur qualité particulière, n’en n’ayant pas conscience. Le deuxième élément marquant est un enfant (É., CE2) qui a dit que ce qu’il aimait était la sagesse. Tiens donc !

Après ce jeu de présentation, nous avons fait une lecture partagée de l’affiche des règles et sanctions, qui s’inspirent de l’excellent guide Graines de médiateurs écrit par l’Université de Paix. Nous avons brièvement discuté du besoin de règles pour vivre-ensemble et du concept de « réparation » relatif aux sanctions. Chaque enfant a écrit son prénom sur l’affiche des règles et sanctions et moi aussi.

Ensuite, je leur ai présenté la philosophie en leur parlant de son origine antique grecque, de Socrate et de sa conception de la philosophie comme maïeutique, c’est-à-dire art de faire accoucher l’esprit. É. a profité ce moment de présentation de la philosophie pour partager sa connaissance sur la signification étymologique du mot philosophie, à savoir l’amour de la sagesse. Le fait qu’il se soit présenté en disant qu’il aimait la sagesse n’était pas anodin ! 😉

Puis, j’ai expliqué que nous allions pratiquer la philosophie sous forme de Communauté de Recherche Philosophique. Ils ont pu définir par eux-mêmes ensemble les mots « communauté » et « recherche ». Pour comprendre le mot « philosophique », nous avons fait le « jeu des questions ». Ce jeu vise à distinguer différents types de questions et reconnaître ce qu’est une question philosophique. J’ai créé ce jeu en m’inspirant d’une fiche activité de Brila. Sur des petits papiers, j’ai écrit toute sorte de questions (« Qu’est-ce qu’une bonne éducation ? », « Combien de temps as-tu le droit de regarder les dessins animés ? », « Pourquoi certaines plantes ont-elles besoin de plus d’eau que d’autres ? » etc.) et je les ai tous placés dans une enveloppe. Le principe du jeu est le suivant : chacun à son tour pioche un petit papier, lit la question à haute voix et doit examiner si la question est philosophique ou non en réfléchissant au processus à mettre en œuvre pour répondre à la question, les autres pouvant aider et compléter la réponse à chaque fois. Avant de commencer le jeu, les enfants ont demandé des exemples. J’ai donc dû expliquer, à leur demande, à travers des exemples la distinction entre question philosophique, question scientifique et question ni philosophique, ni scientifique. Je pense que cette explication s’est avérée aidante pour eux mais je me demande s’ils ne pourraient pas se passer de l’explication de l’adulte pour comprendre cette distinction. Cela m’interroge sur les limites de la rupture de la posture de l’adulte comme « sachant explicateur » dans l’animation des ateliers philo. Après que chaque enfant ait tiré son petit papier, les enfants voulaient que je tire un petit papier et je joue moi aussi. À vrai dire, je ne m’attendais pas à cette demande mais je la trouvais bienvenue. Elle découlait à mon avis de ma posture adoptée au moment du jeu de présentation et de la « signature » des règles. Malheureusement, je n’ai pas pu tirer de petit papier, non pas parce que je ne voulais pas me mettre moi aussi dans le rôle de participante au jeu mais parce qu’il était déjà l’heure et que nous allions être en retard pour la sortie d’école. Pour compenser cela, je pense que je tirerai un petit papier en début de séance prochaine à la fois pour leur montrer que je n’ai pas oublié leur demande et pour le rattrapage express pour les 2 enfants absents de cette première séance. Ce « jeu des questions » m’a permis de sentir une première hétérogénéité de niveau des enfants concernant leur habileté à argumenter leur réponse mais j’ai l’impression qu’ils ont tous cerné la spécificité des questions philosophiques. Je pourrais vérifier cela la semaine prochaine au moment de la première « cueillette de questions »…

À suivre au prochain épisode !

Divagations existentielles.

Dans le dialogue intitulé Le Sophiste, Platon définit la pensée comme étant « un dialogue de l’âme avec elle-même ». Ce dialogue de mon âme avec elle-même, je m’y adonne chaque jour intérieurement. Sans doute, cela ne (me) suffit pas. Je crois qu’il est bon d’extérioriser ce dialogue intérieur en l’incarnant par des mots. J’ai entretenu autrefois un blog personnel, à l’écart de ce blog davantage scolaire et universitaire, pourrait-on dire plus impersonnel. Pourtant, je crois que cette séparation est artificielle pour l’étudiante en philosophie que je suis. J’écoutais l’autre jour Judith Revel dans le bonus de l’émission Philosophie animé par Raphaël Enthoven (cliquez ici pour accéder à l’émission) ayant pour objet de réflexion l’engagement et elle disait d’une part du militant que c’était « cet homme qui fait de sa propre vie, de la manière dont il vit concrètement, dont il mange, dont il boit, dont il s’habille, dont il fait l’amour, dont il s’adresse à des gens etc., la matière même de sa pratique critique » et d’autre part qu’elle ne considérait pas « qu’on puisse faire de la philosophie comme on fait autre chose et puis s’arrêter le soir et rentrer chez soi, parce que quand on fait de la philosophie, on ouvre les yeux et on regarde le monde de manière différente, on questionne ». Ces figures du militant et du philosophe guident mon existence.

L’année dernière, à la fin de l’année, je publiais cet article « Un an de ratures de vie », qui n’était autre que la somme de mes statuts facebook qui retraçaient, je crois, assez bien, sans en dévoiler trop, les sentiments qui m’avaient animés durant l’année 2009. En cette fin d’année, j’ai décidé d’écrire un article propre à ce blog pour faire le point sur 2010 et peut-être plus encore sur les trois dernières années écoulées. Depuis le 21 décembre 2007, mon existence avait pris un tournant, celui de la dépression. Le 21 décembre 2008, je soufflais la première bougie de celle-ci. Le 21 décembre 2009, la seconde. Enfin, c’étaient surtout mes larmes, plus que mon souffle de vie, qui avaient éteint cette bougie. Le 21 décembre de cette année, je n’ai pas pleuré. Quelque chose a changé. Je crois que je ne suis plus dépressive. La souffrance a laissé sa place à l’enthousiasme. C’est déroutant. Parfois, j’ai presque envie de dire qu’elle me manque. Il y a quelque temps, j’ai vu au cinéma Deux filles en noir. Un bain de larmes du début à la fin du film.

On n’avance pas en tournant des pages, en traçant un trait sur les périodes sombres de son existence. On avance en ouvrant pleinement les yeux dessus, en les acceptant, en les reconnaissant comme constitutives de son existence. Je ne suis rien sans mon histoire. La plus belle faculté humaine est, pour moi, la mémoire. Les moments que je vis chaque jour n’auraient pas l’épaisseur qu’ils ont sans les milliers de souvenirs de moments antérieurs qu’ils me rappellent sans cesse.

Émil Cioran, cet auteur dont ce que je nomme le « pessimisme réconfortant » a accompagné nombre de mes insomnies, écrit dans Écartèlement que « dès qu’on cesse de souffrir, on cesse d’exister ». Je ne sais pas bien que penser de cette phrase. Je me souviens que j’ai souvent dit que j’avais « besoin » de souffrir pour me sentir exister, et c’est peut-être pour cette raison que je dis plus haut que la souffrance me manque, comme si, sortie de la dépression, je me sentais moins exister. Cependant, je me dis que je pourrais faire une autre lecture de cette phrase à la tonalité de prime abord bien pessimiste. Cette autre lecture rejetterait également la position si partagée par les philosophies anciennes se présentant comme des manières de vie qui faisaient de l’ataraxie, c’est-à-dire l’absence de troubles dans l’âme, la condition du pur plaisir d’exister.

Même sortie de la dépression, je persiste à penser que l’absence de troubles, l’harmonie des humeurs, la sérénité, l’équilibre, la stabilité, que sais-je encore, ne sont pas les idéaux de la bonne santé humaine. L’homme n’est pas qu’un homo sapiens, mais un homo sapiens-demens comme dit Edgar Morin. Mais ce qu’il faut, et ce que je dois, comprendre, c’est que la souffrance n’est qu’une face du trouble. Sa face « négative », en quelque sorte. Et la joie serait à l’inverse la face « positive » de cette agitation de l’âme. Voilà la souffrance et la joie ramenés sous une même catégorie. Cela dit, parler en termes de faces ne me satisfait pas tout à fait car cela supposerait encore une fois que la souffrance et la joie ne pourraient pas structurellement survenir au même moment. Or, il n’est d’ailleurs peut-être pas juste de dire que mon enthousiasme a remplacé ma souffrance. Les deux dynamismes qui bousculent mon âme sont intimement liés, imbriqués l’un en l’autre, bien davantage qu’on ne le croit en tout cas.

En philosophie, c’est la conscience de mon incomplétude qui me fait persévérer. Philosopher, c’est avant tout construire des problèmes bien plus que trouver des solutions. Les « solutions » en philosophie ne sont jamais que partielles, et amènent toujours de nouveaux problèmes. La philosophie est une quête infinie. À ce propos, je me demande parfois si le terme de philosophie convient vraiment. Étymologiquement, du grec philia et sophia, on définit la philosophie comme l’amour du savoir. L’amour du savoir, oui, mais de quel amour s’agit-il ? D’après tout ce que je viens de dire, il s’agirait plutôt d’un amour passionné, un amour-désir animé par le manque. Le savoir nous manque, donc nous partons à sa poursuite. Or, cet amour que je viens de décrire n’est pas celui de la philia, qui fait plutôt référence à l’amour raisonné, dont l’objet d’amour ne manque pas mais est bien présent, mais celui de l’eros. Erosophia ? Pourquoi pas.

Cette année, j’ai aussi beaucoup repensé à une dissertation que j’avais écrite en terminale : « la lucidité est-elle une contrainte au bonheur ? ». Lorsque je l’avais écrite, plongée dans la dépression que j’étais, je disais qu’en théorie j’avais beau soutenir en troisième et dernière partie que la lucidité était une condition sine qua non pour atteindre un véritable bonheur mais qu’en pratique j’en étais restée coincée à ma première partie où j’exprimais que la lucidité était une grande contrainte au bonheur. Aujourd’hui, en pratique, j’ai avancé et changé. Néanmoins, je crois que le terme de bonheur me gêne encore. Alors je ne dirais pas que l’exercice philosophique — ou erosophique — est une condition sine qua non du bonheur, mais contribue grandement à la réalisation de mon humanité. L’amour que je porte au savoir est profondément démesuré et je veux y dévouer mon existence car au-delà de réaliser mon humanité, cette activité me permet, ou du moins c’est ce que j’espère, de contribuer à l’humanité à travers ce biais des « humanités ».

Les goûteux devoirs de la vie intellectuelle.

«Nous souvenir sans cesse que nous sommes mortels, mais que nous avons reçu en retour la promesse de l’immortalité. Plonger la mémoire dans les années profondes, et laisser l’âme parcourir toute l’étendue des siècles et des terres ; y demeurer toujours dans la compagnie et l’entretien des grandes figures du passé ; oublier ainsi tous les ouvriers de tous les malheurs présents, – et parfois s’oublier soi-même aussi –, élever son âme au-dessus d’elle-même pour la conduire aux choses célestes, y situer l’objet de sa méditation et faire d’elle la flamme où s’embrase le désir ; s’adresser, revenu vers soi, de fréquentes monitions, et approcher d’un cœur brûlant, pour entretenir son feu, ces torches vives que sont des paroles ardentes. Voilà le fruit de la vie solitaire, qui n’est pas le dernier qu’elle produise ; mais ceux qui ne l’ont pas goûté ne peuvent en avoir l’idée.

Avec tout cela – pour évoquer ce que l’on connaît le mieux – se consacrer à la lecture et à l’écriture, et donner à la fatigue de l’une le soulagement de l’autre ; lire ce qu’ont écrit nos devanciers, écrire ce que la postérité pourra lire, et, puisque nous ne pouvons témoigner aux Anciens notre fidèle gratitude pour le don des lettres qu’ils nous ont fait, la manifester du moins aux yeux de la postérité ; être envers eux le moins ingrats que nous pouvons ; publier leurs noms, s’ils sont inconnus, et en renouveler l’éclat, si leur mémoire s’est ternie ; les arracher à l’oubli où le temps les a laissés, et les transmettre à la foule de nos descendants avec le devoir de les vénérer ; les garder en nos cœurs, les garder sur nos lèvres comme un doux aliment ; et enfin, en les aimant, en cultivant leur mémoire, en les célébrant de toutes les manières, leur rendre grâce avec cette reconnaissance que nous leur devons et qui, nous ne savons, restera toujours inférieure à leurs mérites.»

Pétrarque, La vie solitaire, VI, 6-7

Pourquoi faut-il philosopher ?

Exposé sur le §122 de la Lettre à Ménécée d’Épicure

«Que nul, étant jeune, ne tarde à philosopher, ni vieux, ne se lasse de la philosophie. Car il n’est, pour personne, ni trop tôt ni trop tard, pour assurer la santé de l’âme. Celui qui dit que le temps de philosopher n’est pas encore venu ou qu’il est passé, est semblable à celui qui dit que le temps du bonheur n’est pas encore venu ou qu’il n’est plus. De sorte que ont à philosopher et le jeune et le vieux, celui-ci pour que, vieillissant, il soit jeune en biens par la gratitude de ce qui a été, celui-là pour que, jeune, il soit en même temps un ancien par son absence de crainte pour l’avenir. Il faut donc méditer sur ce qui procure le bonheur, puisque, lui présent, nous avons tout, et, lui absent, nous faisons tout pour l’avoir.»

Le texte que nous allons étudier est le paragraphe sur lequel débute la célèbre Lettre à Ménécée d’Épicure. Diogène Laërce dit d’Épicure, dans Vies, doctrines et sentences des philosophes illustres (1), qu’il était un écrivain très fécond et était l’auteur d’environ trois cents ouvrages. Hélas, il ne nous reste à disposition de l’œuvre d’Épicure seulement quelques sentences et maximes, ainsi que trois lettres se rapportant chacune respectivement à l’une des trois parties de la philosophie épicurienne (la physique, la canonique et l’éthique). La Lettre à Ménécée est celle qui traite de l’éthique.

C’est une doxa courante de la foule que de critiquer la philosophie en lui reprochant de ne servir à rien. Certains philosophes répondent à cette critique que la philosophie ne sert effectivement à rien d’autre qui lui est extérieure, mais que cela ne la dévalorise pas pour autant, au contraire même, car ils soutiennent que cela veut dire que la philosophie n’est pas un moyen subordonné à de quelconques finalités utilitaires et qu’elle est à elle-même sa propre fin et donc est dotée d’une valeur intrinsèque. Épicure ne peut se satisfaire d’une telle réponse pour défaire les présomptions fausses de la foule. Il rédige une lettre à son disciple Ménécée avec pour objectif de répondre de manière consistante à l’interrogation «pourquoi faut-il philosopher ?».

Trois champs principaux d’interrogations guideront notre lecture de cet extrait de la Lettre à Ménécée.

➟ Tout d’abord : qui peut et doit philosopher ? y a-t-il un âge pour philosopher ?

➟ Ensuite : en quoi peut-on apparenter la philosophie à une médecine de l’âme ? quels maux vise-t-elle à soigner ?

➟ Enfin : de quelle manière la philosophie parvient-elle à un jouer un rôle pour mener une vie bienheureuse ? qu’est-ce qu’une vie bienheureuse ?

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