Qu’est-ce qu’un droit ?

Texte expliqué :

Extrait de Herbert Hart, «Are there any natural rights ?», in The Philosophical Review, n° 64, 1955

            Le texte que nous allons expliquer est un extrait du célèbre article «Are there any natural rights ?» du philosophe et juriste anglais Herbert Hart. Cet article, publié originalement dans The Philosophical Review en 1955, est un texte de philosophie analytique du droit. Dans cet article, comme son titre l’indique, Hart s’interroge sur l’existence de droits naturels, c’est-à-dire l’existence de droits dont les personnes seraient porteuses en raison de leur seule nature humaine quand bien même, ou avant même, que ces droits ne soient affirmés par le droit positif, entendu comme l’ensemble des règles légales en vigueur à un moment et un lieu donnés. Pour Hart, cette interrogation est surtout l’occasion de proposer une analyse de la nature de ce qu’est un droit.

            Dans l’extrait proposé, Hart s’interroge sur la question de l’existence de droits moraux, et, plus précisément, sur les conditions de possibilité de l’existence de ceux-ci. Le problème associé à cette question est le suivant : les droits moraux existent-ils comme corrélatifs aux devoirs moraux ? s’ils n’existent pas comme corrélatifs aux devoirs moraux, quelle est leur justification ? La thèse de Hart est de dire que s’ils existent des droits moraux, ils existent de manière non corrélative à l’existence des devoirs moraux et trouvent leur justification dans le principe selon lequel tous les hommes ont un droit égal à être libre.

            L’extrait proposé (qui se trouve dans la troisième partie de l’article, c’est-à-dire la conclusion de l’article) reprend les deux principaux moments de l’article. Tout d’abord, dans le premier moment, Hart définit ce qu’est un droit moral en proposant une analyse de la nature spécifique de ce qu’est un droit moral, à savoir une justification morale de l’interférence avec la liberté d’autrui (premier paragraphe, lignes 1 à 15). Ensuite, dans le second moment, il caractérise le type de justification morale nécessaire à la constitution d’un droit moral (second paragraphe, lignes 16 à 32).

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Individu et communauté.

[Firenze, le Ponte Vecchio depuis l’esplanade Michelangelo, 22 janvier 2011]

 

Introduction

L’individu et la communauté apparaissent à première vue comme deux entités radicalement distinctes. D’un côté, nous avons l’individu, du terme latin individuum, qui désigne une réalité en tant qu’on la considère à la fois comme indivisible et comme différente de toute autre, ce qui lui garantie son unicité. De l’autre, nous avons la communauté, de l’association des termes latins cum et munus, qui désigne un groupe social dont les membres sont liés par un attachement partagé à une loi commune. À travers ces deux entités radicalement distinctes, nous pouvons dégager deux modalités d’existence de l’être humain qui se trouvent en tension : celle qui le pousse à chercher ses semblables et celle qui le pousse à s’émanciper et s’affranchir de l’obéissance à la loi commune. C’est ce qu’Emmanuel Kant souligne justement dans la Quatrième proposition de son Idée d’une histoire universelle au point de vue cosmopolitique, avec son concept d’«insociable sociabilité», qui désigne conjointement l’«inclinaison à s’associer» et le «penchant à se séparer (s’isoler)» de l’homme.

L’objet de notre interrogation va être le suivant : quelle est la nature du rapport individu-communauté ? Nous serons amenés à observer comment évolue ce rapport au cours de l’histoire humaine, à partir de quoi nous nous demanderons dans quelle mesure l’individu et la communauté sont-ils voués à se trouver en conflit ? Il s’agira d’essayer de déterminer si l’individu et la communauté relèvent de deux logiques nécessairement opposées l’une à l’autre ou bien si elles peuvent puiser des ressources l’une dans l’autre pour se constituer. En somme, nous essaierons de penser à quelles conditions individu et communauté peuvent se réconcilier.

Nous allons déployer notre réflexion en trois moments. Dans un premier moment, nous verrons comment individu et communauté ont entretenu au cours de l’histoire un rapport de nature antagonique, avec le point culminant de l’hyper-individualisme de notre contemporanéité. Puis dans un deuxième moment, nous nous demanderons si l’individu contemporain est-il si indépendant de toute appartenance communautaire qu’il le prétend et nous verrons alors le rapport instrumental qu’entretient l’individu à ses différentes communautés. Enfin dans un troisième et dernier moment, nous serons amenés à penser comment la diversité des individus et des communautés, qui forment d’une certaine manière des grands individus, peut se rassembler sous une même communauté tout en conservant leurs qualités individuelles. Nous verrons alors se dégager le rapport constitutif qui lie intimement individu et communauté.

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Propriété de soi, liberté et redistribution : une lecture critique de l’exemple de Wilt Chamberlain.

Je publie ici le texte de mon exposé oral réalisé dans le cadre du cours de textes philosophiques anglais. N’ayant eu qu’une semaine de délai pour préparer et rédiger ce travail et devant a priori respecter un délai de parole de 20 minutes maximum — que j’ai dépassé malgré mes efforts pour parler relativement vite —, j’ai conscience du caractère assez « superficiel » de mon travail, notamment sur deux points : le passage de la thèse de Sandel à celle de Pettit (davantage que superficiel, ce passage est largement discutable), et l’allusion à la proposition d’un revenu inconditionnel garanti. J’y reviendrai lorsque je l’aurai le temps, promis. Le texte étudié est disponible ici, et se trouve aux pages 160-162 de l’édition Blackwell de Anarchy, State and Utopia de Robert Nozick.

INTRODUCTION

Le texte que nous nous proposons d’étudier se trouve au cœur de Anarchy, State and Utopia, ouvrage majeur du philosophe libertarien américain Robert Nozick publié en 1974, soit seulement trois ans après la publication de la fameuse Theory of Justice de John Rawls. Si la première partie de Anarchy, State and Utopia vise à démontrer aux anarcho-capitalistes qu’un État minimal va nécessairement naître de l’état de nature sans que celui-ci ne viole le droit des individus, la deuxième partie de l’ouvrage, souvent considérée par les commentateurs comme une critique adressée précisément à la théorie de la justice rawlsienne, s’interroge sur la légitimité d’un État qui étendrait ses pouvoirs au-delà de celui de l’État minimal, à savoir celui d’assurer la sécurité.

C’est dans cette deuxième partie de l’ouvrage que nous rencontrons le fameux exemple de Wilt Chamberlain qui sera l’objet de notre étude. À travers cet exemple, Robert Nozick se penche plus particulièrement sur le statut de légitimité de l’intervention de l’État sur les inégalités de possessions. Le critère de légitimité de l’action de l’État étant le respect de la liberté des individus, le problème soulevé par ce texte est donc le suivant : la revendication égalitaire des théories de la justice distributive, ou pour le dire plus simplement la redistribution, peut-elle être juste, c’est-à-dire compatible avec la respect de la liberté ? D’une part, Robert Nozick soutient que la liberté ébranle profondément les théories de la justice distributive, ces dernières sont intrinsèquement incompatibles avec le respect de la liberté, et d’autre part, l’enjeu de Robert Nozick, au moyen de l’exemple de Wilt Chamberlain, est de montrer que nous sommes intuitivement favorables à la thèse libertarienne, préférant et jugeant largement plus juste la garantie de notre liberté individuelle à la lutte contre les inégalités que se donne comme ligne de conduite les théories de la justice distributive.

Dans un premier temps de notre étude, nous retracerons le raisonnement de Robert Nozick, qui se compose principalement en deux moments, à savoir une partie descriptive de l’évolution d’une situation à une autre suivie d’une partie évaluative, c’est-à-dire d’un examen du fait décrit, visant à argumenter en faveur de la justice de ce dernier. Puis dans un second temps, nous tenterons à notre tour d’évaluer la thèse nozickéenne et essaierons de penser à quelles conditions il serait possible de réconcilier la revendication égalitaire de théories de justice distributive avec la liberté.

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Emmanuel Kant, Critique de la raison pure

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Le texte que nous allons étudier est un extrait de l’ouvrage majeur d’Emmanuel Kant, la Critique de la raison pure, publié premièrement en 1781 puis secondement en 1787. Cet ouvrage relève de la théorie de la connaissance, il s’agit de s’interroger sur la question «Que puis-je connaître ?». L’extrait que nous étudions se situe dans la seconde partie de l’ouvrage, qui s’intitule «Théorie transcendantale de la méthode» et dans laquelle Kant veut déterminer les conditions formelles d’un système de la raison pure.

Plus précisément, dans notre extrait, la question sur laquelle s’interroge Kant est la suivante : quelle méthode doit suivre la raison pour parvenir à son plein accomplissement ? Le problème est de savoir s’il suffit à la raison d’examiner la réalité de ses produits ou bien si elle doit examiner la légitimité de sa faculté-même. La thèse de Kant est que si l’examen sceptique est nécessaire pour sortir la raison de son dogmatisme, il n’en est pas pour autant suffisant : il ne suffit pas dire de constater empiriquement ce sur quoi la raison ne peut porter de jugement de connaissance, il faut encore démontrer théoriquement ce sur quoi la raison peut légitimement porter des jugements de connaissance a priori.

Le texte se déroule en trois principaux moments. Tout d’abord, dans le premier moment, Kant se demande à quoi correspond le procédé de censure de la raison. Ensuite, dans le deuxième moment, Kant se demande en quoi le procédé de censure de la raison est insuffisant et expose en réponse à cette insuffisance le procédé de critique de la raison. Enfin, dans le troisième et dernier moment, Kant résume le parcours que doit effectuer la raison par une métaphore du voyage.

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Emmanuel Kant, «Lettre à Maria von Herbert»

  • Nature du devoir : explication de texte de partiel en 4h
  • Cours : L2, Philosophie morale
  • Note : 16/20

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Il arrive régulièrement dans la vie quotidienne qu’on ne veuille pas révéler toutes ses pensées personnelles à autrui. Mais pourquoi ne révélons jamais tout de nous-même ? L’opinion populaire affirme communément que quelqu’un qui ne veut pas parler cache quelque chose car il aurait forcément quelque chose à se reprocher. Cette accusation est-elle véritablement fondée ?

Dans un extrait de sa «Lettre à Maria von Herbert» (datant de 1792, publiée dans le recueil Lettres sur la morale et sur la religion), le philosophe allemand Emmanuel Kant (1724-1804) s’attache à traiter cette question sur le plan de la philosophie morale.

La problématique sur laquelle il s’interroge est la suivante : une attitude réservée est-elle moralement condamnable ? La thèse qu’il soutient y répond négativement : la réserve ne fait pas partie des interdictions inconditionnées que la loi morale nous prescrit ; néanmoins, elle n’est pas pour autant un bien.

Kant expose son raisonnement en trois moments : tout d’abord, il présente la réserve comme une limite humaine (lignes 1 à 7) et ensuite il distingue la réserve du mensonge par l’opposition suivante : la réserve n’est pas moralement condamnable (lignes 8 à 13) alors que le mensonge est moralement condamnable (lignes 13 à 22)

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Emmanuel Kant, Traité de pédagogie

  • Nature du devoir : explication de texte
  • Cours : L2, Philosophie morale
  • Note : 18/20

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Le texte que nous allons étudier est un extrait du Traité de Pédagogie d’Emmanuel Kant, philosophe moderne allemand et grand pédagogue par ses activités de préceptorat puis de professorat. Le Traité de pédagogie est un assemblage des notes des cours de pédagogie professés par Kant à l’université de Königsberg du semestre d’hiver 1776-1777, du semestre d’été 1780 et des semestres d’hiver 1783-1784 et 1786-1787, recueillies et publiées en 1803 par Theodor Rink, un de ses élèves. Malgré son appellation de Traité (1), cet ouvrage est composé d’un certain nombre de redites et de classifications de l’éducation manquant parfois de netteté. L’ouvrage a été construit en deux parties : une introduction et un développement qui comprend une première sous-partie dédiée à l’éducation physique et une seconde sous-partie dédiée à l’éducation pratique. L’extrait que nous étudions se situe vers la fin de la sous-partie sur l’éducation physique mais l’objet de notre extrait est l’éducation morale que Kant assimile à l’éducation pratique (2). La question que l’on se pose est celle du fondement de l’éducation morale. On peut définir d’une part communément la morale comme regroupant un ensemble de règles que l’homme doit respecter et d’autre part on assimile traditionnellement l’homme moral à l’homme libre. Le problème qui se pose à nous est le suivant : à quelles conditions une éducation morale qui consiste en l’apprentissage du respect de règles peut-elle rendre l’homme libre ? Nous nous demandons alors à propos des règles de l’éducation morale : ces règles sont-elles des règles externes à l’homme auxquelles il se soumet par contrainte ou bien ces règles sont-elles le produit interne de l’homme auxquelles il obéit par sa propre obligation ?

Le texte se déploie en quatre moments. Tout d’abord, Kant introduit dans le premier paragraphe la caractérisation de la culture morale qui s’appuie sur des maximes par démarcation à la discipline qui s’appuie sur des mobiles. Ensuite dans le deuxième paragraphe, il illustre son propos en exposant un exemple de la mise en application de la discipline pour montrer qu’elle ne peut produire une moralisation. Puis dans le troisième paragraphe, il reprend et développe son argumentation sur le fondement et le rôle de la culture morale. Enfin dans le quatrième paragraphe, il expose un moyen de mise en œuvre d’un point important de l’éducation morale, la formation du caractère.

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Le secret est-il nécessaire en politique ?

  • Nature du devoir : dissertation
  • Cours : L2, Philosophie politique
  • Note : 15/20

La question que nous nous posons est la suivante : le secret est-il nécessaire en politique ?

L’objet de notre interrogation s’intéresse à la nature des rapports qu’entretiennent secret et politique. Nous pouvons interpréter l’énoncé du sujet de telle sorte qu’il présuppose que le secret ait toujours existé de fait en politique et qu’il s’agisse alors de s’interroger sur les deux problèmes suivants. Peut-on se passer du secret en politique ou est-il inhérent à l’essence de la politique ? S’il n’est pas inhérent à l’essence de la politique, doit-on pour autant éradiquer tout secret en politique ou existe-t-il des secrets légitimes en politique ?

Nous devons établir quelques précisions quant à la signification des notions sur lesquelles nous allons réfléchir en vue de guider l’orientation de notre réflexion. Nous pouvons définir le secret comme un savoir qui est tenu caché et réservé aux initiés. Dans le champ politique, ces initiés ne seraient-ils pas les hommes qui possèdent le pouvoir, en d’autres termes, les hommes politiques ? La maîtrise de l’art de gouverner nécessite-t-elle un savoir secret que l’on ne peut se permettre de révéler à tous au risque de perdre la possession du pouvoir ? Notons aussi qu’il faut nous interroger sur la nature du secret : est-il une simple omission silencieuse ou bien résulte-t-il d’une stratégie de complexification des informations en vue d’éclipser un mensonge ? Cependant, si de fait on semble ne pas pouvoir pas se passer du secret en politique, le secret en politique comporte-t-il un fondement de droit pour le légitimer ? Par ailleurs, dans la mesure où le processus de démocratisation qui caractérise l’ère moderne est censé conférer au démos, c’est-à-dire au peuple dans son ensemble, le pouvoir, la connaissance de certaines informations qui étaient exclusivement réservées à certains auparavant dans les régimes aristocratiques et monarchiques ne doit-elle pas être mise à la disposition de tous ? De plus, si ce que nous nommons la politique est ce qui est relatif aux affaires publiques, ne pouvons-nous pas déduire à partir de cette définition qu’elle exclut nécessairement le secret puisqu’il est par définition privé d’exposition publique ? Cela signifie-t-il que le processus de démocratisation est corrélé à un processus d’extension de la publicité et de la transparence ? Toutefois, transparence et démocratie marchent-elles toujours de pair ? Une société où règne l’idéologie de la transparence absolue est-elle vraiment un idéal soutenable ? Quels sont les risques et perversions qui peuvent résulter de l’usage de la transparence absolue ? Dès lors, comment repenser la place du curseur entre secret et transparence en politique dans une société fidèle à l’idéal démocratique ? Voici quelques uns des problèmes majeurs sur lesquels nous devrons nous interroger en nous souciant dans nos tentatives de réponses d’articuler au mieux analyse descriptive et analyse normative, propres au raisonnement de philosophie politique.

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