Relire Sénèque à l’époque du « bling-bling » : la grandeur d’un homme ne s’évalue pas par les biens extérieurs qu’il possède.

Texte étudié : Sénèque, Lettres à Lucilius, 76, trad. H. Noblot, revue par P. Veyne

Le texte que nous allons étudier est extrait de l’œuvre de Sénèque, philosophe latin du Ier siècle après Jésus-Christ et appartenant à la période que l’on nomme le Stoïcisme impérial. Plus précisément, il fait partie des Lettres à Lucilius, c’est-à-dire des lettres qu’il a écrites à la fin de sa vie, adressées dans une certaine mesure à la fois à lui-même et son ami et poète latin Lucilius mais surtout à la postérité (lettre 8). Les Lettres à Lucilius traitent de problèmes intemporels à l’humanité : la sagesse, le bonheur, le mal, la mort etc. L’extrait que nous étudions s’interroge sur un sujet d’ailleurs, toujours et plus que jamais, actuel dans notre époque contemporaine, époque caractérisée par un certain consumérisme et valorisant la possession de biens extérieurs. Remémorons-nous, par exemple, ce fameux propos du publicitaire Jacques Séguéla, lors d’une interview dans le Télématin du 13 février 2009, justifiant le caractère «bling-bling» de notre Président Nicolas Sarkozy : «Si à cinquante ans on n’a pas une Rolex, on a quand même raté sa vie». Le critère d’une vie réussie serait-il donc celui de la possession d’une montre de luxe telle une Rolex ?

Le texte de Sénèque que nous étudions, abordant la partie éthique de la doctrine stoïcienne, prend pour objet de réflexion la conceptualisation de ce qu’est un homme de bien. Sénèque pose la question de savoir quel est le critère permettant de juger de la grandeur et du bonheur d’un homme. Il s’agit de se demander : à quoi tiennent conjointement la grandeur et le bonheur d’un homme ? Le problème auquel nous devons faire face est le suivant : la grandeur et le bonheur d’un homme doivent-ils être évalués par la mesure des biens extérieurs qu’il possède ? Si nous prenons en compte que Sénèque est eudémoniste, c’est-à-dire que sa philosophie vise le bonheur, un grand homme serait par définition un homme heureux, or le bonheur signifiant étymologiquement la bonne chance, la grandeur d’un homme se situerait-elle donc dans les contingences favorables que la fortune lui offre ? Or, disant cela, ne sommes-nous pas ici face à une tension voire une contradiction en prétendant évaluer ce qu’un homme est non par ce qu’il est intérieurement mais par ce qu’il a extérieurement ? Pour résumer le problème plus simplement : la grandeur et le bonheur de l’homme résident-ils dans une possession de biens extérieurs ou bien dans une disposition intérieure ? La thèse que soutient Sénèque est que le bonheur d’un homme ne peut dépendre des conjectures extérieures, auquel cas il ne serait que le jouet de la Fortune, mais qu’il consiste au contraire dans une disposition intérieure qui rend l’homme indépendant de celle-ci, et seule cette disposition intérieure fait la grandeur d’un homme. En cherchant à définir ce qui fait un homme de bien, l’enjeu de ce texte est d’amener les hommes vers la sagesse véritable.

Sénèque développe l’argumentation de son propos en quatre moments. Tout d’abord, dans un premier moment, il conçoit «négativement» ce qu’est un homme de bien, en ce sens qu’il définit ce qu’un homme de bien n’est pas (lignes 1 à 9). Or, cet homme qu’il décrit comme n’étant pas un homme de bien a l’apparence d’un homme de bien pour la majorité des hommes, il doit alors, dans un deuxième moment, examiner les raisons qui poussent les hommes à ce jugement erroné (lignes 9 à 13). Ensuite, dans un troisième moment, il doit leur donner les moyens pour redresser leur jugement en définissant les critères qui permettent de juger si l’homme auquel on a affaire est homme de bien (lignes 13 à 21). Enfin, dans un quatrième et dernier moment, il s’interroge sur la bonne attitude à adopter face aux événements extérieurs en concluant plus précisément sur l’attitude du sage (lignes 21 à 29).

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Le bonheur, une illusion perdue ?

Un vieux et bref texte que j’avais écrit le 6 février 2008. Deux ans passés, déjà.

En quête désemparée d’une lueur au fin fond des ténèbres de la vie.

Sortir, se vider l’esprit, s’emplir d’émotions qui donnent un sens à ta vie, ou tout du moins c’est ce dont tu as l’impression à ces tendres instants. Croire que tout recommence comme avant, que le bonheur existe, que tu nages dedans même. Puis la semaine redémarre, l’ivresse de la somme de joies du week-end a disparu, tu retournes tel un robot dans l’habitude mécanique de ce si lassant quotidien. Sauf que l’homme est un animal métaphysique. C’est pourquoi tu passes des nuits blanches à chercher un sens à tout ça. Seulement, tu n’en trouves désespérément pas. Propre de l’illusion que de croire qu’il existe et un beau jour, tu perçois la supercherie. Les idées noires resurgissent, t’envahissent. De surcroît, un torrent de larmes se déverse sur la pâleur de ton visage défait, qui ne reflète que celle de ton âme. Et la seule chose qui te laissait un soupçon d’espoir, c’était de voir des gens autour de toi qui semblaient heureux. Mais, car il y a hélas toujours un mais, quand tu vois que ce sentiment d’absurdité, cette lucidité qui nous subtilise le bonheur de l’imbécile heureux que nous avions, se répand autour de toi, tu culpabilises d’avoir parler des tes soucis. Plus forte encore que l’envie de se donner la mort, c’est l’envie de disparaître, de n’être jamais né qui t’obsède. Pourtant tu sais que la souffrance que tu laisserais, si tu en venais à accomplir le seul acte qui pourrait donner un sens à ta vie insensée soit-elle. Sens à ta vie ? Voire sens à la vie ? Car au fond, cette idée de suicide qui te hante n’est pas la conséquence de petites situations singulières mais celle d’une réflexion universalisable sur la vie en général mais alors, serait-ce donc la volonté d’éteindre l’humanité qui te serait chère ? Non, tu ne peux pas en être tout de même à ce point. Alors, tu voudrais quand même continuer à penser le suicide mais sans que cette pensée individuelle engage une quelconque responsabilité collective. Tu décides de ne t’en parler plus qu’à toi-même du suicide. Mais tu t’engouffres ici de ne plus parler à personne, d’entrer dans une voie de marginalité. L’exclusion te guette mais que faire ? Et là, tu en as trop accumulé et sachant que tu t’es éloigné des gens qui t’étaient chers, tu crois qu’ils t’ont sûrement oublié, tu ne feras donc de mal à personne. Tu es seul et il reste encore une personne de trop ici, voilà que le coup fatidique s’est produit de ta propre main. Tout est fini, tant pis.

La croyance est-elle soumission ?

  • Nature du devoir : dissertation de partiel en 4h
  • Cours : L1, Méthodologie
  • Note : 14/20

La croyance est un acte qui consiste à tenir pour vrai quelque chose sans savoir si ce quelque chose est véritablement vrai. Par cette première définition, nous pouvons comprendre le phénomène de la croyance comme relevant d’un mécanisme d’adhésion. En effet, lorsque je crois quelqu’un, j’adhère à ce qu’il dit. Nous voyons alors se profiler une relation entre celui qui croit et ce qu’il croit.

L’énoncé du sujet «La croyance est-elle soumission ?» nous demande d’ailleurs de nous interroger sur la nature de cette relation. Nous devrons faire attention à essayer de saisir un concept général de «la» croyance et non de décrire les particularités «des» croyances. Nous chercherons en quoi réside l’essence de la croyance («est-elle»). Y a-t-il identité entre la croyance et la soumission ? La soumission se définit comme un rapport inégal entre deux termes, c’est une relation de domination. Aux premiers abords, nous comprenons la croyance comme une distanciation du réel, elle est ainsi définie comme l’absence de soumission au réel. Mais ce n’est pas pour autant que la croyance soit absence de soumission tout court. Nous verrons alors dans un deuxième temps que parce que la croyance est une adhésion, elle est par définition soumission. Enfin, si nous affirmons que la croyance est soumission, il faudra nous interroger sur les moyens possibles d’une libération et nous verrons que la connaissance, qui se distingue de la croyance par l’assurance de sa vérité ainsi que l’accompagnement d’un raisonnement pour y accéder.

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Le désir est-il la marque de la misère de l’homme ?

  • Nature du devoir : bac blanc en 2h (avec préparation du plan à la maison)
  • Cours : Terminale ES, philosophie
  • Note : 15/20

On distingue communément l’homme des autres animaux comme un sujet doué de raison, c’est-à-dire qu’il est un être rationnel. D’autre part, on le distingue comme un être de désir. «Sois raisonnable, ne prends pas tes désirs pour la réalité» avons-nous tous entendu de la part de nos parents, opposant ainsi la raisons au désir. Sous-jacente, se trouve la conception du bonheur. En effet, la philosophie antique affirme que le bonheur, c’est la sagesse qui s’acquiert par la maîtrise de ses désirs grâce à l’usage de sa raison. Mais, on peut aussi définir le bonheur comme l’accomplissement de ses désirs. Dès lors, il faut s’interroger sur la nature du désir.

Nous allons nous demander si le désir est la marque de la misère de l’homme. Du latin desiderare («regretter l’absence de»), on a souvent défini le désir comme manque et de par cette définition, il serait impossible au désir de se réaliser, auquel cas il ne serait plus désir. Cela serait le signe de l’impuissance de l’homme qui cherche alors à se débarrasser de ses désirs. Pourtant, n’est-ce pas cela le propre de la faiblesse de l’homme que de renier sa nature en qu’être de désir ? Nous nous demanderons alors comment le bonheur peut-il aller de pair avec le désir ? Nous verrons que le désir se corrèle avec le plaisir et enfin que c’est le désir qui permet d’exister.

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L’évidence est-elle une connaissance immédiate ?

  • Nature du devoir : dissertation
  • Cours : L1, Histoire de la philosophie sur Descartes
  • Note : 10/20

L’expression du langage courant “ça crève les yeux !” confère à l’évidence la définition de quelque chose qui se voit immédiatement, c’est-à-dire une réalité s’imposant à notre conscience comme vraie, sans quelconque besoin de travail de réflexion. Cependant, l’évidence ne suppose-t-elle pas une certaine clarté ? Or pour qu’un contenu soit clair, ne requerrons-nous pas une médiation par un travail critique de sorte que notre évidence s’élève à une connaissance ferme et solide, que nous pourrions nommer certitude, n’en restant ainsi pas à une “évidence apparente” qui ne serait que perception trompeuse ?

C’est en passant par ces problèmes que nous tenterons d’apporter une réponse à la question : l’évidence est-elle toujours une connaissance immédiate ? Il nous faudra en effet discerner la nature des différents types d’évidence et interroger leur rapport à la connaissance.

Nous verrons tout d’abord que ce que l’on juge comme évident se présente en premier lieu comme une connaissance immédiate. Mais par suite, on se rendra compte que ces évidences ne sont pas aussi évidentes que l’on aurait cru et relèvent seulement du statut de la croyance, non de la connaissance. C’est pourquoi, nous terminerons notre réflexion en déterminant les conditions pour que l’évidence puisse être fondatrice et même sowit connaissance.

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La lucidité est-elle une contrainte au bonheur ?


  • Nature du devoir : dissertation
  • Cours : Terminale ES, philosophie
  • Note : 18/20

Le bonheur est considéré comme le “souverain Bien”, caractérisé par un sentiment général et durable de satisfaction, c’est la fin recherchée par tout être humain. S’il est une fin recherchée, cela ne signifierait-il pas qu’il n’est qu’un idéal et non une réalité ? Ainsi, pour la plupart d’entre nous, nous ne vivons pas à proprement parler dans le bonheur, mais en quête de celui-ci. Comment faire pour l’atteindre ?

La société de consommation dans laquelle nous vivons tente d’ériger un modèle de bonheur qui fait une place primordiale au divertissement et véhicule une image “barbante” à tout ce qui tend un tant soit peu à nous faire réfléchir, “Arrêtez de vous prendre la tête et profitez tout simplement, là est la clef du bonheur”. On nous oppose bien souvent “l’imbécile heureux” à l’intellectuel malheureux ou encore la naïveté de l’enfant émerveillé à l’adulte désenchanté conscient des épreuves de la vie. Ceci met en lumière que nous ne sortons pas indemne de l’expérience de la connaissance puisque celle-ci abouti à une prise de conscience de soi, que l’on pourra appeler “lucidité”, et une pléthore de questions existentielles qui perturbe la paix de notre esprit.

Nous nous demanderons si la lucidité est une contrainte au bonheur. En effet, être vigilant de toujours s’inscrire dans la réalité, n’est-ce pas être condamné au malheur ? Partant de ce constat, sommes-nous plus heureux dans l’illusion ? Mais, ne pas avoir la faculté de concevoir clairement notre bonheur n’est-il pas la preuve d’un bonheur illusoire ? De plus, être lucide c’est être en état perpétuel de recherche de vérité que requiert la liberté, donc si nous sommes lucides, nous sommes libres : la lucidité n’est pas une contrainte mais une obligation. Enfin, il nous faudra nous interroger sur les conditions nécessaires à un bonheur véritable et sensé nous permettant de nous réaliser pleinement.

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