La méditation et le clown, deux voies pour s’ouvrir à la nudité de l’être.

Mon parcours personnel m’a amenée à m’engager parallèlement il y a près de 2 ans sur les voies de la méditation et du clown. Je dis parallèlement car je m’y suis intéressée au départ de manière indépendante. Et, de prime abord, on pourrait considérer que la méditation et le clown n’ont rien de commun et même s’orientent vers deux directions divergentes : la méditation étant plutôt associée à la paix et à la sagesse et le clown plutôt au rire voire à la folie. Mais, derrière ces idées relativement stéréotypées, ce qui m’a profondément touchée en m’immergeant dans ces deux pratiques, est qu’elles convergent vers une même aspiration : elles constituent deux voies pour s’ouvrir à la nudité de l’être.

Nous vivons dans une société où nous sommes sans cesse en train de faire des projets, où nous cherchons à accomplir des objectifs et l’accomplissement ou le non-accomplissement de ces objectifs signe notre réussite ou notre échec. Nous nous identifions au rôle social que nous jouons, nous cachons notre être derrière une fonction. La méditation et le clown ne sont pas un ensemble de techniques pour atteindre des états particuliers — que ce soit un état individuel de paix ou un état de rire du public — mais bien plutôt des manières d’être au monde qui nous invitent à entrer pleinement en rapport à notre expérience telle qu’elle est, sans chercher à la manipuler ni même la maquiller. Nous ne pouvons pas rater la pratique de la méditation ni du clown car il n’y a rien à réussir, il y a juste à être et habiter le présent, quelle que soit l’expérience que nous traversons ici et maintenant. Ce qui compte, ce n’est pas le but, c’est le chemin, ou comme le dit si justement le titre d’un ouvrage de Chögyam Trungpa « le chemin est le but ».

Lors de la pratique de la méditation comme du clown, nous développons une présence attentive et bienveillante qui cesse de tout juger par le filtre mental. Nous retrouvons notre enfant intérieur et notre regard d’étonnement face au fait d’être au monde, c’est comme si nous redécouvrions tout à neuf. Nous nous ouvrons à notre cœur à nu et nous accueillons toutes les émotions qui nous traversent.  À la différence de la vie sociale souvent tournée vers la compétition et la recherche effrénée de performance, où il nous faut toujours nous montrer fort, quand bien même ce n’est souvent qu’un masque que nous enfilons pour nous protéger, la méditation et le clown nous autorisent et même nous encouragent à donner droit à notre fragilité et au fait d’être touché. Cette part sensible de notre être n’est certes pas toujours facile ni confortable à accepter mais elle est ô combien précieuse pour vivre une vie authentiquement humaine.

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Fleurs de la fragilité.

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« Tous nos efforts pour cacher la fragilité de notre cœur et ne pas nous laisser bouleverser par la réalité ne font que nous enfermer dans une prison, que nous priver des sources de vie. Quelle incroyable nouvelle ! L’endroit où je suis le plus vulnérable, l’endroit de ma peur, de mon inquiétude, est le seul lieu où peuvent pousser les plus belles fleurs, où je peux advenir à ce que je suis. Si le lotus, l’une des plus belles fleurs qui poussent en Asie, naît dans la boue, il en est de même de la joie. Elle ne naît pas en étouffant notre cœur, en essayant de faire comme tout le monde, en n’osant jamais dire ce que nous ressentons — mais en reconnaissant la tristesse et la peur. Quand je vois ces gens qui veulent à tout prix être heureux, qui font tant d’efforts pour y arriver, qui suivent de nombreuses thérapies ou en dirigent, et qui tentent ainsi de juguler leurs angoisses, j’ai un pincement au cœur. Bien sûr, leurs efforts sont touchants et louables, mais ils restent basés sur la peur d’eux-mêmes — et plus ils en font, plus ils deviennent lisses comme des images de papier glacé — inauthentiques. Ces professionnels du bonheur ont fui le lieu de la vraie joie.

L’art d’être humain nous apprend à ne plus avoir peur de notre fragilité, à lui donner droit, à la laisser ouvrir notre cœur. Lorsque nous voyons un ami cher, notre petit-fils, une goutte de pluie glisser sur la fenêtre, il se pourrait que nous soyons émus. Loin d’être un problème, cette sensibilité nous permet au contraire d’établir une authentique communion avec le monde. Sans elle, il nous serait même impossible de parler à quelqu’un. Cette tendre vulnérabilité ne renvoie donc à aucune sentimentalité, mais à la disposition primordiale qui fait que nous puissions être touchés et entrer en relation avec les autres et le monde. »

Fabrice Midal, Risquer la liberté, « Deviens qui tu es », Paris, Seuil, 2009, p. 85

Célestin Bouglé, l’éducateur dans la Cité.

Dans les tiroirs de L3…

Pour Célestin Bouglé, le rôle de l’intellectuel n’est pas confiné à écrire de la recherche et à enseigner du haut de sa chaire universitaire, l’intellectuel a un devoir civique d’implication dans la vie de la Cité. Ce devoir civique d’implication dans la vie de la Cité, Célestin Bouglé l’a mis en pratique de multiples façons. Outre ses engagements en tant que militant politique au Parti Radical et militant syndical au moment de l’Affaire Dreyfus, nous aimerions mettre en lumière dans cet article l’important rôle qu’il accordait à l’éducation populaire. En effet, si Célestin Bouglé s’est engagé pour l’institutionnalisation de la sociologie dans le milieu universitaire, il ne s’en est pas contenté. Comme le rappelle Jean-Paul Laurens dans son article sur «Les années montpelliéraines» de Célestin Bouglé, ce dernier a fait partie en 1898 des fondateurs de la Société d’enseignement populaire du département de l’Hérault[1].

Pour montrer en quoi l’éducation populaire constitue une noble forme du militantisme politique de Célestin Bouglé, nous allons nous appuyer sur une de ses conférences intitulée «Le socialisme et l’enseignement populaire»[2], prononcée à la Bourse du travail de Toulouse et retranscrite dans le recueil Solidarisme et libéralisme. L’objet de cette conférence est d’examiner s’il y aurait une contradiction entre les aspirations du socialisme et les efforts des universités populaires. L’enjeu est en fait de répondre à cette objection adressée par les marxistes aux radicaux-socialistes impliqués dans ces universités populaires.

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La sociologie de l’égalitarisme de Célestin Bouglé.

Les idées égalitaires constituent la thèse de doctorat soutenue en 1899 par Célestin Bouglé. Cette thèse a été republiée récemment en 2007 aux éditions du Bord de l’eau dans la belle collection de la Bibliothèque républicaine dirigée par Vincent Peillon. Elle est également disponible gratuitement en version PDF sur l’indispensable site des Classiques des sciences sociales.

            Il s’agit pour Célestin Bouglé d’étudier la progression des idées égalitaires sous un angle sociologique. Le problème sociologique fait partie de la catégorie des problèmes scientifiques, problèmes scientifiques qui se distinguent et distancient des problèmes pratiques, moraux ou techniques.

            Parmi les problèmes moraux, on trouve : «Faut-il traiter les hommes en égaux ? En ce cas quelle sorte d’égalité leur reconnaître ? Dois-je professer qu’ils ont mêmes devoirs, mêmes droits ? Voudrai-je que les biens, spirituels ou matériels, leur soient départagés en lots uniformes, ou en lots proportionnés, soit à leurs besoins, soit à leurs mérites, soit à leurs œuvres ?»[1]. Une fois après avoir exemplifié ce qu’étaient les problèmes moraux, Célestin Bouglé interroge le statut de la morale. Il se demande si celle-ci est autonome ou bien si celle-ci dépend de la métaphysique. Quoi qu’il en soit, il distingue la raison d’être de la morale de celle de la science : l’attitude de la morale consiste dans l’appréciation, tandis que l’attitude de la science consiste dans l’explication, autrement dit la connaissance. Bien que ces deux attitudes soient en droit distinctes, Célestin Bouglé est conscient qu’il est souvent difficile dans les faits de les démêler. Cependant, il faut lutter contre cette difficulté car selon lui, ce mélange est nuisible à la connaissance. La première règle méthodologique de la science en général, et de la science sociale en particulier, est de faire abstraction au mieux possible des problèmes moraux.

            Parmi les problèmes techniques, on trouve : «Pour réaliser l’idée de l’égalité des hommes, que faut-il faire, et quelle organisation imposer aux sociétés ? Si l’on veut que les biens et les maux y soient distribués conformément aux exigences égalitaires, en quel sens réformer la justice, la confection et l’application du Droit ? Comment réglementer le cours des transactions commerciales ? l’exercice des fonctions publiques ? des droits électoraux ? En un mot, si l’on veut obéir aux prescriptions égalitaires, suivant quels types façonner les institutions civiles et juridiques, politiques et économiques ?»[2]. Célestin Bouglé soutient que la résolution de problèmes techniques exige à la fois la résolution de problèmes moraux, qui considèrent les fins, et la résolution de problèmes scientifiques, qui considèrent les moyens. La morale répond à la question du pourquoi, tandis que la science, parmi laquelle Célestin Bouglé inclut la science sociale, répond à la question du comment. Si les fins se posent a priori, les moyens, en revanche, se découvrent a posteriori de cette fin posée.

            La science sociale permet donc de répondre en partie aux problèmes techniques. Mais Célestin Bouglé redoute pourtant ce statut pratique associé à la science sociale. «Le souci de l’utile peut nuire au souci du vrai»[3], soutient-il. Cependant, il ne s’agit pas pour lui de disjoindre totalement le souci du vrai au souci de l’utile, mais plutôt de rappeler que la science sociale doit se préoccuper d’abord du souci du vrai et seulement ensuite du souci de l’utile. Autrement dit, le souci de l’utile ne doit pas conditionner le souci du vrai. C’est pourquoi la science sociale ne peut pas être que pratique, elle doit conserver un aspect théorique. La seconde règle méthodologique de la science sociale est donc de faire abstraction des problèmes techniques pour ne garder que les problèmes purement scientifiques.

            Après avoir défini négativement les problèmes scientifiques, à savoir en les distinguant des problèmes moraux et des problèmes techniques, Célestin Bouglé va s’attacher à définir positivement ce qu’est un problème scientifique, et plus particulièrement le problème scientifique de l’idée de l’égalité des hommes : «Avec quels phénomènes l’idée de l’égalité des hommes, là où elle se montre en fait, est-elle en relations constantes ? Quelle que soit sa valeur — qu’elle soit, ou non, juste, et réalisable ou non — comment son apparition est-elle déterminée ? Quels sont ses antécédents ?»[4]. La science sociale, comme la science naturelle, procède à l’examen d’un fait, sans s’interroger sur la valeur de ce fait.

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Tumulte démocratique.

«Sauvegarder sa liberté, réserver par dessus tout son droit de critique et de contrôle, tel est en effet le premier devoir d’un républicain. Ce droit, la République ne saurait l’interdire à personne, elle demande, au contraire à tous de l’exercer, et s’efforce d’en fournir les moyens à tous. Bien loin qu’elle redoute la réflexion des individus, elle l’appelle et le provoque. En ce sens, il est permis de dire qu’une République tient cette gageure, d’essayer de gouverner sans religion. On connaît assez — Pascal les a classés magistralement — les prestiges de diverses natures dont les gouvernements se servent pour en imposer à leurs sujets, les amener à fermer les yeux, à baisser la tête, à ouvrir la bouche. La République refuse d’employer ces prestiges. Pour durer, elle n’entend être consacrée que par les libres raisons des citoyens. Et elle se déclare prête aux transformations que ces raisons concertées pourront exiger d’elle.

À un pareil régime il est clair qu’on ne saurait demander la beauté tranquille et majestueuse dont s’enorgueillissent, pendant le temps qu’ils durent, les régimes autoritaires. Le repos, disait un jour Clémenceau, est une idée monarchique. Un peuple démocratique est en effet comme un peuple qui a perdu le sommeil. Il n’a plus d’autres traditions que de ne se reposer sur aucune tradition. Il ne cesse de se retourner sur sa couche pour trouver une position meilleure. Tous les matins il recommence à protester, à interpeller, à revendiquer. Il n’est pas étonnant que nombre d’esprits soient étourdis par ce tumulte, aveuglés par cette poussière. Mais il faut les plaindre, s’ils ne savent pas se donner assez de recul pour apercevoir les grandes lignes, ou plutôt le grand mouvement du régime. Si ce n’est plus la beauté de la montagne immobile, c’est celle du torrent bondissant.

Au surplus, ces énergies se canalisent, cette agitation aboutit à des lois. Et si elles sont provisoires elles-mêmes, elles n’en sont pas moins respectables. Au contraire. C’est encore une survivance du temps où l’humanité était religieuse en politique, cette répugnance à s’incliner devant ce qui ne se présente pas comme éternel. […] Pour qui possède le sens du progrès, ces lois d’argile ont plus de majesté, à vrai dire, que les vieilles lois de fer ou d’airain : dans leur forme tourmentée, incessamment retouchée, on reconnaît les tâtonnements fiévreux d’une humanité noblement inquiète.»

Extrait de Célestin Bouglé, « Qu’est-ce qu’un républicain ? », in Revue politique et littéraire, 1906, n°1, p. 61

Excellente année 2011 !

Je vous souhaite à tous une excellente année 2011, nourrie de passions et ferveurs tant intellectuelles que relationnelles ! Continuez à vous interroger sur le monde qui vous entoure, indignez-vous lorsque vous vous trouvez face à des situations injustes mais n’oubliez pas non plus de vous émerveiller devant les richesses dont l’existence recèle ! En bref, faites vivre l’humanité qui est en vous…

 

Divagations existentielles.

Dans le dialogue intitulé Le Sophiste, Platon définit la pensée comme étant « un dialogue de l’âme avec elle-même ». Ce dialogue de mon âme avec elle-même, je m’y adonne chaque jour intérieurement. Sans doute, cela ne (me) suffit pas. Je crois qu’il est bon d’extérioriser ce dialogue intérieur en l’incarnant par des mots. J’ai entretenu autrefois un blog personnel, à l’écart de ce blog davantage scolaire et universitaire, pourrait-on dire plus impersonnel. Pourtant, je crois que cette séparation est artificielle pour l’étudiante en philosophie que je suis. J’écoutais l’autre jour Judith Revel dans le bonus de l’émission Philosophie animé par Raphaël Enthoven (cliquez ici pour accéder à l’émission) ayant pour objet de réflexion l’engagement et elle disait d’une part du militant que c’était « cet homme qui fait de sa propre vie, de la manière dont il vit concrètement, dont il mange, dont il boit, dont il s’habille, dont il fait l’amour, dont il s’adresse à des gens etc., la matière même de sa pratique critique » et d’autre part qu’elle ne considérait pas « qu’on puisse faire de la philosophie comme on fait autre chose et puis s’arrêter le soir et rentrer chez soi, parce que quand on fait de la philosophie, on ouvre les yeux et on regarde le monde de manière différente, on questionne ». Ces figures du militant et du philosophe guident mon existence.

L’année dernière, à la fin de l’année, je publiais cet article « Un an de ratures de vie », qui n’était autre que la somme de mes statuts facebook qui retraçaient, je crois, assez bien, sans en dévoiler trop, les sentiments qui m’avaient animés durant l’année 2009. En cette fin d’année, j’ai décidé d’écrire un article propre à ce blog pour faire le point sur 2010 et peut-être plus encore sur les trois dernières années écoulées. Depuis le 21 décembre 2007, mon existence avait pris un tournant, celui de la dépression. Le 21 décembre 2008, je soufflais la première bougie de celle-ci. Le 21 décembre 2009, la seconde. Enfin, c’étaient surtout mes larmes, plus que mon souffle de vie, qui avaient éteint cette bougie. Le 21 décembre de cette année, je n’ai pas pleuré. Quelque chose a changé. Je crois que je ne suis plus dépressive. La souffrance a laissé sa place à l’enthousiasme. C’est déroutant. Parfois, j’ai presque envie de dire qu’elle me manque. Il y a quelque temps, j’ai vu au cinéma Deux filles en noir. Un bain de larmes du début à la fin du film.

On n’avance pas en tournant des pages, en traçant un trait sur les périodes sombres de son existence. On avance en ouvrant pleinement les yeux dessus, en les acceptant, en les reconnaissant comme constitutives de son existence. Je ne suis rien sans mon histoire. La plus belle faculté humaine est, pour moi, la mémoire. Les moments que je vis chaque jour n’auraient pas l’épaisseur qu’ils ont sans les milliers de souvenirs de moments antérieurs qu’ils me rappellent sans cesse.

Émil Cioran, cet auteur dont ce que je nomme le « pessimisme réconfortant » a accompagné nombre de mes insomnies, écrit dans Écartèlement que « dès qu’on cesse de souffrir, on cesse d’exister ». Je ne sais pas bien que penser de cette phrase. Je me souviens que j’ai souvent dit que j’avais « besoin » de souffrir pour me sentir exister, et c’est peut-être pour cette raison que je dis plus haut que la souffrance me manque, comme si, sortie de la dépression, je me sentais moins exister. Cependant, je me dis que je pourrais faire une autre lecture de cette phrase à la tonalité de prime abord bien pessimiste. Cette autre lecture rejetterait également la position si partagée par les philosophies anciennes se présentant comme des manières de vie qui faisaient de l’ataraxie, c’est-à-dire l’absence de troubles dans l’âme, la condition du pur plaisir d’exister.

Même sortie de la dépression, je persiste à penser que l’absence de troubles, l’harmonie des humeurs, la sérénité, l’équilibre, la stabilité, que sais-je encore, ne sont pas les idéaux de la bonne santé humaine. L’homme n’est pas qu’un homo sapiens, mais un homo sapiens-demens comme dit Edgar Morin. Mais ce qu’il faut, et ce que je dois, comprendre, c’est que la souffrance n’est qu’une face du trouble. Sa face « négative », en quelque sorte. Et la joie serait à l’inverse la face « positive » de cette agitation de l’âme. Voilà la souffrance et la joie ramenés sous une même catégorie. Cela dit, parler en termes de faces ne me satisfait pas tout à fait car cela supposerait encore une fois que la souffrance et la joie ne pourraient pas structurellement survenir au même moment. Or, il n’est d’ailleurs peut-être pas juste de dire que mon enthousiasme a remplacé ma souffrance. Les deux dynamismes qui bousculent mon âme sont intimement liés, imbriqués l’un en l’autre, bien davantage qu’on ne le croit en tout cas.

En philosophie, c’est la conscience de mon incomplétude qui me fait persévérer. Philosopher, c’est avant tout construire des problèmes bien plus que trouver des solutions. Les « solutions » en philosophie ne sont jamais que partielles, et amènent toujours de nouveaux problèmes. La philosophie est une quête infinie. À ce propos, je me demande parfois si le terme de philosophie convient vraiment. Étymologiquement, du grec philia et sophia, on définit la philosophie comme l’amour du savoir. L’amour du savoir, oui, mais de quel amour s’agit-il ? D’après tout ce que je viens de dire, il s’agirait plutôt d’un amour passionné, un amour-désir animé par le manque. Le savoir nous manque, donc nous partons à sa poursuite. Or, cet amour que je viens de décrire n’est pas celui de la philia, qui fait plutôt référence à l’amour raisonné, dont l’objet d’amour ne manque pas mais est bien présent, mais celui de l’eros. Erosophia ? Pourquoi pas.

Cette année, j’ai aussi beaucoup repensé à une dissertation que j’avais écrite en terminale : « la lucidité est-elle une contrainte au bonheur ? ». Lorsque je l’avais écrite, plongée dans la dépression que j’étais, je disais qu’en théorie j’avais beau soutenir en troisième et dernière partie que la lucidité était une condition sine qua non pour atteindre un véritable bonheur mais qu’en pratique j’en étais restée coincée à ma première partie où j’exprimais que la lucidité était une grande contrainte au bonheur. Aujourd’hui, en pratique, j’ai avancé et changé. Néanmoins, je crois que le terme de bonheur me gêne encore. Alors je ne dirais pas que l’exercice philosophique — ou erosophique — est une condition sine qua non du bonheur, mais contribue grandement à la réalisation de mon humanité. L’amour que je porte au savoir est profondément démesuré et je veux y dévouer mon existence car au-delà de réaliser mon humanité, cette activité me permet, ou du moins c’est ce que j’espère, de contribuer à l’humanité à travers ce biais des « humanités ».