Divagations existentielles.

Dans le dialogue intitulé Le Sophiste, Platon définit la pensée comme étant « un dialogue de l’âme avec elle-même ». Ce dialogue de mon âme avec elle-même, je m’y adonne chaque jour intérieurement. Sans doute, cela ne (me) suffit pas. Je crois qu’il est bon d’extérioriser ce dialogue intérieur en l’incarnant par des mots. J’ai entretenu autrefois un blog personnel, à l’écart de ce blog davantage scolaire et universitaire, pourrait-on dire plus impersonnel. Pourtant, je crois que cette séparation est artificielle pour l’étudiante en philosophie que je suis. J’écoutais l’autre jour Judith Revel dans le bonus de l’émission Philosophie animé par Raphaël Enthoven (cliquez ici pour accéder à l’émission) ayant pour objet de réflexion l’engagement et elle disait d’une part du militant que c’était « cet homme qui fait de sa propre vie, de la manière dont il vit concrètement, dont il mange, dont il boit, dont il s’habille, dont il fait l’amour, dont il s’adresse à des gens etc., la matière même de sa pratique critique » et d’autre part qu’elle ne considérait pas « qu’on puisse faire de la philosophie comme on fait autre chose et puis s’arrêter le soir et rentrer chez soi, parce que quand on fait de la philosophie, on ouvre les yeux et on regarde le monde de manière différente, on questionne ». Ces figures du militant et du philosophe guident mon existence.

L’année dernière, à la fin de l’année, je publiais cet article « Un an de ratures de vie », qui n’était autre que la somme de mes statuts facebook qui retraçaient, je crois, assez bien, sans en dévoiler trop, les sentiments qui m’avaient animés durant l’année 2009. En cette fin d’année, j’ai décidé d’écrire un article propre à ce blog pour faire le point sur 2010 et peut-être plus encore sur les trois dernières années écoulées. Depuis le 21 décembre 2007, mon existence avait pris un tournant, celui de la dépression. Le 21 décembre 2008, je soufflais la première bougie de celle-ci. Le 21 décembre 2009, la seconde. Enfin, c’étaient surtout mes larmes, plus que mon souffle de vie, qui avaient éteint cette bougie. Le 21 décembre de cette année, je n’ai pas pleuré. Quelque chose a changé. Je crois que je ne suis plus dépressive. La souffrance a laissé sa place à l’enthousiasme. C’est déroutant. Parfois, j’ai presque envie de dire qu’elle me manque. Il y a quelque temps, j’ai vu au cinéma Deux filles en noir. Un bain de larmes du début à la fin du film.

On n’avance pas en tournant des pages, en traçant un trait sur les périodes sombres de son existence. On avance en ouvrant pleinement les yeux dessus, en les acceptant, en les reconnaissant comme constitutives de son existence. Je ne suis rien sans mon histoire. La plus belle faculté humaine est, pour moi, la mémoire. Les moments que je vis chaque jour n’auraient pas l’épaisseur qu’ils ont sans les milliers de souvenirs de moments antérieurs qu’ils me rappellent sans cesse.

Émil Cioran, cet auteur dont ce que je nomme le « pessimisme réconfortant » a accompagné nombre de mes insomnies, écrit dans Écartèlement que « dès qu’on cesse de souffrir, on cesse d’exister ». Je ne sais pas bien que penser de cette phrase. Je me souviens que j’ai souvent dit que j’avais « besoin » de souffrir pour me sentir exister, et c’est peut-être pour cette raison que je dis plus haut que la souffrance me manque, comme si, sortie de la dépression, je me sentais moins exister. Cependant, je me dis que je pourrais faire une autre lecture de cette phrase à la tonalité de prime abord bien pessimiste. Cette autre lecture rejetterait également la position si partagée par les philosophies anciennes se présentant comme des manières de vie qui faisaient de l’ataraxie, c’est-à-dire l’absence de troubles dans l’âme, la condition du pur plaisir d’exister.

Même sortie de la dépression, je persiste à penser que l’absence de troubles, l’harmonie des humeurs, la sérénité, l’équilibre, la stabilité, que sais-je encore, ne sont pas les idéaux de la bonne santé humaine. L’homme n’est pas qu’un homo sapiens, mais un homo sapiens-demens comme dit Edgar Morin. Mais ce qu’il faut, et ce que je dois, comprendre, c’est que la souffrance n’est qu’une face du trouble. Sa face « négative », en quelque sorte. Et la joie serait à l’inverse la face « positive » de cette agitation de l’âme. Voilà la souffrance et la joie ramenés sous une même catégorie. Cela dit, parler en termes de faces ne me satisfait pas tout à fait car cela supposerait encore une fois que la souffrance et la joie ne pourraient pas structurellement survenir au même moment. Or, il n’est d’ailleurs peut-être pas juste de dire que mon enthousiasme a remplacé ma souffrance. Les deux dynamismes qui bousculent mon âme sont intimement liés, imbriqués l’un en l’autre, bien davantage qu’on ne le croit en tout cas.

En philosophie, c’est la conscience de mon incomplétude qui me fait persévérer. Philosopher, c’est avant tout construire des problèmes bien plus que trouver des solutions. Les « solutions » en philosophie ne sont jamais que partielles, et amènent toujours de nouveaux problèmes. La philosophie est une quête infinie. À ce propos, je me demande parfois si le terme de philosophie convient vraiment. Étymologiquement, du grec philia et sophia, on définit la philosophie comme l’amour du savoir. L’amour du savoir, oui, mais de quel amour s’agit-il ? D’après tout ce que je viens de dire, il s’agirait plutôt d’un amour passionné, un amour-désir animé par le manque. Le savoir nous manque, donc nous partons à sa poursuite. Or, cet amour que je viens de décrire n’est pas celui de la philia, qui fait plutôt référence à l’amour raisonné, dont l’objet d’amour ne manque pas mais est bien présent, mais celui de l’eros. Erosophia ? Pourquoi pas.

Cette année, j’ai aussi beaucoup repensé à une dissertation que j’avais écrite en terminale : « la lucidité est-elle une contrainte au bonheur ? ». Lorsque je l’avais écrite, plongée dans la dépression que j’étais, je disais qu’en théorie j’avais beau soutenir en troisième et dernière partie que la lucidité était une condition sine qua non pour atteindre un véritable bonheur mais qu’en pratique j’en étais restée coincée à ma première partie où j’exprimais que la lucidité était une grande contrainte au bonheur. Aujourd’hui, en pratique, j’ai avancé et changé. Néanmoins, je crois que le terme de bonheur me gêne encore. Alors je ne dirais pas que l’exercice philosophique — ou erosophique — est une condition sine qua non du bonheur, mais contribue grandement à la réalisation de mon humanité. L’amour que je porte au savoir est profondément démesuré et je veux y dévouer mon existence car au-delà de réaliser mon humanité, cette activité me permet, ou du moins c’est ce que j’espère, de contribuer à l’humanité à travers ce biais des « humanités ».

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Manie de l’interrogation.

«Le premier penseur fut sans nul doute le premier maniaque du pourquoi. Manie inhabituelle, nullement contagieuse. Rares en effet sont ceux qui en souffrent, qui sont rongés par l’interrogation, et qui ne peuvent accepter aucune donnée parce qu’ils sont nés dans la consternation.»

Emil Michel Cioran, De l’inconvénient d’être né

Le bonheur, une illusion perdue ?

Un vieux et bref texte que j’avais écrit le 6 février 2008. Deux ans passés, déjà.

En quête désemparée d’une lueur au fin fond des ténèbres de la vie.

Sortir, se vider l’esprit, s’emplir d’émotions qui donnent un sens à ta vie, ou tout du moins c’est ce dont tu as l’impression à ces tendres instants. Croire que tout recommence comme avant, que le bonheur existe, que tu nages dedans même. Puis la semaine redémarre, l’ivresse de la somme de joies du week-end a disparu, tu retournes tel un robot dans l’habitude mécanique de ce si lassant quotidien. Sauf que l’homme est un animal métaphysique. C’est pourquoi tu passes des nuits blanches à chercher un sens à tout ça. Seulement, tu n’en trouves désespérément pas. Propre de l’illusion que de croire qu’il existe et un beau jour, tu perçois la supercherie. Les idées noires resurgissent, t’envahissent. De surcroît, un torrent de larmes se déverse sur la pâleur de ton visage défait, qui ne reflète que celle de ton âme. Et la seule chose qui te laissait un soupçon d’espoir, c’était de voir des gens autour de toi qui semblaient heureux. Mais, car il y a hélas toujours un mais, quand tu vois que ce sentiment d’absurdité, cette lucidité qui nous subtilise le bonheur de l’imbécile heureux que nous avions, se répand autour de toi, tu culpabilises d’avoir parler des tes soucis. Plus forte encore que l’envie de se donner la mort, c’est l’envie de disparaître, de n’être jamais né qui t’obsède. Pourtant tu sais que la souffrance que tu laisserais, si tu en venais à accomplir le seul acte qui pourrait donner un sens à ta vie insensée soit-elle. Sens à ta vie ? Voire sens à la vie ? Car au fond, cette idée de suicide qui te hante n’est pas la conséquence de petites situations singulières mais celle d’une réflexion universalisable sur la vie en général mais alors, serait-ce donc la volonté d’éteindre l’humanité qui te serait chère ? Non, tu ne peux pas en être tout de même à ce point. Alors, tu voudrais quand même continuer à penser le suicide mais sans que cette pensée individuelle engage une quelconque responsabilité collective. Tu décides de ne t’en parler plus qu’à toi-même du suicide. Mais tu t’engouffres ici de ne plus parler à personne, d’entrer dans une voie de marginalité. L’exclusion te guette mais que faire ? Et là, tu en as trop accumulé et sachant que tu t’es éloigné des gens qui t’étaient chers, tu crois qu’ils t’ont sûrement oublié, tu ne feras donc de mal à personne. Tu es seul et il reste encore une personne de trop ici, voilà que le coup fatidique s’est produit de ta propre main. Tout est fini, tant pis.

Un an de ratures de vie.

Ce sont mes traces grifonnées sur facebook durant l’année de 2009. Je peux sans problème réécrire l’un de mes statuts de janvier 2009 : parce qu’au fond, on ne tourne pas la page d’une douloureuse année si simplement…

Janvier

  • devrait aller se coucher car elle doit être à l’aéroport adoré de Genève à 6h40 au plus tard.
  • direction retour sur Nice, combien de temps va-t-elle encore mettre ?
  • alpes enneigées, soleil levant… et arrivée à l’heure, n’est-ce pas magnifique ?
  • parce qu’au fond, on ne tourne pas la page d’une douloureuse année si simplement…
  • va un peu mieux ce soir, a été chez le médecin cet aprèm mais c’était pfff et va finir par détester tous les médecins.
  • retourne se coucher après s’être fait une table de vérité de plus de 1000 cases sur le dialogue entre Pluto et Socrate (moi folle ?).
  • regarde les étoiles du cirque de moscou sur glace pour se changer les idées.
  • est totalement déroutée.
  • est en haute-savoie, désespérée, pour une période indéterminée.
  • est assommée ; bâille, bâille et bâille sous l’effet des médicaments.
  • va s’endormir et se noyer dans son bain.
  • hiberne.
  • passe la moitié de ses journées dans son lit et l’autre moitié comme un zombie bâillant sans cesse.
  • a skié aux Mouilles, a été à Cervens pour discuter avec son instituteur de CM1 et part voir son prof de cirque.
  • est en pleine crise de larmes, vient de se faire détruire.
  • achevée.
  • complètement anéantie psychologiquement.
  • ressort de ses 5 jours passés à l’hôpital, retourne demain sur Nice.
  • ne sait pas où elle en est, et encore moins où elle va…
  • s’enfonce, veux s’enfuir de ce monde engorgé de ronces, où elle ne parvient à se construire.
  • « Une vie humaine est une vie où nous éprouvons l’inhospitalité de notre condition. »
  • est à nouveau en haute-savoie.

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La lucidité est-elle une contrainte au bonheur ?


  • Nature du devoir : dissertation
  • Cours : Terminale ES, philosophie
  • Note : 18/20

Le bonheur est considéré comme le “souverain Bien”, caractérisé par un sentiment général et durable de satisfaction, c’est la fin recherchée par tout être humain. S’il est une fin recherchée, cela ne signifierait-il pas qu’il n’est qu’un idéal et non une réalité ? Ainsi, pour la plupart d’entre nous, nous ne vivons pas à proprement parler dans le bonheur, mais en quête de celui-ci. Comment faire pour l’atteindre ?

La société de consommation dans laquelle nous vivons tente d’ériger un modèle de bonheur qui fait une place primordiale au divertissement et véhicule une image “barbante” à tout ce qui tend un tant soit peu à nous faire réfléchir, “Arrêtez de vous prendre la tête et profitez tout simplement, là est la clef du bonheur”. On nous oppose bien souvent “l’imbécile heureux” à l’intellectuel malheureux ou encore la naïveté de l’enfant émerveillé à l’adulte désenchanté conscient des épreuves de la vie. Ceci met en lumière que nous ne sortons pas indemne de l’expérience de la connaissance puisque celle-ci abouti à une prise de conscience de soi, que l’on pourra appeler “lucidité”, et une pléthore de questions existentielles qui perturbe la paix de notre esprit.

Nous nous demanderons si la lucidité est une contrainte au bonheur. En effet, être vigilant de toujours s’inscrire dans la réalité, n’est-ce pas être condamné au malheur ? Partant de ce constat, sommes-nous plus heureux dans l’illusion ? Mais, ne pas avoir la faculté de concevoir clairement notre bonheur n’est-il pas la preuve d’un bonheur illusoire ? De plus, être lucide c’est être en état perpétuel de recherche de vérité que requiert la liberté, donc si nous sommes lucides, nous sommes libres : la lucidité n’est pas une contrainte mais une obligation. Enfin, il nous faudra nous interroger sur les conditions nécessaires à un bonheur véritable et sensé nous permettant de nous réaliser pleinement.

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