La sociologie de l’égalitarisme de Célestin Bouglé.

Les idées égalitaires constituent la thèse de doctorat soutenue en 1899 par Célestin Bouglé. Cette thèse a été republiée récemment en 2007 aux éditions du Bord de l’eau dans la belle collection de la Bibliothèque républicaine dirigée par Vincent Peillon. Elle est également disponible gratuitement en version PDF sur l’indispensable site des Classiques des sciences sociales.

            Il s’agit pour Célestin Bouglé d’étudier la progression des idées égalitaires sous un angle sociologique. Le problème sociologique fait partie de la catégorie des problèmes scientifiques, problèmes scientifiques qui se distinguent et distancient des problèmes pratiques, moraux ou techniques.

            Parmi les problèmes moraux, on trouve : «Faut-il traiter les hommes en égaux ? En ce cas quelle sorte d’égalité leur reconnaître ? Dois-je professer qu’ils ont mêmes devoirs, mêmes droits ? Voudrai-je que les biens, spirituels ou matériels, leur soient départagés en lots uniformes, ou en lots proportionnés, soit à leurs besoins, soit à leurs mérites, soit à leurs œuvres ?»[1]. Une fois après avoir exemplifié ce qu’étaient les problèmes moraux, Célestin Bouglé interroge le statut de la morale. Il se demande si celle-ci est autonome ou bien si celle-ci dépend de la métaphysique. Quoi qu’il en soit, il distingue la raison d’être de la morale de celle de la science : l’attitude de la morale consiste dans l’appréciation, tandis que l’attitude de la science consiste dans l’explication, autrement dit la connaissance. Bien que ces deux attitudes soient en droit distinctes, Célestin Bouglé est conscient qu’il est souvent difficile dans les faits de les démêler. Cependant, il faut lutter contre cette difficulté car selon lui, ce mélange est nuisible à la connaissance. La première règle méthodologique de la science en général, et de la science sociale en particulier, est de faire abstraction au mieux possible des problèmes moraux.

            Parmi les problèmes techniques, on trouve : «Pour réaliser l’idée de l’égalité des hommes, que faut-il faire, et quelle organisation imposer aux sociétés ? Si l’on veut que les biens et les maux y soient distribués conformément aux exigences égalitaires, en quel sens réformer la justice, la confection et l’application du Droit ? Comment réglementer le cours des transactions commerciales ? l’exercice des fonctions publiques ? des droits électoraux ? En un mot, si l’on veut obéir aux prescriptions égalitaires, suivant quels types façonner les institutions civiles et juridiques, politiques et économiques ?»[2]. Célestin Bouglé soutient que la résolution de problèmes techniques exige à la fois la résolution de problèmes moraux, qui considèrent les fins, et la résolution de problèmes scientifiques, qui considèrent les moyens. La morale répond à la question du pourquoi, tandis que la science, parmi laquelle Célestin Bouglé inclut la science sociale, répond à la question du comment. Si les fins se posent a priori, les moyens, en revanche, se découvrent a posteriori de cette fin posée.

            La science sociale permet donc de répondre en partie aux problèmes techniques. Mais Célestin Bouglé redoute pourtant ce statut pratique associé à la science sociale. «Le souci de l’utile peut nuire au souci du vrai»[3], soutient-il. Cependant, il ne s’agit pas pour lui de disjoindre totalement le souci du vrai au souci de l’utile, mais plutôt de rappeler que la science sociale doit se préoccuper d’abord du souci du vrai et seulement ensuite du souci de l’utile. Autrement dit, le souci de l’utile ne doit pas conditionner le souci du vrai. C’est pourquoi la science sociale ne peut pas être que pratique, elle doit conserver un aspect théorique. La seconde règle méthodologique de la science sociale est donc de faire abstraction des problèmes techniques pour ne garder que les problèmes purement scientifiques.

            Après avoir défini négativement les problèmes scientifiques, à savoir en les distinguant des problèmes moraux et des problèmes techniques, Célestin Bouglé va s’attacher à définir positivement ce qu’est un problème scientifique, et plus particulièrement le problème scientifique de l’idée de l’égalité des hommes : «Avec quels phénomènes l’idée de l’égalité des hommes, là où elle se montre en fait, est-elle en relations constantes ? Quelle que soit sa valeur — qu’elle soit, ou non, juste, et réalisable ou non — comment son apparition est-elle déterminée ? Quels sont ses antécédents ?»[4]. La science sociale, comme la science naturelle, procède à l’examen d’un fait, sans s’interroger sur la valeur de ce fait.

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Emmanuel Kant, Critique de la raison pure

voir le texte étudié

Le texte que nous allons étudier est un extrait de l’ouvrage majeur d’Emmanuel Kant, la Critique de la raison pure, publié premièrement en 1781 puis secondement en 1787. Cet ouvrage relève de la théorie de la connaissance, il s’agit de s’interroger sur la question «Que puis-je connaître ?». L’extrait que nous étudions se situe dans la seconde partie de l’ouvrage, qui s’intitule «Théorie transcendantale de la méthode» et dans laquelle Kant veut déterminer les conditions formelles d’un système de la raison pure.

Plus précisément, dans notre extrait, la question sur laquelle s’interroge Kant est la suivante : quelle méthode doit suivre la raison pour parvenir à son plein accomplissement ? Le problème est de savoir s’il suffit à la raison d’examiner la réalité de ses produits ou bien si elle doit examiner la légitimité de sa faculté-même. La thèse de Kant est que si l’examen sceptique est nécessaire pour sortir la raison de son dogmatisme, il n’en est pas pour autant suffisant : il ne suffit pas dire de constater empiriquement ce sur quoi la raison ne peut porter de jugement de connaissance, il faut encore démontrer théoriquement ce sur quoi la raison peut légitimement porter des jugements de connaissance a priori.

Le texte se déroule en trois principaux moments. Tout d’abord, dans le premier moment, Kant se demande à quoi correspond le procédé de censure de la raison. Ensuite, dans le deuxième moment, Kant se demande en quoi le procédé de censure de la raison est insuffisant et expose en réponse à cette insuffisance le procédé de critique de la raison. Enfin, dans le troisième et dernier moment, Kant résume le parcours que doit effectuer la raison par une métaphore du voyage.

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La connaissance scientifique peut-elle se fonder sur l’expérience ?

  • Nature du devoir : dissertation de partiel en 4h
  • Cours : L2, Épistémologie
  • Note : 16/20

Depuis Platon, on a opposé communément la science (epistemê) à la simple opinion (doxa) (La République, livre VI, 509d-511e, «exposé de la ligne»). L’opinion tient des énoncés pour vrais sans se soucier de savoir s’ils le sont effectivement, elle relève donc de l’ordre de la vraisemblance. En revanche, la science serait une connaissance certaine et relèverait donc de l’ordre de la vérité. Ce caractère certain qu’on attribue à la connaissance scientifique nous incite à penser que cette dernière est «fondée», c’est-à-dire qu’elle est soutenue par un ensemble de justifications. Quelle est la nature de ces justifications ? Il semble communément admis qu’elles relèvent de l’expérience. La connaissance scientifique serait vraie en ceci que l’expérience prouverait la correspondance entre ses énoncés théoriques et la réalité pratique. La connaissance scientifique produirait des énoncés nomologiques sur la réalité, c’est-à-dire des lois de la nature universellement et nécessairement vraies. Mais l’on remarque dans la pratique qu’il y a toujours un certain écart entre les énoncés nomologiques et leur application à la réalité. Dès lors, il convient de s’interroger sur la question suivante : peut-on fonder la connaissance scientifique sur l’expérience ? Le problème sera de déterminer quelles sont les raisons qui nous poussent à nous fonder sur l’expérience mais aussi quelles en sont les limites puis il faudra tenter de saisir l’enjeu qui résulterait d’une impossibilité de fonder la connaissance scientifique sur l’expérience : peut-on trouver une manière alternative de la fonder ou bien cela revient-il à devoir se passer de tout fondement pour la connaissance scientifique ? Dans cette dernière hypothèse, en quoi la connaissance scientifique pourrait-elle être encore qualifiée de scientifique ?

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Platon, Timée (28a-30c)

  • Nature du devoir : explication de texte
  • Cours : L2, Philosophie générale – anthropologie philosophique
  • Note : 14/20

le texte étudié est celui traduit par Albert Rivaud aux éditions des Belles Lettres

Le présent texte que nous nous tacherons d’expliquer est extrait du Timée (28a-30c) de Platon. L’écriture de l’ouvrage du Timée se situe temporellement à la fin de l’œuvre de Platon, c’est-à-dire durant la période dite «de vieillesse». Le Timée est composé de deux protagonistes : Critias et Timée. L’ouvrage s’ordonne en trois parties : tout d’abord, l’introduction entre Socrate et Timée qui comprend notamment le prologue et un résumé de la discussion de la veille (17a-20c), puis le récit de Critias qui rapporte le discours entendu par Solon, aux environs de 600 avant Jésus-Christ, de la bouche de prêtres de Saïs racontant des événements antérieurs de 9000 ans (20c-27b), et enfin l’exposé de Timée qui s’interroge sur les origines de la constitution du monde et de l’homme, c’est-à-dire du macrocosme et du microcosme (27c-92c). L’extrait que nous étudions se trouve au début de cette dernière partie.

Le question que pose ce texte est la suivante : le monde a-t-il toujours existé ou a-t-il été créé ? La thèse défendue par Platon est que le monde résulte d’une création. L’enjeu de ce texte est de dégager les fondements ontologiques qui permettent de défendre cette thèse. Le problème sera de comprendre le rapport qu’entretiennent les Formes intelligibles au monde sensible en vue d’expliquer le mécanisme de la naissance du monde.

Le texte se déploie en quatre moments. Tout d’abord, nous avons une présentation de principes pour s’interroger sur comment le monde est né (28a-b). Ensuite, nous avons une application de ces principes au monde (28b-29b). Puis, nous avons une définition des types de discours liés aux Formes intelligibles et aux choses sensibles (29b-d). Enfin, nous avons une description de l’action divine dans sa composition du monde (29e-30c).

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Platon, Phèdre (250b-d)

  • Nature du devoir : explication de texte de partiel en 4h
  • Cours : L1, Histoire de la philosophie sur Platon
  • Note : 15/20

voir l’extrait de texte étudié

Le texte que nous allons étudier est un extrait du Phèdre (250b-d) de Platon. Le dialogue du Phèdre se situe temporellement au milieu de l’œuvre de Platon, c’est-à-dire durant la période dite “de maturité”. Le Phèdre est composé de deux protagonistes : Phèdre et Socrate. Ils cherchent à savoir de la compagnie de l’ami ou de l’amant, laquelle est préférable. Dans un premier temps, Phèdre lit un discours de Lysias qui soutient qu’il faut préférer l’ami à l’amant. Puis Socrate va lui aussi faire un discours défendant la même thèse. Mais dans un second temps, Socrate va prendre le contre-pied de cette position et exposer les qualités de l’amour. L’extrait que nous étudions se situe dans cette dernière partie.

La question que pose ce texte est : comment connaître l’essence des réalités ? La réponse est que notre âme a eu une vie jadis où elle contemplait les essences des réalités et qu’à présent incarnée dans un corps, elle peut se souvenir de ces essences en voyant des imitations des réalités. L’objet de ce texte est donc la réminiscence. Ce texte est de nature illustrative et son enjeu est de donner un fondement à la connaissance du savoir car pour savoir, il faut savoir savoir ce que l’on cherche (“paradoxe du Ménon”). Le problème sera de comprendre pourquoi la Beauté est plus à même d’être reconnue par la réminiscence que les autres réalités.

Le texte se déploie en trois moments. Tout d’abord, de la ligne 1 à la ligne 4, il est exposé que les images des réalités nous permettent difficilement de connaître les réalités. Ensuite, de la ligne 4 à la ligne 13, on nous montre la vie de notre âme avant sa vie incarnée. Enfin, de la ligne 13 à la ligne 22, la thèse est exposée : seule la Beauté est sujette facilement à la réminiscence grâce à l’amour.

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La croyance est-elle soumission ?

  • Nature du devoir : dissertation de partiel en 4h
  • Cours : L1, Méthodologie
  • Note : 14/20

La croyance est un acte qui consiste à tenir pour vrai quelque chose sans savoir si ce quelque chose est véritablement vrai. Par cette première définition, nous pouvons comprendre le phénomène de la croyance comme relevant d’un mécanisme d’adhésion. En effet, lorsque je crois quelqu’un, j’adhère à ce qu’il dit. Nous voyons alors se profiler une relation entre celui qui croit et ce qu’il croit.

L’énoncé du sujet «La croyance est-elle soumission ?» nous demande d’ailleurs de nous interroger sur la nature de cette relation. Nous devrons faire attention à essayer de saisir un concept général de «la» croyance et non de décrire les particularités «des» croyances. Nous chercherons en quoi réside l’essence de la croyance («est-elle»). Y a-t-il identité entre la croyance et la soumission ? La soumission se définit comme un rapport inégal entre deux termes, c’est une relation de domination. Aux premiers abords, nous comprenons la croyance comme une distanciation du réel, elle est ainsi définie comme l’absence de soumission au réel. Mais ce n’est pas pour autant que la croyance soit absence de soumission tout court. Nous verrons alors dans un deuxième temps que parce que la croyance est une adhésion, elle est par définition soumission. Enfin, si nous affirmons que la croyance est soumission, il faudra nous interroger sur les moyens possibles d’une libération et nous verrons que la connaissance, qui se distingue de la croyance par l’assurance de sa vérité ainsi que l’accompagnement d’un raisonnement pour y accéder.

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L’évidence est-elle une connaissance immédiate ?

  • Nature du devoir : dissertation
  • Cours : L1, Histoire de la philosophie sur Descartes
  • Note : 10/20

L’expression du langage courant “ça crève les yeux !” confère à l’évidence la définition de quelque chose qui se voit immédiatement, c’est-à-dire une réalité s’imposant à notre conscience comme vraie, sans quelconque besoin de travail de réflexion. Cependant, l’évidence ne suppose-t-elle pas une certaine clarté ? Or pour qu’un contenu soit clair, ne requerrons-nous pas une médiation par un travail critique de sorte que notre évidence s’élève à une connaissance ferme et solide, que nous pourrions nommer certitude, n’en restant ainsi pas à une “évidence apparente” qui ne serait que perception trompeuse ?

C’est en passant par ces problèmes que nous tenterons d’apporter une réponse à la question : l’évidence est-elle toujours une connaissance immédiate ? Il nous faudra en effet discerner la nature des différents types d’évidence et interroger leur rapport à la connaissance.

Nous verrons tout d’abord que ce que l’on juge comme évident se présente en premier lieu comme une connaissance immédiate. Mais par suite, on se rendra compte que ces évidences ne sont pas aussi évidentes que l’on aurait cru et relèvent seulement du statut de la croyance, non de la connaissance. C’est pourquoi, nous terminerons notre réflexion en déterminant les conditions pour que l’évidence puisse être fondatrice et même sowit connaissance.

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