Individu et communauté.

[Firenze, le Ponte Vecchio depuis l’esplanade Michelangelo, 22 janvier 2011]

 

Introduction

L’individu et la communauté apparaissent à première vue comme deux entités radicalement distinctes. D’un côté, nous avons l’individu, du terme latin individuum, qui désigne une réalité en tant qu’on la considère à la fois comme indivisible et comme différente de toute autre, ce qui lui garantie son unicité. De l’autre, nous avons la communauté, de l’association des termes latins cum et munus, qui désigne un groupe social dont les membres sont liés par un attachement partagé à une loi commune. À travers ces deux entités radicalement distinctes, nous pouvons dégager deux modalités d’existence de l’être humain qui se trouvent en tension : celle qui le pousse à chercher ses semblables et celle qui le pousse à s’émanciper et s’affranchir de l’obéissance à la loi commune. C’est ce qu’Emmanuel Kant souligne justement dans la Quatrième proposition de son Idée d’une histoire universelle au point de vue cosmopolitique, avec son concept d’«insociable sociabilité», qui désigne conjointement l’«inclinaison à s’associer» et le «penchant à se séparer (s’isoler)» de l’homme.

L’objet de notre interrogation va être le suivant : quelle est la nature du rapport individu-communauté ? Nous serons amenés à observer comment évolue ce rapport au cours de l’histoire humaine, à partir de quoi nous nous demanderons dans quelle mesure l’individu et la communauté sont-ils voués à se trouver en conflit ? Il s’agira d’essayer de déterminer si l’individu et la communauté relèvent de deux logiques nécessairement opposées l’une à l’autre ou bien si elles peuvent puiser des ressources l’une dans l’autre pour se constituer. En somme, nous essaierons de penser à quelles conditions individu et communauté peuvent se réconcilier.

Nous allons déployer notre réflexion en trois moments. Dans un premier moment, nous verrons comment individu et communauté ont entretenu au cours de l’histoire un rapport de nature antagonique, avec le point culminant de l’hyper-individualisme de notre contemporanéité. Puis dans un deuxième moment, nous nous demanderons si l’individu contemporain est-il si indépendant de toute appartenance communautaire qu’il le prétend et nous verrons alors le rapport instrumental qu’entretient l’individu à ses différentes communautés. Enfin dans un troisième et dernier moment, nous serons amenés à penser comment la diversité des individus et des communautés, qui forment d’une certaine manière des grands individus, peut se rassembler sous une même communauté tout en conservant leurs qualités individuelles. Nous verrons alors se dégager le rapport constitutif qui lie intimement individu et communauté.

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De l’humanisme civique italien au républicanisme européen.

Étant donné que l’ouvrage Repubblicanesimo de Maurizio Viroli, professeur de théorie politique à Princeton, n’a pas été encore traduit en français, j’ai jugé utile de partager ici ma fiche de lecture, rédigée en français, pour vous faire découvrir les grandes lignes de cet ouvrage au combien intéressant pour comprendre que le républicanisme a toute sa place au cœur de la modernité, en dépit de ce que voudraient nous faire croire certains libéraux.

Introduction – Les linéaments d’une tradition

Maurizio Viroli ouvre son ouvrage par le constat d’un intérêt universitaire renaissant pour le républicanisme, entendu comme la tradition de pensée politique inspirée par l’idéal de la république. Cet idéal se caractérise par deux principes fondamentaux : le premier est celui de république entendue comme une communauté politique des citoyens souverains fondée sur le droit et le bien commun, le second celui d’une liberté entendue comme absence de dépendance de la volonté arbitraire d’un homme ou de quelques hommes, qui exige l’égalité des droits civils et politiques.

En outre de ses deux principes fondamentaux, le républicanisme a mis en avant le besoin de vertu civique des citoyens pour permettre un certain vivre ensemble. La vertu s’oppose à la corruption, qui est le vice qui représente la plus grande menace pour la république. Le républicanisme met au centre de sa pensée la notion de charité laïque, définie comme une passion qui provoque l’indignation face à toutes situations d’oppression, de violence, d’injustice et de discrimination.

L’objectif affiché de ce livre est de promouvoir les principes du républicanisme comme base d’une nouvelle utopie politique de sorte que les citoyens renouent avec la liberté politique et la vertu civique, dont les courants dominants politiques actuels ne se préoccupent pas de les remettre au goût du jour.

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Alain Renaut et Sylvie Mesure, Alter ego. Les paradoxes de l’identité démocratique – 2/2

Ce texte est la suite de ma fiche de lecture dont j’ai résumé l’ouvrage dans mon précédent article.

III – Réflexions personnelles à partir de l’ouvrage :

En gardant en tête que nous avons choisi de travailler sur la lecture de cet ouvrage dans un cours d’histoire des idées politiques ayant pour objet «droite et gauche, une distinction fondatrice ?», nous pourrions interpréter l’importance en philosophie politique et même en politique de la thématique de la place des identités culturelles ainsi que les débats qu’elles suscitent comme une illustration de la perte de pertinence des catégories «droite» et «gauche» pour qualifier les positions des uns et des autres sur l’échiquier politique. Mais il nous semble plus judicieux de devoir s’interroger sur la signification politique de la prépondérance de cette thématique dans les débats actuels sur la justice sociale : peut-on qualifier de droite ou de gauche le simple fait de s’attarder sur cette thématique ou est-ce les réponses qui y sont apportées qui sont de droite ou de gauche ?

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Alain Renaut et Sylvie Mesure, Alter ego. Les paradoxes de l’identité démocratique – 1/2

 

I – Présentation des auteurs :

Sylvie Mesure (née en 1959) a suivi des études de philosophie avant de soutenir une thèse de sociologie dirigée par Raymond Boudon en 1988. Elle est entrée au CNRS en 1989 et est désormais directrice de recherche au Groupe d’étude des méthodes de l’analyse sociologique.

Alain Renaut (né en 1948) est diplômé de l’ENS. Il a notamment dirigé la rédaction d’une Histoire de la philosophie politique publiée en cinq volumes en 1999. Il est actuellement professeur de philosophie politique et d’éthique à l’université Paris IV Sorbonne.

Ces deux auteurs ont déjà rédigé un ouvrage ensemble intitulé La guerre des Dieux. Essai sur la querelle des valeurs publié en 1996.

II – Résumé de l’ouvrage :

Cet ouvrage reprend et développe les recherches déjà présentées par chacun des deux auteurs dans «Libéralisme politique et pluralisme culturel» (1) et «Républicanisme et modernité» (2) pour Alain Renaut et dans «Libéralisme et pluralisme culturel» (3) pour Sylvie Mesure. L’objet de cet ouvrage est de réfléchir sur les transformations contemporaines des représentations modernes de l’identité dans le cadre des sociétés démocratiques.

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Que puis-je tolérer ?

  • Nature du devoir : dissertation
  • Cours : L1, Philosophie morale et politique
  • Note : 15/20

DSC_0841Lorsque je dis je, je m’affirme en tant que sujet. Cette affirmation de soi revêt ma capacité à me saisir dans ma singularité (qui constitue mon individualité) et à revendiquer mon identité distinctive. Ceci implique nécessairement qu’il existe des différences entre moi et autrui. L’existence d’autrui est une réalité constitutive de mon existence au travers de la famille, de la société, de l’État. Ces différentes structures organisent un regroupement d’individus. Si ces individus témoignent chacun d’une identité distinctive, ces structures se caractérisent alors par une certaine hétérogénéité.
Or l’homme est cet individu qui a pour quête la recherche de discerner le vrai du faux ainsi que la volonté de juger du bien ou du mal des actions humaines. L’expression de la diversité de nos opinions refléterait ainsi l’erreur et l’immoralité de certains, ne serait-il pas de mon devoir de les remettre sur le “droit chemin” ? Le problème est que si chacun pense détenir la connaissance de la vérité et du bien, chacun va tenter d’imposer ses conceptions. Mais, qui suis-je pour m’octroyer ce pouvoir de dicter ma conception ? En outre, comment cette situation de conflit permanent entre ces différentes conceptions peut-elle être dépassée ?

C’est suite au contexte historique des guerres de religion du XVIème siècle qu’est est né le principe de tolérance par opposition au fanatisme religieux. Puis, il s’est étendra à un domaine plus large, en corrélation avec l’émergence de l’idéal individualiste libéral au travers du concept des droits de l’homme.

Mais la tolérance est une notion intrinsèquement paradoxale. D’après Le grand Robert, on note deux principales définitions : 1/ « Fait de tolérer quelque chose, de ne pas interdire ou exiger alors qu’on le pourrait ; liberté qui résulte de cette abstention » ; 2/ « Attitude qui consiste à admettre chez autrui une manière de penser ou d’agir différente de celle qu’on adopte soi-même » . La première relève d’une acception “négative” considérant la tolérance comme abstention tandis que la seconde relève d’une acception “positive” considérant comme admission. Dès lors, la tolérance se rapproche-t-elle plus d’une attitude d’indifférence ou bien d’un effort de respect à la différence ? Dans le premier cas, si la tolérance est indifférence, l’attitude tolérante conduirait à un relativisme où toutes les valeurs morales se vaudraient. Mais l’entente sur un concept tel que celui des droits de l’homme ne prouve-t-il pas l’existence de vérités morales ? N’y a-t-il pas en soi des opinions ou actes intolérables ? Actuellement, la notion de tolérance relève plus souvent de la seconde acception et est tenue pour une vertu. Cela signifie que : est bon moralement celui qui fait preuve de reconnaissance à l’égard de la différence. Or si nous agissons d’une certaine manière parce qu’à nos yeux elle nous apparaît moralement bonne, la conduite différente de la nôtre est nécessairement moralement mauvaise. Reprenons donc : est moralement bon celui qui tolère ce qui est moralement mauvais, étrange paradoxe. C’est pourquoi il sera incontournable d’examiner les rapports entre la tolérance et l’intolérable. Jusqu’où tolérer ? Comment déterminer un seuil de tolérance ? Qui doit poser les limites de la tolérance, est-ce moi en tant qu’individu particulier ou moi en tant que citoyen c’est-à-dire sujet universel ? Voilà les problèmes qui devront guider notre réflexion pour tenter de répondre à la question « Que puis-je tolérer ? », qui requiert à la fois de s’interroger sur l’objet de la tolérance que le sujet qui pratique cette tolérance.

Nous montrerons tout d’abord que la tolérance est nécessaire à affirmer mon individualité, c’est-à-dire que si autrui me laisse le droit à affirmer celle-ci, je dois réciproquement tolérer l’expression des diverses individualités d’autrui : je peux tout tolérer dès lors qu’autrui me tolère. Mais nous nous verrons que défendre une telle tolérance absolue revient à rapporter la tolérance à l’indifférence or cette indifférence par rapport à la différence conduit à un renfermement sur soi et non pas à une ouverture d’esprit vers laquelle devrait tendre une tolérance véritable. Cependant, prenant en compte le pluralisme de nos sociétés, il faudra déterminer les modalités permettant de surmonter (sans pour autant négliger) l’infinie multiplicité des conceptions particulières du mot tolérance (qui étant irrémédiablement contradictoires les unes avec les autres s’auto-annihileraient) pour arriver à s’accorder sur un concept universalisable de cette tolérance véritable.

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