Mouvements personnels et universels de la vie spirituelle.

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« Pour que l’universel se déploie dans notre vie spirituelle, il doit être uni au personnel. Nous sommes des êtres humains, et la porte humaine qui mène au sacré est constituée de notre propre corps, de notre propre cœur et de notre propre esprit, du passé dont nous provenons et des relations et situations les plus intimes de notre existence. Si la compassion, la justice et la libération ne peuvent prendre vie en nous-mêmes, où dont le pourraient-elles ?

Une spiritualité bien intégrée nous permet de comprendre que, si nous devons apporter au monde la lumière, la sagesse ou la compassion, nous devons commencer par nous-mêmes. Les vérités universelles de la vie spirituelle ne peuvent devenir vivantes que dans chaque condition particulière et individuelle. Cette approche personnelle de la pratique honore notre vie dans ce qu’elle a à la fois d’unique et de général, respectant la qualité intemporelle de la danse primordiale entre la naissance et la mort tout en honorant notre corps particulier, notre famille et notre communauté particulières, l’histoire personnelle, les joies et les peines qui sont notre lot. Ainsi, tout en étant une affaire personnelle, notre éveil affecte toutes les autres créatures de la planète. »

Jack Kornfield, Périls et promesses de la vie spirituelle, Paris, Pocket, 2016, p. 30

Philosophie pour enfants et libération intellectuelle des enfants

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Aujourd’hui, je souhaite ardemment,

À l’instar de mon grand-père

La libération intellectuelle

De tous les enfants

Ainsi qu’à la reconnaissance de leur

Droit à la recherche

J’aspire aussi, comme lui,

À une éducation de qualité

Pour tous les enfants.

S’ils pouvaient maîtriser

Les instruments de la recherche

Et du dialogue

Ils pourraient arriver

À leur libération intellectuelle

Une libération qui est primordiale

Pour une réforme

Sociale, économique et politique.

Ann Margaret Sharp, extrait de « Children’s Intellectual Liberation », traduit par Geneviève Couillard

La Philosophie pour enfants, plus qu’une discipline une pédagogie pour construire un monde meilleur

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Le tout dernier paragraphe de l’autobiographie intitulée A Life Teaching Thinking de Matthew Lipman :

Finally, it is my hope that after reading this account of my life, the reader will be in no doubt that I love philosophy and that I love the world that has produced something as beautiful as philosophy. I feel for philosophy what an astronaut might feel at the sight of the earth’s sphere, all green and brown and blue, as it appears from a space station. It is the beauty of philosophy that has driven my desire to open the minds of educators to the extraordinary possibilities inquiry can open to the children in their care. Philosophy keeps our thinking honest and when thinking is performed with integrity it increases a child’s capacity for growth beyond the proudest parent’s expectation. It is also my hope that Philosophy for Children will become accepted across the world, not just as another strand in the over-crowded curriculum but as a pedagogy that will build a better and more reasonable world for our children and their children to inhabit : a world that looks as beautiful across the street as it does from the distance of space.

L’expérience de la joie.

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Je me souviens, enfant, lorsque je revenais en ville après un séjour à la campagne, j’avais l’impression de perdre physiquement mes ailes. C’était comme un rétrécissement de tout mon être, un sentiment d’exil, d’isolement, de fermeture. L’exil n’est pas simplement géographique, c’est aussi l’impression intérieure d’avoir perdu quelque chose d’essentiel. Et j’avais perdu quelque chose d’essentiel. Ces ailes étaient les ailes de la joie, des ailes magiques qui s’épanouissaient dès que je me retrouvais au milieu des arbres, des lacs, des rivières, des montagnes. Habité par cette joie la nuit, la lune et les étoiles m’apparaissaient sous leur vrai visage, comme des puissances magiques qui s’ouvraient dans le ciel nocturne et le soleil était une divinité. Un univers vivant, un univers de joie.

Il est évident que la joie n’est pas limité à l’enfance. À chaque instant, nous pouvons renouer le pacte avec cette félicité oubliée. C’est peut-être un sentiment différent, moins intense que pendant l’enfance, mais plus serein, plus conscient. Adulte, lorsque nous sommes en joie, nous savons que nous vivons un instant particulièrement « béni des dieux », nous savons le reconnaître et nous pouvons l’apprécier, l’isoler. Alors qu’enfant, nous étions complètement absorbés en lui.

Nous pouvons retrouver encore aujourd’hui ces ailes de joie devant l’océan, lorsque que nous marchons sur la roche nue ou sur la neige en haute montagne, dans un jardin l’hiver, à l’évocation d’un souvenir, ou… à la terrasse d’un bistrot. Brusquement, le regard s’élargit à la dimension d’un ciel. Nous éprouvons une sensation de plénitude.

Parfois, le simple fait de sortir, de se connecter au dehors suffit à nous faire retrouver un peu de cette joie. Nous ressentons le flux de la vie qui coule dans le mouvement des êtres et des choses. Toute tristesse est repliement, fermeture, et le seul fait de s’ouvrir au monde suffit pour nous faire retrouver le fil de la joie. Même la simple présence du ciel au-dessus de nos têtes, de ce bleu intense, fait que notre être se dilate.

Erik Sablé, Petit traité de la joie, Paris, Dervy, 2015, pp. 11-13

Fleurs de la fragilité.

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« Tous nos efforts pour cacher la fragilité de notre cœur et ne pas nous laisser bouleverser par la réalité ne font que nous enfermer dans une prison, que nous priver des sources de vie. Quelle incroyable nouvelle ! L’endroit où je suis le plus vulnérable, l’endroit de ma peur, de mon inquiétude, est le seul lieu où peuvent pousser les plus belles fleurs, où je peux advenir à ce que je suis. Si le lotus, l’une des plus belles fleurs qui poussent en Asie, naît dans la boue, il en est de même de la joie. Elle ne naît pas en étouffant notre cœur, en essayant de faire comme tout le monde, en n’osant jamais dire ce que nous ressentons — mais en reconnaissant la tristesse et la peur. Quand je vois ces gens qui veulent à tout prix être heureux, qui font tant d’efforts pour y arriver, qui suivent de nombreuses thérapies ou en dirigent, et qui tentent ainsi de juguler leurs angoisses, j’ai un pincement au cœur. Bien sûr, leurs efforts sont touchants et louables, mais ils restent basés sur la peur d’eux-mêmes — et plus ils en font, plus ils deviennent lisses comme des images de papier glacé — inauthentiques. Ces professionnels du bonheur ont fui le lieu de la vraie joie.

L’art d’être humain nous apprend à ne plus avoir peur de notre fragilité, à lui donner droit, à la laisser ouvrir notre cœur. Lorsque nous voyons un ami cher, notre petit-fils, une goutte de pluie glisser sur la fenêtre, il se pourrait que nous soyons émus. Loin d’être un problème, cette sensibilité nous permet au contraire d’établir une authentique communion avec le monde. Sans elle, il nous serait même impossible de parler à quelqu’un. Cette tendre vulnérabilité ne renvoie donc à aucune sentimentalité, mais à la disposition primordiale qui fait que nous puissions être touchés et entrer en relation avec les autres et le monde. »

Fabrice Midal, Risquer la liberté, « Deviens qui tu es », Paris, Seuil, 2009, p. 85

Liberté et égalité, par Norberto Bobbio.

[Vieux Nice, 26 mai 2011]

Après le regard de Philip Pettit sur le rapport entre liberté et égalité, voici un mini-aperçu de celui de Norberto Bobbio tiré de la préface d’un ouvrage dont je suis curieuse de faire la lecture :

« Les deux valeurs de la liberté et de l’égalité se font écho l’une à l’autre dans la pensée politique et dans l’histoire. Elles sont toutes deux enracinées dans la considération de l’homme comme « personne ». Elles appartiennent toutes deux à la détermination du concept de personne humaine, comme être qui se distingue ou prétend se distinguer de tous les autres êtres vivants. « Liberté » indique une condition, « égalité » un rapport. L’homme comme « personne », ou, pour être considéré comme personne, doit être, en tant qu’individu dans sa singularité, libre, en tant qu’être social, doit être avec les autres individus dans un rapport d’égalité. »

Traduit de l’italien par moi-même. Texte original : Norberto Bobbio, Eguaglianza e libertà, Torino, Einaudi, 2009, p. VII

L’existence tournée vers autrui.

«Le premier mouvement qui révèle un être humain dans la petite enfance est un mouvement vers autrui : l’enfant de six à douze mois, sortant de la vie végétative, se découvre en autrui, s’apprend dans des attitudes commandées par le regard d’autrui. Ce n’est que plus tard, vers la troisième année, que viendra la première vague d’égocentrisme réfléchi. Nous sommes influencés, quand nous pensons la personne, par l’image d’une silhouette. Nous nous plaçons alors devant la personne comme devant un objet. Mais mon corps, c’est aussi ce trou de l’oeil béant sur le monde, et moi-même oublié. Par expérience intérieure, la personne nous apparaît aussi comme une présence dirigée vers le monde et les autres personnes, sans bornes, mêlée à eux, en perspective d’universalité. Les autres personnes ne la limitent pas, elles la font être et croître.

Elle n’existe que vers autrui, elle ne se connaît que par autrui, elle ne se trouve qu’en autrui. L’expérience primitive de la personne est l’expérience de la seconde personne. Le tu, et en lui le nous, précède le je, ou au moins l’accompagne. C’est dans la nature matérielle (et nous y sommes partiellement soumis) que règne l’exclusion, parce qu’un espace ne peut être deux fois occupé. Mais la personne, par le mouvement qui la fait être, s’ex-pose. Ainsi est-elle par nature communicable, elle est même seule à l’être. Il faut partir de ce fait primitif.

De même que le philosophe qui s’enferme d’abord dans la pensée ne trouvera jamais une porte vers l’être, de même celui qui s’enferme d’abord dans le moi ne trouve jamais le chemin vers autrui. Lorsque la communication se relâche ou se corrompt, je me perds profondément moi-même : toutes les folies sont un échec du rapport avec autrui, — alter devient alienus, je deviens, à mon tour, étranger à moi-même, aliéné. On pourrait presque dire que je n’existe que dans la mesure où j’existe pour autrui, et, à la limite : être, c’est aimer.»

Emmanuel Mounier, Le personnalisme