Cicéron et Augustin : la république, ou le gouvernement juste.

Texte commenté :

Saint Augustin, La Cité de Dieu, Livre II, Chap. 21., trad. fr. Louis Moreau, revue par Jean-Claude Eslin, Paris, Seuil, 1994, pp. 101-104

Du 24 au 27 août 410 après J.-C., advient un événement qui va avoir une importance cardinale dans l’histoire romaine : durant ces trois jours, Rome fait l’objet d’un pillage par les troupes du roi wisigoth et arien Alaric, c’est le «Sac de Rome». La puissance invincible et éternelle de Rome apparaît alors ébranlée par ce désastreux événement. Pour se replacer dans le contexte historique, rappelons que 410 après J.-C., c’est trente ans après que le christianisme soit devenu, grâce au décret de l’Édit de Thessalonique, la religion officielle de l’Empire Romain et dix-neuf ans après que le culte des dieux romains soit devenu interdit.

Suite au Sac de Rome, Marcellin, haut fonctionnaire de l’Empire Romain, écrit à son ami Augustin pour lui rapporter l’opinion qui court quant à la raison de cet ébranlement : «C’est sous des princes chrétiens, pratiquant de leur mieux la religion chrétienne que de si grands malheurs sont arrivés à Rome» (Lettre 136). En réaction à la lecture qui fait du christianisme et de l’abandon des dieux romains les responsables du désastre romain, Augustin va se consacrer durant treize ans, de 413 à 426, à l’écriture de ce vaste ouvrage qu’est La Cité de Dieu, qu’il dédie justement à Marcellin.

La Cité de Dieu est composée de vingt-deux livres et l’extrait que nous allons commenter constitue le vingt-et-unième chapitre du deuxième livre. Dans le deuxième livre, Augustin veut montrer que la corruption politique que vivent les romains provient de leur corruption morale, corruption morale qui provient elle-même de la corruption religieuse dont les fêtes théâtrales et cultes païens sont les manifestations. Au vingt-et-unième chapitre de ce livre, Augustin veut amener les romains à examiner l’état de leur République avant que la religion chrétienne y prenne place. Ce chapitre pose le problème du rapport entre l’idée de république et sa réalisation historique. La République romaine telle qu’elle a existé historiquement a-t-elle réalisé l’idée de république ? Dans la négative, l’idée de république peut-elle être amenée à se réaliser ? Dans la positive, quelles sont les conditions de sa réalisation ?

Le raisonnement d’Augustin se déroule en deux moments principaux : dans un premier moment, il nous rend compte de manière détaillée des passages clés de l’ouvrage De republica de Cicéron pour définir l’idée de république, puis dans un second moment il se sert de cette définition pour montrer que la République romaine n’en était pas une et que la seule vraie république correspond en fait à la cité de Dieu.

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Marsile Ficin : la Beauté trouve-t-elle son origine dans le corps ?

Texte étudié : Marsile Ficin, Commentaire sur Le Banquet de Platon, IV, 18, §1, trad. Pierre Laurens

Le texte que nous allons examiner est extrait du «Sixième Discours» du Commentaire sur Le Banquet de Platon rédigé par Marsile Ficin en 1468/1469. Ce Commentaire se divise en sept discours, reprenant et interprétant les sept discours présents dans Le Banquet de Platon, et le «Sixième Discours» correspond à la reprise par Tomaso Benci — fidèle disciple de Socrate — du discours de Diotime rapporté par Socrate dans Le Banquet de Platon. Il faut relever que dès le chapitre 1 du Sixième discours, est annoncée une prise de distance vis-à-vis du discours diotimien original : tandis que Socrate et Diotime considèrent, contrairement aux cinq précédents intervenants du banquet, que l’Amour — ou Erôs — n’est pas un Dieu mais un démon, entendu comme un intermédiaire entre Dieu et l’homme, Tomaso Benci soutient qu’il croit «vraies les deux opinions, chacune à sa façon»[1]. Le passage sur lequel nous concentrerons notre attention est tiré du chapitre 18, intitulé «Comment l’âme s’élève de la beauté du corps à la beauté de Dieu», qui semble ainsi se référer à la dialectique ascendante, partant des beaux corps pour remonter jusqu’à l’Idée (eidos) de la Beauté — la Beauté en soi —, présentée en 210a-212a du Banquet de Platon. Il nous faudra ici aussi faire attention aux éléments platoniciens retenus, et ceux dont Ficin s’éloigne à travers le discours de Diotime rapporté par Tomaso Benci.

Le thème qui constitue l’objet de l’extrait que nous allons examiner est l’origine de la Beauté. Cet extrait de texte tente de répondre à la question suivante : la beauté du corps est-elle inhérente au corps ou bien dépend-elle d’une cause supérieure ? La thèse soutenue par Ficin que l’origine de la Beauté n’est pas dans le corps mais est en Dieu. Le problème auquel il faudra faire face est de savoir par quels moyens Dieu peut-il parvenir à rendre les corps beaux. En outre, dans la mesure où l’Amour est défini comme «désir de beauté» par tous les philosophes[2], en examinant l’origine de la Beauté, l’enjeu de ce texte est de définir plus clairement ce vers quoi ou qui nous tire l’Amour.

Le raisonnement visant à démontrer que la Beauté véritable ne se trouve pas dans le corps mais en Dieu se déroule, de manière progressive, en trois moments. Dans les deux premiers moments, il s’agit de réfuter la thèse selon laquelle la Beauté se trouve dans le corps. Ficin va apporter deux arguments pour réfuter cette thèse : tout d’abord, il s’agit de partir de la relativité de la beauté du corps pour montrer l’absurdité de la thèse qui soutiendrait que la Beauté se retrouverait dans le corps, c’est-à-dire quelque chose qui est certes tantôt beau, mais aussi tantôt laid [3], puis, il s’agit de s’appuyer sur la dissymétrie entre la multiplicité des corps et l’unicité de la Beauté, pour montrer que la beauté des corps ne peut pas dépendre des corps[4]. Enfin, dans un troisième et dernier moment, Ficin, ayant désormais complètement réfuté la thèse adverse, peut développer sa propre thèse, à savoir que comme la beauté des corps dépend de Dieu, la Beauté se trouve en Dieu[5].

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La médecine et l’amour dans le discours d’Éryximaque — Platon, Le Banquet (186a-186e)

Je publie ici le texte d’un exposé prononcé pour un cours d’histoire de la philosophie portant sur Marsile Ficin. (Je crois que je suis encore assez mal à l’aise avec l’exercice de présentation d’un texte sans le commenter analytiquement.)

Platon, Le Banquet, trad. Luc Brisson, Paris, GF Flammarion, 2005, pp. 108-110

«C’est fort bien à mon avis d’avoir distingué deux Éros ; mais cette distinction ne concerne pas seulement les âmes des êtres humains qui recherchent de beaux êtres humains ; elle se retrouve aussi dans les autres choses qui recherchent toute sorte d’autres choses, que ce soit dans le corps des vivants dans leur ensemble, dans les plantes qui poussent dans la terre et pour ainsi dire en toutes choses. La médecine, notre art, nous permet, me semble-t-il, de constater à quel point il est grand et étonnant ce dieu et comment il étend son pouvoir à toutes choses, aussi bien aux choses humaines qu’aux choses divines.

C’est par la médecine que je commencerai mon discours, de façon à donner à cet art la place d’honneur. En effet, la nature des corps comporte le double Éros que je viens d’évoquer. Car, dans le corps, ce qui est sain et ce qui est malade, c’est, tout le monde l’admet, quelque chose de différent et de dissemblable. Or le dissemblable recherche et aime le dissemblable. Ainsi donc, l’amour inhérent à la partie saine est différent de l’amour inhérent à la partie malade. Dès lors, de même qu’il est beau — Pausanias le disait à l’instant — d’accorder ses faveurs aux êtres humains qui le méritent, et honteux d’accorder ses faveurs aux débauchés, de même, quand il s’agit des corps eux-mêmes, favoriser ce qu’il y a de bon et de sain dans chaque corps est beau et c’est ce qu’il faut faire, et c’est cela que l’on appelle la médecine, tandis que cela est honteux pour ce qui est mauvais et malsain et qu’il faut défavoriser, si l’on veut suivre les règles de l’art. Car, pour le dire en un mot, la médecine est la science des opérations de remplissage et d’évacuation du corps que provoque Éros ; et celui qui sait distinguer dans ces cas quel est le bon Éros et quel est le mauvais, celui-là est le médecin le plus accompli. De même, celui qui sait opérer les changements qui permettent d’acquérir un Éros à la place de l’autre, qui donc sait comment faire naître Éros dans les corps où il ne se trouve pas, alors qu’il devrait s’y trouver, et qui dans le cas contraire sait comment l’en faire partir quand il s’y trouve, celui-là est sans doute un bon praticien. Il doit bien sûr être en mesure de faire apparaître l’affection et l’amour mutuels entre les choses qui dans le corps sont le plus en conflit, ce sont celles qui sont au plus haut point des opposés : le froid et le chaud, le piquant et le doux, le sec et l’humide et toutes choses analogues. C’est parce qu’il a su établir entre ces choses amour et concorde que notre ancêtre, Asclépios, a fondé notre art, comme vous le rapportez, vous les poètes, et comme j’en suis persuadé, moi.»

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Nicolas Machiavel (1469-1527)

Voici la version traduite de mon bref exposé sur Machiavel dans le cadre du cours d’italien.

Introduction

Dans le langage courant, le mot «machiavélique» est souvent employé pour critiquer des manières de se comporter, les jugeant amorales ou immorales. Le machiavélisme est considéré comme l’art de conquérir et conserver le pouvoir par tous les moyens, y compris la ruse et le mensonge. La renommée de Machiavel est ainsi associée au cynisme en politique. Mais cette renommée est-elle vraiment juste ? N’est-elle pas due à une méconnaissance de l’œuvre de Machiavel ? D’une part, cette lecture réduit l’œuvre de Machiavel au Prince (1513) alors que ce n’est ni son seul livre, ni peut-être le plus important. D’autre part, il faut replacer dans le contexte  intellectuel et historique les écrits de Machiavel et se demander à chaque fois à qui ils sont respectivement destinés. Dans mon exposé, je voudrais vous présenter les différents visages de Machiavel en suivant les chapitres du livre de Quentin Skinner sur Machiavel (Quentin Skinner, Machiavel, trad. Michel Plon, Paris, Seuil, 2001).

I – Le diplomate

Nicolas Machiavel naît à Florence le 3 mai 1469. Son père, Bernard Machiavel, est un passionné de l’étude des humanités et fait partie d’importants cercles intellectuels humanistes de l’époque. Ainsi, Nicolas Machiavel est éduqué dans un univers baigné par les grands textes classiques dont son père dispose (par exemple, notons dans la bibliothèque de son père l’Histoire de Tite-Live, c’est-à-dire l’œuvre de référence sur laquelle Machiavel s’appuiera plus tard pour écrire les Discours sur la première décade de Tite-Live) et les maîtres humanistes avec qui son père est ami. Ceci explique sans doute la nomination de Machiavel en 1498 au poste de second chancelier de la République de Florence car à la Renaissance italienne, les postes de plus haute responsabilité sont assignés à ceux qui ont appris les grandes valeurs humanistes. Les grandes valeurs humanistes, ce sont : la recherche du bien commun, la lutte contre la corruption et la tyrannie, la défense de sa patrie.

Ce poste de second chancelier consiste en deux types de tâches : la responsabilité de la correspondance administrative des territoires contrôlés par Florence et l’écriture de rapports relatifs aux Affaires étrangères. Ce poste diplomatique qu’occupe Machiavel lui permet d’observer de près les choses de la vie active des gouvernements politiques. De cette observation des hommes politiques, la leçon que Machiavel en tire est que les hommes échouent lorsqu’ils sont incapables de s’adapter aux dérèglements de l’ordre des choses. Et de cette leçon, on peut voir se dessiner la définition de la vertu, un concept majeur de la pensée de Machiavel : pour lui, la vertu est la qualité de savoir se confronter à la Fortune et de s’y associer. En 1512, la République florentine échoue face aux espagnols et les Médicis reprennent le pouvoir sur Florence. Par conséquent, Machiavel perd son poste de la Chancellerie. Puis, en février 1513, suite à une accusation selon laquelle Machiavel aurait participé à une conspiration manquée contre le nouveau gouvernement des Médicis, Machiavel est condamné à l’exil et à la prison.

II – Le conseiller des princes

Mais quand Giovanni des Médicis est élu Pape, le gouvernement amnistie Machiavel. Mais il n’a pas pour autant l’autorisation de retourner à Florence, il part alors s’isoler dans sa ferme de Saint Andrée en Percussine (elle se situe dans le sud de la province de Florence). C’est dans ces conditions de retrait propices à la méditation qu’il écrit Le prince. Dans Le Prince, Machiavel choisit de traiter principalement des principautés entièrement nouvelles qui sont conquises avec les armes d’autrui par fortune et il écrit que pour ce type de domination, il est nécessaire de recourir au conseil d’un expert pour conserver l’établissement. Or, ce type de domination, c’est celui des Médicis qui ont conquis Florence avec l’aide de Ferdinand d’Espagne et de la Fortune. Et Machiavel, au début du Prince, dans la dédicace à Laurent de Médicis, met en avant ses qualités d’expert. Le Prince est donc écrit dans un contexte d’exil durant lequel Machiavel voulait attirer l’attention des Médicis sur lui pour retourner à Florence. En outre, il convient de se rappeler que le genre de traité écrit à l’attention des principes nouveaux est un genre assez développé par les écrivains de la Renaissance comme Bartolomeo Sacchi, Giovanni Pontano ou Francesco Patrizi qui considérent déjà que la vertu était la clé du succès du prince nouveau.

Mais il y a une grande différence de la part de Machiavel par rapport aux humanistes civiques. Pour ces derniers, la vertu consiste dans les quatre vertus cardinales définies par les écrivains anciens, à savoir la prudence, la justice, la force et la tempérance alors que Machiavel explique pour conserver l’établissement, un prince ne doit pas toujours se conformer aux règles morales. L’originalité de Machiavel est de repenser le concept de vertu : la vertu consiste dans la détermination d’un prince à réaliser ce que la nécessité lui impose. L’action d’un prince ne doit pas être toujours bonne, il lui suffit qu’elle semble bonne, l’important est qu’elle soit efficace pour conserver l’établissement, car conserver l’établissement est le devoir le plus important pour un prince.

III – Le philosophe de la liberté

Mais les efforts de Machiavel pour retourner aux affaires de Florence se révèlent vains et il oublie ses ambitions de carrière diplomatique au profit de son visage de lettré. Dès lors, Machiavel fait partie d’un groupe humaniste qui se réunit dans les jardins de Cosimo Rucellai. D’une part, il y avaient des discussions très littéraires et d’autre part, des discussions politiques animées par les idéaux républicains. Machiavel publie L’art de la guerre en 1521 mais le plus important livre issu de ces discussions républicaines est les Discours sur la première décade de Tite-Live. Dans Le prince, Machiavel s’est occupé seulement de l’art de gouverner dans les principautés alors que dans les Discours, Machiavel s’occupe principalement de l’art de gouverner dans les républiques. Néanmoins, il y a un point commun à ces deux livres : Machiavel s’intéresse à la manière dont une Cité parvient à la grandeur. Plus précisément, dans les Discours il s’intéresse à la grandeur de la Rome républicaine de l’Histoire de Tite-Live. La clé de sa grandeur vient de sa liberté et de la vertu de son peuple. Le peuple romain était un peuple qui était passionné par le bien commun et par la gloire de la patrie.

Mais comment cette vertu a-t-elle pu se maintenir dans le peuple romain ? Qu’est-ce qu’il manque au peuple moderne par rapport au peuple antique pour être vertueux ? Machiavelli tourne son regard vers l’organisation institutionnelle de la Cité. Avant tout, la Rome antique avait compris l’importance des institutions religieuses. La crainte de Dieu est nécessaire pour que les hommes se dévouent à la cause du bien commun. La religion antique fait l’éloge de la vie active alors que la religion moderne du christianisme vante les mérites de la vie contemplative. Toutefois, il y a un autre moyen pour favoriser la vertu : l’institution des bonnes lois. Les bonnes lois sont celles qui savent bien organiser les tumultes entre les grands et le peuple. L’originalité de la thèse de Machiavel est que l’harmonie, c’est-à-dire l’élimination des passions, est impossible et en outre, la liberté vient de la désunion entre les humeurs des grands et celles du peuple. La santé politique d’une Cité ne se mesure pas à l’absence de tumultes, mais au contraire à la force des tumultes. Encore ici, Machiavel se distingue des philosophes de l’humanisme civique de la Renaissance.

IV – L’historien de Florence

En 1520, les Médicis attribuent à Machiavel la charge d’écrire une histoire de Florence. Les importants humanistes civiques comme Léonardo Bruni, Coluccio Salutati ou encore Poggio Bracciolini ont écrit aussi des histoires de Florence. Selon ces humanistes, le rôle de l’historien est de présenter les grands exemples de vertu dans le but de faire naître des ambitions aussi grandes parmi leurs contemporains. Mais les Histoires florentines de Machiavel marquent leur différence en parlant du déclin de Florence. Machiavel veut mettre en lumière comment la corruption a entraîné Florence vers sa chute. Machiavel critique les lois décrétées pour favoriser des intérêts privés et non le bien commun. Le problème de Florence n’est pas la désunion entre les grands et le peuple mais que les grands et le peuple se sont constitués en factions. Florence oscille entre la tyrannie et la licence.

Conclusion

Pour conclure, qui est Machiavel ? Je pense que Machiavel n’est ni l’apôtre du mal comme soutient par exemple Leo Strauss dans ses Pensées sur Machiavel ni un humaniste civique comme ceux du Quattrocento. En réalité, je crois que la philosophie politique de Machiavel est porteuse d’un républicanisme réaliste car repensé en fonction des exigences de la modernité.

 

Relire Sénèque à l’époque du « bling-bling » : la grandeur d’un homme ne s’évalue pas par les biens extérieurs qu’il possède.

Texte étudié : Sénèque, Lettres à Lucilius, 76, trad. H. Noblot, revue par P. Veyne

Le texte que nous allons étudier est extrait de l’œuvre de Sénèque, philosophe latin du Ier siècle après Jésus-Christ et appartenant à la période que l’on nomme le Stoïcisme impérial. Plus précisément, il fait partie des Lettres à Lucilius, c’est-à-dire des lettres qu’il a écrites à la fin de sa vie, adressées dans une certaine mesure à la fois à lui-même et son ami et poète latin Lucilius mais surtout à la postérité (lettre 8). Les Lettres à Lucilius traitent de problèmes intemporels à l’humanité : la sagesse, le bonheur, le mal, la mort etc. L’extrait que nous étudions s’interroge sur un sujet d’ailleurs, toujours et plus que jamais, actuel dans notre époque contemporaine, époque caractérisée par un certain consumérisme et valorisant la possession de biens extérieurs. Remémorons-nous, par exemple, ce fameux propos du publicitaire Jacques Séguéla, lors d’une interview dans le Télématin du 13 février 2009, justifiant le caractère «bling-bling» de notre Président Nicolas Sarkozy : «Si à cinquante ans on n’a pas une Rolex, on a quand même raté sa vie». Le critère d’une vie réussie serait-il donc celui de la possession d’une montre de luxe telle une Rolex ?

Le texte de Sénèque que nous étudions, abordant la partie éthique de la doctrine stoïcienne, prend pour objet de réflexion la conceptualisation de ce qu’est un homme de bien. Sénèque pose la question de savoir quel est le critère permettant de juger de la grandeur et du bonheur d’un homme. Il s’agit de se demander : à quoi tiennent conjointement la grandeur et le bonheur d’un homme ? Le problème auquel nous devons faire face est le suivant : la grandeur et le bonheur d’un homme doivent-ils être évalués par la mesure des biens extérieurs qu’il possède ? Si nous prenons en compte que Sénèque est eudémoniste, c’est-à-dire que sa philosophie vise le bonheur, un grand homme serait par définition un homme heureux, or le bonheur signifiant étymologiquement la bonne chance, la grandeur d’un homme se situerait-elle donc dans les contingences favorables que la fortune lui offre ? Or, disant cela, ne sommes-nous pas ici face à une tension voire une contradiction en prétendant évaluer ce qu’un homme est non par ce qu’il est intérieurement mais par ce qu’il a extérieurement ? Pour résumer le problème plus simplement : la grandeur et le bonheur de l’homme résident-ils dans une possession de biens extérieurs ou bien dans une disposition intérieure ? La thèse que soutient Sénèque est que le bonheur d’un homme ne peut dépendre des conjectures extérieures, auquel cas il ne serait que le jouet de la Fortune, mais qu’il consiste au contraire dans une disposition intérieure qui rend l’homme indépendant de celle-ci, et seule cette disposition intérieure fait la grandeur d’un homme. En cherchant à définir ce qui fait un homme de bien, l’enjeu de ce texte est d’amener les hommes vers la sagesse véritable.

Sénèque développe l’argumentation de son propos en quatre moments. Tout d’abord, dans un premier moment, il conçoit «négativement» ce qu’est un homme de bien, en ce sens qu’il définit ce qu’un homme de bien n’est pas (lignes 1 à 9). Or, cet homme qu’il décrit comme n’étant pas un homme de bien a l’apparence d’un homme de bien pour la majorité des hommes, il doit alors, dans un deuxième moment, examiner les raisons qui poussent les hommes à ce jugement erroné (lignes 9 à 13). Ensuite, dans un troisième moment, il doit leur donner les moyens pour redresser leur jugement en définissant les critères qui permettent de juger si l’homme auquel on a affaire est homme de bien (lignes 13 à 21). Enfin, dans un quatrième et dernier moment, il s’interroge sur la bonne attitude à adopter face aux événements extérieurs en concluant plus précisément sur l’attitude du sage (lignes 21 à 29).

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Plutarque contre Chrysippe : le mal peut-il exister « utilement » dans un monde providentiel ?

Texte étudié : Plutarque, Des notions communes contre les stoïciens, 1065e-1066b

Le texte est disponible ici.

Le texte que nous allons étudier est un extrait du traité intitulé Des notions communes contre les stoïciens écrit par Plutarque, philosophe platonicien du Ier et IIè siècles après Jésus Christ. Ce traité, d’une nature polémique, a pour objectif de montrer que le stoïcisme, alors qu’il prétend s’appuyer sur des «notions communes» par substitution aux Idées platoniciennes, s’inscrit en faux avec le sens commun. Cet ouvrage a été construit en quatre parties : une introduction (I-III), un examen de la morale (IV-XXIX), un de la théologie (XXXI-XXXVI) et un de la physique (XXXVII-L), et l’extrait que nous étudions (XIII-XIV) se situe dans la deuxième partie.

L’objet précis de ce texte est l’existence du mal dans le monde. Il faut rappeler que pour les Stoïciens dont fait partie Chrysippe, philosophe de l’Ancien stoïcisme qui est visé ici par la critique de Plutarque, le monde a été créé et reste surtout en permanence entièrement gouverné par la providence divine — ou l’Intellect —, il est donc censé être purement rationnel, or dans une telle conception du monde, l’existence du mal n’apparaît en rien comme allant de soi. Dès lors, nous nous pouvons nous interroger sur le statut de l’existence du mal dans le monde. Le problème est le suivant : dans quelle mesure le mal peut-il et peut-être doit-il habiter un monde providentiel ? Mais si le mal ne peut ni ne doit exister dans un monde providentiel, à quoi faut-il renoncer dans notre conception du monde, à l’existence du mal ou l’existence d’une providence habitant et ordonnant le monde ? Pour le stoïcien Chrysippe, le mal doit nécessairement exister dans un monde, même providentiel, car il est utile et que le bien sans le mal, que cherche à faire atteindre la philosophie, n’aurait pas de réalité substantielle. En revanche, pour le platonicien Plutarque, le mal existe dans le monde mais il faut renoncer à l’idée d’un monde providentiel sans quoi l’on ferait de Dieu le responsable originel du mal, ce qui va en contradiction avec le sens commun de la notion de Dieu.

Le texte se déploie en trois moments. Dans un premier moment (lignes 1-6), Plutarque restitue la thèse de Chrysippe justifiant l’existence du mal dans le monde ainsi qu’une de ses citations, avec, nous semble-t-il, une pointe d’ironie puisque cette dernière va être l’objet de la réfutation qu’entend, par la suite, mener Plutarque. Dans un deuxième moment (lignes 6-12), Plutarque pose une première critique, laquelle examine ce que la thèse de Chrysippe implique concernant le rapport entre le mal et Dieu dans la conception stoïcienne du monde. Enfin, dans un troisième moment et dernier moment (lignes 12-21), Plutarque pose une deuxième critique, laquelle vise à invalider l’argument qu’il a cité de Chrysippe dans le premier moment du texte ; précisons que cette invalidation est double : d’une part, il remet en cause qualitativement la célèbre analogie stoïcienne de la vie comme une pièce de théâtre, et d’autre part, il remet en cause quantitativement l’analogie chrysippéenne car le rapport quantitatif du mal présent dans la vie comparé à celui de passages risibles présents dans une comédie n’est pas du tout le même.

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Emmanuel Kant, Critique de la raison pure

voir le texte étudié

Le texte que nous allons étudier est un extrait de l’ouvrage majeur d’Emmanuel Kant, la Critique de la raison pure, publié premièrement en 1781 puis secondement en 1787. Cet ouvrage relève de la théorie de la connaissance, il s’agit de s’interroger sur la question «Que puis-je connaître ?». L’extrait que nous étudions se situe dans la seconde partie de l’ouvrage, qui s’intitule «Théorie transcendantale de la méthode» et dans laquelle Kant veut déterminer les conditions formelles d’un système de la raison pure.

Plus précisément, dans notre extrait, la question sur laquelle s’interroge Kant est la suivante : quelle méthode doit suivre la raison pour parvenir à son plein accomplissement ? Le problème est de savoir s’il suffit à la raison d’examiner la réalité de ses produits ou bien si elle doit examiner la légitimité de sa faculté-même. La thèse de Kant est que si l’examen sceptique est nécessaire pour sortir la raison de son dogmatisme, il n’en est pas pour autant suffisant : il ne suffit pas dire de constater empiriquement ce sur quoi la raison ne peut porter de jugement de connaissance, il faut encore démontrer théoriquement ce sur quoi la raison peut légitimement porter des jugements de connaissance a priori.

Le texte se déroule en trois principaux moments. Tout d’abord, dans le premier moment, Kant se demande à quoi correspond le procédé de censure de la raison. Ensuite, dans le deuxième moment, Kant se demande en quoi le procédé de censure de la raison est insuffisant et expose en réponse à cette insuffisance le procédé de critique de la raison. Enfin, dans le troisième et dernier moment, Kant résume le parcours que doit effectuer la raison par une métaphore du voyage.

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