Maurizio Viroli, de l’élève dissipé au philosophe politique engagé

Parce que derrière le discours philosophico-politique, il y a l’existence philosophico-politique. 

L’élève dissipé

Maurizio Viroli naît en 1952 à Forlì, ville italienne située en Émilie-Romagne. Dans les années 50, la vie à Forlì était dure pour ceux qui, comme Viroli et sa famille, connaissaient la pauvreté. Sa scolarité élementaire se déroula à l’Institut Spazzoli. Il se distingua par la plus mauvaise note de conduite mais obtint les meilleures notes en contrôle de connaissances. Il se fit deux ou trois fois renvoyer en raison de son comportement trop agité. Toutefois, il conserva un bon souvenir de son maître Baldassari, avec qui il deviendra par la suite ami. Sa scolarité secondaire se poursuivit à l’Institut Pascoli et ses résultats prirent le même chemin qu’à l’école élémentaire. Viroli obtint son diplôme avec la plus haute note en contrôle de connaissances, mais récolta un 6 en conduite. En y repensant maintenant à l’âge adulte, Viroli se souvient qu’il avait envers l’école un profond sentiment de malaise et d’insatisfaction en raison de la solitude qu’il ressentait. Ses parents étaient toujours à l’extérieur et lorsqu’ils étaient à la maison Viroli voyaient leurs regards préoccupés. Son père était au chômage et sa mère enchaînait des travaux peu valorisants.

Le tournant de la conscientisation politique

Ce fut son oncle qui l’encouragea à poursuivre ses études et l’inscrivit au lycée scientifique Fulceri Paolucci de Calboli. Les années de lycée sont les seules années à Forlì dont Viroli garde de beaux souvenirs. C’est lors de sa première année de lycée que sa vie prit un important tournant, celui de la politisation à travers l’organisation des mouvements sociaux de 68. Dans les cercles militants, il entendait ses camarades citer Marx, Che Guevara, Engels, Lénine, Marcuse. C’est alors qu’il se mit à lire les journaux — choses inconnues jusqu’alors pour lui, car absentes de la maison de ses parents, et même choses traumatisantes, car sa non-lecture des journaux lui avait valu une mémorable séance d’humiliation scolaire par une de ses professeurs. C’est par ces expériences militantes de l’année 68 que Viroli devint un jeune homme engagé et passionné politiquement.

Le choix universitaire de la philosophie politique

Les années passèrent et vint le moment du choix d’orientation universitaire. Viroli choisit la philosophie car, confie-t-il aujourd’hui, il était amoureux de sa professeure de philosophie au lycée. Les premières paroles de sa professeure furent «le programme de cette année prévoit la révolution et l’Italie, malheureusement, n’a jamais eu de révolution» et, ce jour-là, Viroli se dit à lui-même que c’était sa voie. Après le lycée, Viroli partit donc étudier la philosophie, plus précisément à l’université de Bologne. Il finança toutes ses années d’études en mêlant bourses d’études au mérite et emplois en parallèle des études. À Bologne, il cessa de participer à la vie politique universitaire, il quitta le groupe de gauche révolutionnaire Lutte Continue mais s’inscrivit au Parti Communiste Italien. Viroli partit ensuite à Florence, à l’Institut Universitaire Européen, où il fit sa thèse de doctorat sur Jean-Jacques Rousseau, sous la direction du philosophe et homme politique allemand Werner Maihofer. Viroli passa différents concours pour obtenir un poste dans des universités italiennes mais ne fut jamais sélectionné. Un jour en 1985, une de ses amies qui étaient à l’Institut des Études Avancées de Princeton, lui transmit l’information que son institut recherchait un professeur assistant ent théorie politique. Sans trop y croire, Viroli envoya sa candidature, laquelle, avec deux autres, fut retenue parmi deux cents cinquante candidatures. Il reçut ensuite une convocation pour se rendre à Princeton pour passer un entretien. Deux mois plus tard, il reçut une réponse positive.

Le philosophe politique engagé

Viroli est actuellement professeur ordinaire de théorie politique à l’université de Princeton. Mais il retourne souvent en Italie. S’il n’est plus membre du Parti Communiste Italien, il estime que le rôle d’un intellectuel, et tout particulièrement un théoricien politique, est de prendre position dans les débats politiques et s’impliquer dans des activités civiques. Il fut collaborateur de la Présidence de la Chambre des Députés, entre 1996 et 2001, et conseiller aux activités culturelles de la Présidence de la République italienne durant le septennat de Carlo Azeglio Ciampi, entre 1999 et 2006. Il est aujourd’hui chroniqueur pour différents journaux italiens, Il Sole 24 Ore, La Stampa et Il Fatto Quotidiano et il dirige un master d’«éducation civique», qui a pour ambition de faire renaître chez les italiens une vertu civique, proposé dans la ville piémontaise d’Asti, fruit de la collaboration de professeurs de l’université de Princeton et de l’organisation à but non lucratif Ethica. Enfin, dans deux de ses récents livres, La libertà dei servi et L’intransigente, il inscrit clairement son néo-républicanisme dans une lutte contre le berlusconisme.

Sources : 

Variations tourmentées autour de mon engagement politique, la suite.

Cet article reprend et prolonge quelques-unes des interrogations digressions qui me traversaient déjà en septembre dernier (pour lire ou relire l’article, cliquez ici).

Plein de choses survenues ces dernières semaines ont stimulé ma réflexion autour de mon engagement politique : les résultats des dernières élections cantonales du 17 mars et 24 mars, mes choix de vote des trois dernières élections, mes engagements partisans mis quelque peu entre parenthèses, et ma participation à la journée 2012, Génération changement samedi 2 avril.

Démocratie, élections et abstention

Le 10 mars dernier, pendant que certains se réjouissaient de voir le PS comme le premier parti politique de France, j’observais avec effarement les résultats de mon canton — Douvaine —, et de ma petite commune — Massongy. Sur les 9 prétendants  — dont 3 de gauche — au titre de conseiller général de mon canton, le candidat du PS est arrivé 8è. Sur le podium, le candidat de l’UMP, suivi d’un candidat divers droite — maire d’une des communes du canton — et de la candidate du FN. Moi qui m’imaginais que l’éclatement des candidatures de droite ou sans étiquette laisserait sans crainte le candidat du PS accéder au second tour, ce fut raté. C’est une claque, car pour rappel, en 2004, sur les 7 candidats — dont 4 de gauche —, celui du PS était 2è ! Mais peut-être n’est-ce pas là le plus effarant. Ce qui m’inquiète le plus, à mon petit niveau local, comme au niveau national, c’est le taux d’abstention : 62,99% sur le canton de Douvaine, 55,63% sur l’ensemble des cantons renouvelables.

La démocratie ne doit jamais être considérée comme acquise, car la démocratie est ce régime de l’incertitude et de l’instabilité : il est de notre responsabilité d’actualiser sans cesse la démocratie en participant à la vie politique de la Cité, sinon quoi la démocratie, et par suite la vie politique, mourront. Je disais dans une leçon récente intitulée « Qu’est-ce qu’être démocrate ? » que la démocratie n’était pas tant minée par ses ennemis extérieurs que par ceux intérieurs. Je n’avais pas développé plus que cela qui étaient ces ennemis intérieurs, je le fais maintenant : on pourrait noter, à la manière de Tocqueville, ces individus qui délaissent la vie publique pour la vie privée, ouvrant ainsi le risque au « despotisme démocratique », ces individus existent hélas bel-et-bien mais je ne peux croire qu’ils recouvrent l’ensemble des abstentionnistes, et de toute manière, si c’est le cas la responsabilité, ou plutôt l’irresponsabilité, est partagée car si les médias peuvent bien s’émouvoir une fois les résultats tombés, où étaient-ils lorsqu’ils auraient dû éveiller la conscience citoyenne en organisant des débats publics autour des élections cantonales ? Les élections n’ont de sens que si elles ont été précédées d’un véritable débat public (cf. Amartya Sen, «Les racines globales de la démocratie. Pourquoi la liberté n’est pas une invention de l’Occident»). L’expression de la participation politique démocratique ne peut pas se réduire au vote lors des élections, et peut-être faut-il comprendre dans l’abstention l’expression d’un rejet non de la vie politique mais du système de ce que Bernard Manin appelle le « gouvernement représentatif ». Bernard Manin met en lumière, dans son ouvrage Principes du gouvernement représentatif, que l’élection revêt structurellement un caractère aristocratique et rappelle que chez ceux que l’on considère comme les inventeurs de la démocratie, les Grecs, ce n’était pas l’élection mais le tirage au sort qui était la procédure démocratique par excellence de désignation des gouvernants. Faudrait-il envisager de remettre sur pied une telle procédure pour que nos concitoyens considèrent véritablement démocratique leur système politique ? D’une part, le tirage au sort est radicalement démocratique en ce sens qu’il permet véritablement à n’importe qui, et non à ceux qui appartiennent à une élite, d’être désigné gouvernant politique. Mais d’autre part, laisser au hasard la détermination de ceux qui vont nous gouverner, n’est-ce pas se déronsabiliser vis-à-vis de notre capacité de choix des gouvernants, et par-delà des idées qui les animent ?

À cœur politique ouvert

Je laisse ouvertes ces interrogations et en revient aux scores réalisés par les différents candidats. Il est sans doute facile de me lamenter après coup du si faible score obtenu par le candidat socialiste dans mon canton, mais je dois bien avouer que je n’ai pas voté pour lui. C’est fou, mais depuis que je suis en âge de voter, c’est-à-dire depuis 2009, je n’ai jamais voté pour le Parti Socialiste au premier tour, alors que c’est bien au Parti Socialiste que je me suis en quelque sorte construite politiquement de 2006 à… 2009. En fait, il faut bien observer que c’est aussi depuis 2009 que je n’ai pas renouvelé mon adhésion, et encore moins mon militantisme au Parti Socialiste. N’étant plus adhérente ni militante, je n’ai plus ce sentiment d’appartenance à un parti telle que celle-ci se traduise par une fidélité de vote pour un parti — la seule fidélité qui me reste, c’est celle pour la gauche en général. J’ai voté pour le Front de Gauche aux trois premiers tours (européennes, régionales, cantonales), mais à chaque fois, j’ai hésité et réfléchi, ce n’a jamais été un vote « automatique ». Tout d’abord, lors des élections européennes, je me souviens à quel point le Parti Socialiste, ou du moins ses militants sur internet, martelaient le drapeau du « vote utile » et si je ne me trompe pas, tout vote qui obtiendrait moins de 8% n’aurait pas d’élu et serait ainsi inutile disaient-ils, ce message répété sans cesse avait eu un effet contre-productif sur moi puisque je n’ai pas voté pour le Parti Socialiste avec l’intention de leur envoyer un message pour leur rappeler qu’ils n’étaient pas seuls à gauche, ce en dépit de leur position majoritaire dont j’ai parfaitement conscience. D’une part, la liste pour laquelle j’avais votée a obtenu un élu, alors même qu’elle n’avait pas dépassé la barre des 6%. D’autre part, le message qui ressortait de la bouche du Parti Socialiste aux vues des résultats vraiment mauvais qu’ils avaient obtenus était « maison commune de la gauche ». Ensuite, lors des élections régionales, c’est le cas particulier de la liste départementale du Parti Socialiste en haute-savoie qui me posait problème : sur cette liste, étaient en effet présent des radicaux valoisiens désirés par la volonté de « rassemblement arc-en-ciel » de Jean-Jacques Queyranne, or je crois profondément dans la pertinence du clivage gauche/droite et il me semble que l’on ferait mieux de commencer par le rassemblement à gauche au lieu d’aller chercher des alliances avec le centre droit ! Enfin, lors des élections cantonales, étant éloignée géographiquement du canton où je vote — le canton de Douvaine, en haute-savoie alors que j’habite à Paris —, je me suis contentée de lire les professions de foi des candidats du Parti Socialiste, du Front de Gauche et d’Europe Écologie – Les Verts, or je fus forcée de constater que ces deux derniers avaient fait un effort programmatique bien plus fourni que le Parti Socialiste, resté à mon sens à de grandes lignes générales sur les sujets qu’il faut traiter et non sur les réponses concrètes qu’il faut y apporter.

Donc voilà, je n’ai pas voté pour le Parti Socialiste à ces cantonales mais en voyant le pauvre résultat de celui-ci, je me suis sincèrement interrogée, je me suis sincèrement demandée s’il n’était pas temps pour moi d’y revenir, d’y remiliter. Malgré mes choix de vote, je reste persuadée que le Parti Socialiste est un pilier de la gauche qu’on ne peut pas abattre sans risquer d’abattre la gauche. C’est sans doute pour cela que je n’ai jamais souhaité franchir le pas de l’adhésion et/ou du militantisme au Parti de Gauche, dont la stratégie quant aux (non-)rapports à entretenir avec le Parti Socialiste me semble problématique. Le Parti de Gauche me semble d’ailleurs plus proche du Parti Socialiste que du Nouveau Parti Anticapitaliste malgré les quelques-unes des alliances qui se sont nouées entre le Parti de Gauche et le Nouveau Parti Anticapitaliste. Et je ne comprends pas que le Parti de Gauche, et plus largement le Front de Gauche, soit souvent classé comme à l’extrême-gauche. Jean-Luc Mélenchon, loin d’être le populiste que les médias dessinent à leur guise, m’apparaît comme un profond républicain. L’entretien entre ce dernier et Olivier Besancenot, organisé par Clémentine Autain pour sa revue Regards, est d’ailleurs éclairant sur le point de la méthode : Mélenchon croit à la « révolution citoyenne », autrement dit la révolution qui passe par les institutions, tandis que Besancenot croit à la révolution au sens fort du terme, la révolution par le bas et dans la rue.

Je divague et m’éloigne. Passons au forum 2012, Génération changement auquel j’ai assisté il y a une semaine. Ce forum était organisé par le Mouvement des Jeunes Socialistes et ouvert à tous ses sympathisants, et non seuls ses adhérents et militants. N’ayant pas été à l’université d’été de La Rochelle l’an dernier, cela faisait longtemps que je n’avais pas participé à un événement national de ce genre. J’y ai sans doute perdu mes repères. Ou bien les repères ont changé. La première partie de l’après-midi, intitulée « le plateau », était conçue sur le mode d’une émission télévisée avec un animateur et différents intervenants associatifs, syndicaux et politiques. J’ai l’impression que l’empreinte propre au Mouvement des Jeunes Socialistes y était absente. Les événements politiques deviennent communication. Évolution générale sans doute, non singulière au Mouvement des Jeunes Socialistes. La suite de l’après-midi fut sans doute meilleure : présentation des 8 propositions retenues après la votation mise en place au sein de la campagne Perspectives 2012, puis discours de Laurianne Deniaud — actuelle présidente du Mouvement des Jeunes Socialistes —, et enfin discours à la jeunesse de Martine Aubry — première secrétaire du Parti Socialiste. L’ambiance y était plus militante, plus partisane. Mais il faut le dire, je ne ressens plus la ferveur politique d’antan en écoutant ces discours, en voyant les militants agiter leurs drapeaux et scander « M-M-MJS » ou encore « Tous ensemble, tous ensemble socialistes ! ». Pire, les effets de masse me rendent plus que dubitative et craintive.

Philosophie, dialogue et politique

Il faut que je fasse un bilan de mon militantisme au Mouvement des Jeunes Socialistes. Ma rencontre date de février 2006, lors du mouvement anti-CPE, j’y ai pris ma première carte quelques mois après. J’ai repris ma carte, chaque année, jusqu’à 2010. Nous sommes en 2011, et c’est la première que je m’interroge sur le renouvellement de mon adhésion. Je n’ai pas encore pris ma décision en faveur de celle-ci, peut-être cela évoluera-t-il d’ici quelques semaines. Certes, le Mouvement des Jeunes Socialistes n’est pas un parti politique, c’est une organisation de jeunesse, qui est même autonome du Parti Socialiste. Autonomie au sens où il choisit lui-même ses dirigeants et son orientation politique. Néanmoins, autonomie n’est pas indépendance. Le Mouvement des Jeunes Socialistes participe, dans la plupart des cas, aux campagnes du Parti Socialiste. Et en considérant mes choix de vote, je me sens tout de même mal à l’aise à rester au Mouvement des Jeunes Socialistes.

Au-delà d’une désaffection particulière de mon militantisme à la fois au Parti Socialiste et au Mouvement des Jeunes Socialistes, ne faut-il pas observer chez moi une désaffection général au militantisme politique partisan ? Je souligne le caractère partisan car je crois que c’est moins le militantisme politique que le militantisme partisan qui me gène. Évidemment que j’ai toujours des idéaux politiques à faire valoir, mais je ne sais pas si passer par des structures partisanes est le meilleur moyen pour authentiquement les porter. En tout cas pour moi, car je crois que je suis efficace lorsque je ressens de la faveur à ce que je fais, or force est de constater que je n’en ai pas, ou plus, lorsque je participe à des événements partisans décrits plus haut, ou lorsque je dois réaliser des tâches basiques du militantisme partisan. En revanche, je ressens de la ferveur lorsque je lis et j’écris de la philosophie politique, et partager mes écrits sur ce blog et échanger avec certains de mes lecteurs n’est pas dénué de prise de position politique. Philosopher n’est pas une activité neutre, car philosopher c’est déjà orienter sa propre vie selon certaines valeurs — l’amour du savoir, ou plutôt l’amour du pourquoi, qui passe notamment par l’amour du dialogue —, or une vie humaine est intrinsèquement composée de relations aux autres, et pratiquant le dialogue dans ses relations aux autres, philosopher, c’est agir au-delà de sa sphère strictement personnelle. Jugeant le dialogue constitutif de la politique au sens noble du terme — au moins idéalement —, l’activité philosophique me semble avoir, par conséquent, une dimension tout à fait politique. Pour en revenir à la vie politique partisane, c’est-à-dire en tant que les protagonistes de la vie politique sont les partis politiques, je commence sérieusement à douter qu’elle soit le mieux à même de créer les conditions du dialogue. Et je ne me réjouis pas de cette situation, j’en suis sincèrement triste. Aussi, je me demande si la désaffection de la vie politique ne provient du fait qu’elle soit partisane, et ainsi davantage politicienne que politique. À partir de ce constat, il me semble pertinent de penser de nouvelles conditions du dialogue. J’en reviens à la procédure du tirage au sort, cette fois-ci comme possible nouvelle condition du dialogue. L’avantage de cette procédure, c’est qu’en tirant n’importe quel citoyen pour accéder à la fonction de gouvernant, nos gouvernants seront peut-être moins dogmatiques dans leurs positions — comme peuvent l’être malheureusement certains politiciens — et par suite plus ouverts à un authentique dialogue (voir par exemple, ce qu’on appelle les «conférences de citoyens»). Évidemment, le risque de placer gouvernants des citoyens dont on ne connaît les idées a priori existe, mais peut-être cette prise de risque pourrait-elle enfin redonner ses lettres de noblesse à une réelle démocratie.

Réflexion à poursuivre…


Variations tourmentées autour de mon engagement politique.


[manifestation à Paris, 4 septembre 2010]

Ce dernier week-end d’août, à la différence des quatre années précédentes, je n’ai pas pu me rendre à La Rochelle pour l’université d’été du Mouvement des Jeunes Socialistes. La Rochelle, contrairement à ce que les médias en retiennent et veulent en montrer — toutes les «petites phrases» des dirigeants du PS —, est avant tout un lieu de formation des militants socialistes, un lieu partagé entre riches moments de débats et agréables moments de camaraderie. Plus particulièrement, La Rochelle est synonyme pour moi d’un lieu de régénération de mon enthousiasme au militantisme politique.

Voilà plus de quatre années qui ont passé depuis le début de mon engagement politique — la première manifestation à laquelle j’ai participé s’est déroulée à Annecy contre le Contrat Première Embauche le 7 février 2006, j’avais alors seulement 14 ans —, et je dois bien avouer que mon engouement dans l’engagement politique a observé une cruelle décroissance, hélas. J’aurais bien eu besoin de ce week-end à La Rochelle pour lutter contre celle-ci. Mais n’ayant plus internet chez moi et devant me consacrer prioritairement à la recherche de logement ce week-end là, je n’ai même pas pu suivre via internet les débats et interventions qui s’y sont déroulés. Ô désespoir !

Au début du mois d’août dernier, je me suis plongée dans les échanges entre deux philosophes politiques italiens, Norberto Bobbio (1909-2004) et Maurizio Viroli (1952-…), réunis dans un ouvrage intitulé Dialogue autour de la république publié initialement en italien en 2001 puis traduit et publié en français en 2006. J’avais déjà approché Bobbio par la lecture de quelques uns de ses ouvrages — Libéralisme et démocratie, Le futur de la démocratie et Le sage et la politique — que j’apprécie toujours pour la remarquable clarté de son style d’écriture mais je n’avais jamais rien lu de Viroli, auteur pourtant d’un Repubblicanesimo qu’il faudrait que je lise ! À la première lecture de ce Dialogue, j’ai été ici et là nettement plus séduite par les propos de Maurizio Viroli. Quelques semaines ont passé depuis que je l’ai lu et des interrogations personnelles persistent à propos du chapitre VI intitulé «Crainte de Dieu, amour de Dieu». À un moment du dialogue, Viroli distingue deux types de charité : la charité chrétienne qu’il définit comme «le Christ qui partage ta souffrance ; le partage de la souffrance» et la charité laïque qui est «aussi partage de la souffrance, mais aussi une indignation contre ceux qui sont responsables de la souffrance». À la suite de quoi Bobbio exprime son désaccord à cette typologie de la charité car selon lui, ce que Viroli nomme «charité laïque» n’est pas à proprement parler de la «charité» mais de la «justice». Enfin, Bobbio poursuit ses propos en exposant l’idée selon laquelle les croyants ont fait œuvre de charité de manière incomparable à ce qu’ont pu faire les laïcs et explique cela par l’idée que les croyants peuvent espérer en contrepartie de leur dévouement une récompense divine dans l’au-delà.

Ce qui m’interroge ici n’est pas de savoir s’il vaut mieux parler de justice ou de charité laïque, mais quelle peut être la place, dans une existence humaine, du dévouement à une cause qui dépasse notre cercle privé, et plus précisément si cette place diffère que l’on soit athée ou croyant. Si l’on peut parler d’une foi religieuse comme ressort du dévouement à la charité chrétienne, peut-on par analogie parler d’une foi politique comme ressort du dévouement au militantisme politique ?

Je suis loin d’avoir assez longuement réfléchi à cette interrogation pour apporter une réponse fondée philosophiquement, et par conséquent, il s’agit simplement pour moi actuellement d’esquisser un modeste avis sur la question notamment à partir du récit de ma propre expérience vécue du militantisme politique. (J’ajoute que les avis des personnes qui me lisent sont évidemment les bienvenus pour nourrir ma réflexion !) Ce qui m’intrigue dans mon évolution personnelle ces dernières années, c’est que sur le plan des idées, j’ai l’impression que mon républicanisme — j’entends par là l’adhésion à l’idée que l’accomplissement de l’homme passe nécessairement par sa participation politique — s’est accentué, alors que sur le plan pratique, je me suis plus ou moins éloignée (sans aller jusqu’à m’en défaire non plus) du militantisme politique — il s’est résumé pour moi cette année à seulement voter, participer à des manifestations et quelques assemblées générales ici et là.

Le problème est que je crois que les arguments rationnels ne suffisent pas (bien qu’ils soient tout de même nécessaires) à motiver l’engagement politique. Je crois que ce qui distingue quelqu’un qui s’intéresse à la vie politique de quelqu’un qui s’engage dans la vie politique, en d’autres termes ce qui distingue quelqu’un de seulement politisé et quelqu’un qui est militant politique, c’est la part affective ou non qu’il met dans l’intérêt qu’il porte à la vie politique. Je me souviens de l’élection présidentielle de 2007 : à l’époque, j’étais encore mineure, je n’avais donc pas pu voter mais j’avais en revanche consacré une bonne part de mon temps personnel à la campagne présidentielle — blogging, tractages et réunions essentiellement —, et lorsque le résultat est tombé, je l’ai vécu comme une vraie douche froide (pourtant, j’étais loin d’être une fan de Ségolène Royal, surtout à la fin de la campagne). Cet échec politique fut, pour moi, aussi profond qu’un échec affectif. Je considérais le PS comme ma «famille» politique au sens fort du terme. Lorsque l’on est militant politique, je crois que l’on éprouve un certain «attachement» à son parti ou son organisation politique. Je suis restée adhérente au PS jusqu’en 2008 (et je suis encore adhérente et militante au MJS), mais j’ai le sentiment d’y avoir perdu l’attachement que j’ai pu autrefois lui porter depuis 2007. Depuis que je suis majeure, j’ai pu voter à trois reprises et je n’ai voté qu’une seule fois sur les trois pour le PS. Et dans la mesure où je n’avais pas participé aux campagnes — européennes et régionales —, les résultats des élections auxquelles j’avais participé seulement par le biais de mon bulletin de vote m’ont bien moins affectés que ceux de 2007. Pour tout dire, j’ai l’impression d’avoir perdu ma «foi» militante : mes convictions politiques se sont progressivement dévêtues de leur caractère «dogmatique». Or je me demande si mon goût de plus en plus prononcé pour l’étude philosophique n’y est pas pour quelque chose. Je ne sais pas si c’était parce que j’étais plus jeune — et plus naïve — ou si c’est parce que l’étude philosophique m’était encore inconnue, mais à mes débuts dans le militantisme politique, j’arrivais à réagir quasi quotidiennement à l’actualité politique, ce qui n’est vraiment plus le cas. Serais-je dorénavant atteinte de scepticisme ? Je ne sais pas, en tout cas, davantage de prudence colorent l’expression de mes jugements politiques.

N’ayant reçu aucune éducation religieuse et n’ayant jamais cru en Dieu, je ne sais pas ce qu’est concrètement la foi religieuse. Comment la distinguer de ce que j’ai pu ressentir comme une foi politique ? Peut-être pourrait-on dire que la foi religieuse est offerte par une force transcendante — nommée Dieu — tandis que la foi politique est fruit d’une force immanente en nous ? Ainsi du fait de l’absence d’un caractère transcendant, la foi politique serait plus fragile et donc plus éphémère (foi fragile et éphémère, bonjour l’oxymore !).

La modernité est apparue comme l’époque du sacre de l’individu, c’est-à-dire de l’homme en tant qu’être privé au détriment du citoyen, l’homme en tant qu’être politique. La participation politique caractérise le comportement propre aux Anciens bien davantage que celui des Modernes, dit-on souvent. Dès lors, quel sens y a-t-il encore à s’engager dans la vie de la Cité à l’époque moderne ? Pour quelles raisons s’engage-t-on ? D’un point de vue moderne, on pourrait comprendre que l’homme moderne s’engage encore mais par souci de préservation de son intérêt, en d’autres termes qu’il se sert de la participation politique comme d’un moyen nécessaire à garantir son existence en tant qu’individu privé. Pourtant, je ne me reconnais pas dans ce motif d’engagement. Je considère que la valeur de l’engagement politique repose dans le fait que par ce biais, on tente d’agir au-delà son propre cercle privé, c’est-à-dire au-delà de son intérêt particulier. Peut-être ne suis-je pas l’idéal-type de l’homme moderne, je ne sais trop. Malgré tout, la tension entre dévouement à la vie privée et dévouement à la vie publique m’habite. À propos de ce point, il me semble que l’on peut encore faire une distinction entre le religieux et le militant politique : l’homme qui rentre dans un ordre religieux fait le choix radical d’abandonner toute possibilité de vie privée tandis que l’homme qui rentre dans un parti ou une organisation politique diminue certes le temps qu’il consacre à sa vie privée mais il est rare qu’il l’abandonne absolument.

Il faut que je revienne sur un point : j’ai dit que j’ai observé une décroissance de mon temps consacré à mon militantisme politique corrélativement à une croissance de mon temps consacré à l’étude philosophique. Que vaut cette évolution ? Jusqu’à il n’y a pas si longtemps, cette évolution me posait problème. Combien de fois ne m’a-t-on pas reproché que pendant que je me consacrais à mes études, d’autres œuvraient, par leur militantisme, à la transformation sociale ? Et je m’auto-faisais ce même reproche, j’avais sincèrement mauvaise conscience du tournant qu’avait pris mon existence quand bien même je ne m’étais pas donnée les moyens pour y remédier. Aujourd’hui, ma mauvaise conscience à propos de cela tend à disparaître. Il s’agit d’interroger les retombées de l’étude philosophique. Pourquoi et pour qui et philosophe-t-on ? Pour poser vulgairement le problème : l’étude philosophique n’est-elle que pure masturbation intellectuelle n’apportant satisfaction à qu’à soi-même ? Avant toutes choses, je commencerais par avouer qu’actuellement, l’étude philosophique m’apporte incomparablement plus de satisfaction personnelle que le militantisme politique. Mais là n’est pas le problème car le critère primaire que je m’impose pour juger de la place de telle ou telle chose dans mon existence n’est la satisfaction personnelle qu’elle engendre — ce n’est qu’un critère secondaire — mais ce qu’elle peut apporter à la société. À mon sens, l’étude philosophique, pour peu que l’on s’oblige à écrire — et non uniquement lire — et à rendre publics ses écrits, n’est pas une pauvre activité strictement égoïste. Dès lors, je crois qu’il me faut cesser d’opposer étude philosophique et engagement politique comme par analogie avec l’opposition activité individuelle et activité citoyenne. De plus, je dois ajouter que le militantisme politique, s’il se veut autre chose que de la pure communication, ne peut faire fi du travail des idées auquel œuvrent les philosophes, et plus globalement les intellectuels. Au fond, philosopher n’est-ce pas aussi une manière — indirecte ? — de militer pour construire une nouvelle société ?

Pour terminer mon semblant d’article qui ressemble plus à une suite de digressions qu’autre chose, maintenant que j’ai affirmé que l’étude philosophique n’était pas, comme l’engagement politique, une activité de nature privée, une dernière interrogation persiste : celle de la place de la vie privée dans la vie d’un philosophe. De la même manière que j’ai dit qu’un militant  ou homme politique n’abandonnait pas absolument sa vie personnelle même s’il diminue relativement le temps qu’il y consacre, il me semble qu’il en est de même pour le philosophe. Quoique… petite anecdote : une psychologue m’avait conseillé de séparer clairement mes lectures personnelles de mes lectures destinées à mes études. Un an et demi a passé entre le jour où elle m’avait donné ce conseil et aujourd’hui, or je crois que loin de le suivre, j’ai au contraire accentué ce qu’elle me reprochait : mes lectures personnelles sont inextricablement entremêlées à mes lectures d’étudiante en philosophie, voire même s’y sont presque confondues. Est-ce pour cela que j’arrive davantage à me dévouer à la «cause philosophique» qu’à la «cause politique» ? Je ne sais pas. Si c’est le cas, cela voudrait dire que je suis davantage moderne que je ne voulais l’avouer au début de l’article, zut alors !