Pour le printemps.

ABDBB836-D8D7-48EB-B197-A461837F2B5A.jpeg

C’est le printemps, ou l’émerveillement naissant.

Je me pose à la fenêtre de mon être.

Et j’entends le chant d’un nouvel élan.

En portant attention à ma respiration, apparaissent des bourgeons.

Et en fleur, se transforme mon cœur.

En accueillant ma fragilité, se révèle ma beauté.

Et ouvert, devient l’univers.

Tout en gaieté, se découvrent de belles possibilités.

Se déploie, le monde en émoi.

Rayonnant, est l’océan du vivant.

Flamboie, la voie de la joie.

Ici et maintenant, tout est là.

 

 

 

Publicités

Le clown, une pratique spirituelle de l’acceptation radicale

« Prends le temps de respirer », « Il n’y a rien à faire », « Tu n’as rien à réussir », « Écoute et laisse-toi guider par ce qui est là », voici les principales phrases qui ont donné le la des deux jours de stage que je viens de vivre. Étais-je en stage de méditation ? Sur le papier, j’étais en stage de clown et non de méditation mais au sortir de ces deux riches journées j’ai l’élan de reprendre et poursuivre la réflexion déjà engagée dans ce premier article sur « La méditation et le clown, deux voies pour s’ouvrir à la nudité de l’être » et soutenir que le clown est, pour moi, une pratique profondément spirituelle.

Le plus petit masque du monde, le nez rouge du clown, est un masque qui me démasque. Quand j’entre sur scène avec le nez rouge, je laisse mes différents masques sociaux dans les coulisses. Je n’ai plus besoin d’entrer dans la peau d’un personnage ni d’avoir un rôle pour être. Grâce au nez rouge, je me libère des étiquettes qui m’enferment et me réduisent à une fonction et je laisse mon être éclore au monde dans son ampleur et son unicité. Cette expérience fait peur car enlever mes masques sociaux c’est prendre le risque en me dénudant de perdre ce que je crois être mon identité. Qui suis-je si je ne suis pas ma fonction sociale ? Et si dans l’assise méditative je me dénude face à moi-même, dans le jeu clownesque je me dénude à la fois face à moi-même et face aux autres, face à mes possibles partenaires de jeu et surtout face au public.

Dans Pratique de la voie tibétaine, à la question « Nous faut-il un ami spirituel pour être à même de nous ouvrir, ou bien pouvons-nous simplement nous ouvrir aux situations de la vie ? », le maître de méditation Chögyam Trungpa répond « Je crois qu’il faut que quelqu’un vous voit le faire parce que alors cela vous paraîtra plus réel. Il est facile de se déshabiller lorsqu’on est seul dans une chambre, et plus difficile de le faire dans une pièce pleine de gens. » En lisant ceci, une hypothèse m’est apparue : et si le public était l’ami spirituel du clown ? Même lorsque je joue en solo, je ne suis jamais seule en clown, je suis reliée à l’espace par ma présence corporelle ainsi qu’aux autres par mon regard public. Au départ, je peux ressentir de la gêne car je n’ai pas l’habitude de dévoiler mes émotions, d’oser les laisser s’exprimer au grand jour. Quand mon clown est à la barre, j’accepte que ce n’est pas moi qui commande, je me laisse animer et surtout surprendre par la vie qui se manifeste par elle-même en moi. En ne faisant rien, autrement dit en ne cherchant rien à construire de manière volontariste, j’apprends à me mettre à l’écoute de ce qui est là dans la nudité de l’être. Même quand je ne fais rien sur le coussin comme sur scène, il se passe toujours quelque chose : pour cela, il faut que j’accepte de ralentir et d’attendre sans rien faire pour désobstruer l’entente de ce que le mouvement de ma respiration et de mon cœur disent de mon être, c’est-à-dire de ce qui est véritablement vivant en moi. Dans l’assise méditative comme dans le jeu clownesque, je dis Oui à ce qui est là au centre de mon être. Je crois que le public joue le rôle de l’ami spirituel en ce qu’il me permet d’aller plus loin dans le Oui : en lui faisant le cadeau de lui partager ma vulnérabilité le public est touché, un lien se tisse entre nous et alors je ne me sens plus seule, or c’est cette relation qui m’aide à faire l’épreuve de l’acceptation radicale de ce qui est là. Au fond, si la spiritualité c’est célébrer ce qui est là, par la pratique du clown je fais un pas de plus sur le chemin spirituel car quand j’entre au monde en clown j’accepte radicalement ce qui est là en ce sens que je ne fais pas qu’accueillir en moi-même ce qui est là comme je peux le faire seule sur mon coussin, je le célèbre en osant le montrer et l’affirmer au monde.

À cœur ouvert. Merci 2017, bonjour 2018.

IMG_E4050.jpg

Me voilà ressourcée après ces 5 jours de stage de méditation et clown. Ressourcée car ces deux pratiques me permettent de toucher la source de la vie. La vie, c’est l’amour. L’amour, c’est le mouvement de l’ouverture. En méditant, je m’ouvre à mon cœur. En clownant, j’expose ce cœur ouvert au monde.
Il y a un an, le 1er janvier 2017, je formulais le souhait d’explorer les ponts possibles entre ces trois pratiques que sont la philosophie, la méditation et le clown. 2017 m’a offert de nombreuses belles occasions pour ce faire, j’ai été plus que servie. Et la dernière demie-heure de 2017 a été la cerise sur le gâteau : méditer soi-même en clown et entourée d’autres clowns-méditants ! Pendant cette méditation, une immense gratitude m’a habitée. Et lorsque je suis allée me coucher après ce magnifique et atypique réveillon, des vagues de larmes de gratitude ont jailli sur le lit. J’ai revu mon année défiler et toutes les belles personnes que j’ai (re)découvertes cette année, qui s’aventurent, de près ou de loin, sur des chemins communs. J’ai envie de placer 2018 sous le signe de la gratitude et commencer cette nouvelle année en vous adressant un grand merci pour vos présences rayonnantes, qui me donnent une pleine confiance pour continuer à cheminer ensemble.
Puisse chacune, chacun s’ouvrir davantage et reconnaître la beauté des êtres qui les entourent. Reconnaissante année 2018 ! 

Souvenirs de trois semaines « à ciel ouvert » au Domaine de Chardenoux.

camp_ete.jpg.ashx

Je me souviens de la joie ressentie en retrouvant le Domaine de Chardenoux.

Je me souviens du lever à l’aube pour le rituel du feu avec les prêtres du Temple de Ganesh.

Je me souviens de la gratitude exprimée par le food mantra chanté au début de chaque repas.

Je me souviens des sourires reconnaissants à chaque personne croisée.

Je me souviens de l’inspiration divine qui se manifestait à travers les chants de Mangala.

Je me souviens de la gaieté vivante pendant le seva de vaisselle collective mené par Rémy.

Je me souviens de mon état contemplatif en chantant la gayatri à l’aube.

Je me souviens de la densité philosophique de l’enseignement de Swami Atmananda.

Je me souviens des sons de l’harmonium accompagnant les chants de mantra.

Je me souviens du sourire se dessinant sur mon visage en pratiquant le dhrupad.

Je me souviens de la glisse des doigts de Reno Daniaud sur son chaturangui.

Je me souviens de la mise en lumière de la dimension profondément spirituelle du yoga lors du visionnage du film Aux sources du yoga.

Je me souviens de l’ouverture à la pure présence par les séances de yoga du cachemire guidées par Odile Thiévenaz.

Je me souviens de la diversité des ressentis face à la variété des enseignements.

Je me souviens de la magie des sons du santour joué par Paul Grant.

Je me souviens de l’après-midi passée à lire La tendresse du monde de Fabrice Midal en écoutant la pluie tomber.

Je me souviens de la découverte impressionnée du parcours de vie de Ramakrishna.

Je me souviens de l’enchantement ressenti pendant le concert interreligieux offert par Naren & Sarada.

Je me souviens de l’énergie débordante lors du saptah dansant.

Je me souviens des témoignages authentiques lors du cercle de partage de fin.

Je me souviens des bousculements vivifiants provoqués par la lecture de Pratique de la voie tibétaine de Chögyam Trungpa.

Je me souviens du contact si soutenant de la Terre au milieu du parc devant le château.

Je me souviens des marches méditatives dans la forêt du domaine.

Je me souviens des ronces griffant mes pieds lors d’une promenade autour de l’étang.

Je me souviens des vibrations jouissives parcourant mon corps se mettant à l’écoute des battements du tambour chamanique.

Je me souviens de l’heureuse retrouvaille inattendue de la pétillante Marie rencontrée lors du stage de clown de l’an dernier à Chardenoux.

Je me souviens de mon envie de lancer un groupe de pratiques d’amour bienveillant suite à la lecture de L’amour qui guérit de Sharon Salzberg.

Je me souviens du plaisir à être au contact physique des aliments lors de ma semaine de seva à la cuisine.

Je me souviens de mes mains rougies par la préparation de la salade de betteraves.

Je me souviens de la lumière dorée des siestes au soleil.

Je me souviens des délicieuses odeurs épicées de la cuisine.

Je me souviens de la cueillette des fleurs de bourrache pour décorer avec finesse les plats.

Je me souviens de l’épluchage méditatif des pêches de vigne fraîchement ramassées dans le verger.

Je me souviens de la couleur vert fluo sur la planche à découper après le hachage de persil.

Je me souviens de la force physique utilisé pour servir à la louche la dizaine de litres de tisane.

Je me souviens des beaux reflets sérotinaux du ciel et des doux nuages dans l’étang.

Je me souviens des couchers de soleil aux couleurs chatoyantes.

Je me souviens de la soirée commune célébrant l’anniversaire de Krishna et la montée au ciel de la Vierge Marie.

Je me souviens de la douceur de la présence de Swamini Umananda.

Je me souviens du corps vibrant de Sora lors de sa démonstration de danse orientale.

Je me souviens des voix laissant chanter Terre Mère.

Je me souviens de la saveur rosée des cornes de gazelle.

Je me souviens des bercements par les bhajans à la guitare de Cathy.

Je me souviens de l’émerveillement à être en contact avec le ciel étoilé.

Je me souviens des marches dans la pleine nuit noire pour retrouver mon chalet.

Je me souviens de la belle composition florale rayonnant au milieu du dojo.

Je me souviens des intentions posées toutes en couleurs lors du cercle d’ouverture du stage de clown.

Je me souviens de l’attention portée aux sensations de liquides circulant lors des échauffements corporels matinaux.

Je me souviens de la fluidité des corps se déplaçant en dessinant des leminscate au sol.

Je me souviens de la confiance à s’abandonner et se laisser danser les yeux fermés.

Je me souviens du plaisir à habiter corporellement l’espace en variant les énergies.

Je me souviens de l’équilibre à trouver entre le donner et le recevoir dans le jeu des baguettes.

Je me souviens de ma persévérance à tenir l’ouverture à ce qui est dans une improvisation où je ressentais tant de vulnérabilité.

Je me souviens de l’avancée dans la recherche d’établissements de ponts possibles entre clown et philosophie.

Je me souviens de la puissance vocale de la voix d’éléphant dans le corps d’une petite souris.

Je me souviens des orgies de fruits lors des pauses.

Je me souviens du rythme du canon « Écoutez le cœur des gens ».

Je me souviens de la contagion des éclats de rire.

Je me souviens de la dimension solaire de nombreux costumes clownesques.

Je me souviens de la mise en empathie au contact d’éléments naturels.

Je me souviens de l’énergie de jeu à clowner dans la forêt.

Je me souviens de la proposition de toucher de la présence par le jeu du clown.

Je me souviens de l’imaginaire débordant des clowns pour faire apparaître de nouveaux possibles.

Je me souviens du cheminement parcouru pour arriver à percevoir la dimension profondément spirituelle de l’être clownesque, qui célèbre la vie en s’ouvrant à l’extraordinaire des choses ordinaires.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Expérimentation d’atelier clown-philo pour enfants

« Quand j’ai mis le nez rouge, j’ai senti que quand vous rigoliez tous vos rires et toutes mes émotions passaient dans mes baskets, mes jambes, mon ventre et même dans mon nez et ma bouche. »  – Sofia, CP

clownphilo.jpg

Le clown et le philosophe semblent proposer deux manières d’être au monde assez différentes, le premier habitant pleinement le monde sensible et le second recherchant l’élévation vers le monde intelligible. Le clown vit par tout ce qui traverse son corps et son cœur, « à chaud » alors que le philosophe réfléchit « à froid », il prend du recul par rapport à ce qu’il vit pour bien penser.

Cependant, le clown et le philosophe partagent un point commun essentiel dans leur manière d’être au monde : leur posture d’étonnement. Le clown tâtonne, expérimente et s’étonne. Le philosophe s’étonne, se questionne et développe une pensée réflexive. Si l’étonnement est une faculté naturelle à tout être humain dès qu’il vient au monde, cette faculté demande néanmoins à être cultivée pour rester vivante. Comme le dit si bien John Dewey, la tâche de l’éducateur est « de conserver l’étincelle sacrée de l’étonnement et d’attiser la flamme qui brûle déjà ».

Aujourd’hui, lors de mon atelier philo avec un groupe de CP, pour cultiver cette étincelle sacrée de l’étonnement, j’ai voulu sortir de la routine des ateliers philo commençant par la lecture d’une histoire philosophique, expérimenter quelque chose de nouveau en commençant cette fois-ci par une pratique du clown. J’ai déjà animé plusieurs centaines d’ateliers philo, plusieurs dizaines d’ateliers clown avec les enfants mais je n’avais encore jamais essayé de mettre les deux pratiques dans un même atelier bien que l’idée de construire un pont entre les deux pratiques me trotte dans la tête depuis quelques mois. Les enfants de cet atelier étant relativement habitués à discuter de questions issues des cueillettes de questions posées et choisies par eux-mêmes, je suis venue sans avoir préparé de questions à discuter après l’exercice d’initiation au clown en faisant confiance au fait que l’expérience vécue susciterait certainement autant de questions que les histoires lues. L’exercice d’initiation au clown consistait juste à découvrir le rituel pour mettre le nez rouge et une fois le nez rouge en place, prendre le temps de rencontrer les autres participants par le regard et sentir ce que ce nez rouge et ces regards nous font traverser corporellement et émotionnellement. Après que chacun ait expérimenté le clown, chacun, à l’aide d’une balle de parole, a pu s’exprimer sur ce qu’il avait vécu et poser une question qui lui était venue suite à cette expérience :

  • Pourquoi fait-on du clown ? Eliott
  • Quel est le lien entre le clown et la joie ? Esther
  • Qu’est-ce qui nous donne envie de rigoler ? Tom
  • Pourquoi quand on voit quelqu’un rigoler a-t-on aussi envie de rigoler ? Pauline
  • Pourquoi aime-t-on que les autres rigolent quand on est clown ? Martin
  • Pourquoi le clown a parfois peur ? Mehdi
  • Pourquoi quand les autres rigolent de nous croit-on qu’ils sont méchants ? Kethura
  • Pourquoi met-on un nez pour être un clown ? Sofia
  • Pourquoi les clowns ont des nez rouges ? Louis

La cloche de l’accueil de loisirs a sonné à la fin de la cueillette de questions. Les enfants choisiront la question sur laquelle dialoguer lors de la prochaine séance, à suivre donc. 😉

 

La méditation et le clown, deux voies pour s’ouvrir à la nudité de l’être.

Mon parcours personnel m’a amenée à m’engager parallèlement il y a près de 2 ans sur les voies de la méditation et du clown. Je dis parallèlement car je m’y suis intéressée au départ de manière indépendante. Et, de prime abord, on pourrait considérer que la méditation et le clown n’ont rien de commun et même s’orientent vers deux directions divergentes : la méditation étant plutôt associée à la paix et à la sagesse et le clown plutôt au rire voire à la folie. Mais, derrière ces idées relativement stéréotypées, ce qui m’a profondément touchée en m’immergeant dans ces deux pratiques, est qu’elles convergent vers une même aspiration : elles constituent deux voies pour s’ouvrir à la nudité de l’être.

Nous vivons dans une société où nous sommes sans cesse en train de faire des projets, où nous cherchons à accomplir des objectifs et l’accomplissement ou le non-accomplissement de ces objectifs signe notre réussite ou notre échec. Nous nous identifions au rôle social que nous jouons, nous cachons notre être derrière une fonction. La méditation et le clown ne sont pas un ensemble de techniques pour atteindre des états particuliers — que ce soit un état individuel de paix ou un état de rire du public — mais bien plutôt des manières d’être au monde qui nous invitent à entrer pleinement en rapport à notre expérience telle qu’elle est, sans chercher à la manipuler ni même la maquiller. Nous ne pouvons pas rater la pratique de la méditation ni du clown car il n’y a rien à réussir, il y a juste à être et habiter le présent, quelle que soit l’expérience que nous traversons ici et maintenant. Ce qui compte, ce n’est pas le but, c’est le chemin, ou comme le dit si justement le titre d’un ouvrage de Chögyam Trungpa « le chemin est le but ».

Lors de la pratique de la méditation comme du clown, nous développons une présence attentive et bienveillante qui cesse de tout juger par le filtre mental. Nous retrouvons notre enfant intérieur et notre regard d’étonnement face au fait d’être au monde, c’est comme si nous redécouvrions tout à neuf. Nous nous ouvrons à notre cœur à nu et nous accueillons toutes les émotions qui nous traversent.  À la différence de la vie sociale souvent tournée vers la compétition et la recherche effrénée de performance, où il nous faut toujours nous montrer fort, quand bien même ce n’est souvent qu’un masque que nous enfilons pour nous protéger, la méditation et le clown nous autorisent et même nous encouragent à donner droit à notre fragilité et au fait d’être touché. Cette part sensible de notre être n’est certes pas toujours facile ni confortable à accepter mais elle est ô combien précieuse pour vivre une vie authentiquement humaine.

« La Philosophie pour enfants, une pédagogie de la libération des enfants », soutenance de mémoire

Texte prononcé le 23 novembre 2016 au Centre de Recherches Interdisciplinaires à l’occasion de la soutenance de mon mémoire intitulé « La Philosophie pour enfants, une pédagogie de la libération des enfants » pour l’obtention du DU en Philosophie pratique de l’éducation et de la formation 

15129485_10211481369087539_6948061485006121897_o.jpg

Pour commencer cette soutenance, je voudrais vous raconter quelques éléments de mon parcours personnel afin de situer d’où viennent mon intérêt pour la Philosophie pour enfants ainsi que mon questionnement sur le rôle et la posture de l’animateur d’ateliers de philosophie pour enfants.

Il y a 4 ans, en juillet 2012, j’ai découvert en m’engageant dans un chantier international de bénévoles en Italie le monde de l’éducation populaire et de l’animation. En rentrant en France, j’étais censée me consacrer à terminer l’écriture de mon mémoire portant sur l’histoire intellectuelle des concepts d’humanisme civique et de républicanisme. Or, je suis revenue un peu chamboulée par cette expérience. Voilà ce que je me suis dit à l’époque : l’éducation populaire et l’animation ne seraient-elle pas un champ d’action me permettant de réaliser dans la pratique l’idéal du vivere civile et de l’engagement pour le bien commun davantage que la poursuite de mes recherches universitaires sur l’humanisme civique et le républicanisme ? Bouleversée par ce questionnement m’amenant à réviser mon choix d’orientation professionnelle tourné initialement vers le monde de la recherche universitaire, j’ai alors décidé de me donner une année de réflexion en cessant la poursuite de mes études de l’époque pour m’engager comme volontaire en Service Civique à la Ligue de l’enseignement. Une de mes activités consistait notamment à animer des séances de sensibilisation à la lutte contre les discriminations par le biais de « débats ».

Animée par ma formation initiale en philosophie, j’avais à cœur que les débats ne se réduisent pas à un cadre d’expression de simples opinions et je demandais toujours aux enfants après l’expression de leur opinion « pourquoi », afin qu’ils s’interrogent sur le bon fondement ou non de leur opinion ainsi que sur leur sens. C’est vers la fin de mon Service Civique que j’ai pris conscience qu’il y aurait matière à mêler ces activités d’éducation populaire menées avec les enfants au questionnement philosophique et c’est à ce moment-là que j’ai découvert l’existence de ce que le philosophe Matthew Lipman a inventé sous le nom de Philosophie pour enfants. Parallèlement à mon Service Civique, j’ai eu la chance de poursuivre en 2013 un Master en éducation civique, un diplôme original conçu par Maurizio Viroli, philosophe politique contemporain engagé, spécialiste de l’humanisme civique et du républicanisme. Dans le cadre de ce diplôme, j’ai notamment soutenu un travail de recherche sur la question de l’enseignement de la morale laïque en me penchant sur le projet politique de Vincent Peillon et sa redécouverte de l’œuvre de Ferdinand Buisson et j’avais conclu mon travail en défendant que pour enseigner la morale de manière véritablement laïque, il fallait remplacer la pédagogie traditionnelle magistrale par une pédagogie participative et délibérative et que la pédagogie que j’avais alors été amenée à expérimenter lors d’un stage de formation en juillet 2013 à Vecmont en Belgique constituait un bel exemple concret de comment pourrait être enseignée la morale laïque à l’école. Je parle là de la pédagogie propre à la Philosophie pour enfants, c’est-à-dire celle de la Communauté de Recherche Philosophique, qui se déroule traditionnellement en trois temps : 1/ lecture partagée à voix haute d’un extrait de roman philosophique, 2/ cueillette de questions et choix d’une question des participants, 3/ délibération autour de cette question (au sens de dialogue).

Suite à ces expériences et cette recherche, j’ai décidé de faire de l’animation avec les enfants mon métier, et une partie importante de mon métier est d’animer des ateliers de philosophie pour enfants, principalement dans le cadre des temps d’activités périscolaires mais parfois aussi dans le cadre du temps scolaire. La question du rôle et de la posture de l’animateur d’ateliers de philosophie pour enfants est donc une question liée à ma pratique professionnelle. En juillet 2015, je suis retournée à Vecmont pour participer cette fois-ci à un Symposium international d’animateurs de Communautés de Recherche Philosophique et c’est à la fin d’un des dialogues sur le rôle de l’animateur que la question plus précise de savoir si l’animateur d’ateliers de philosophie pour enfants peut et doit être un « maître ignorant » m’était survenue, mais la recherche de réponses à cette question, la contrainte du temps faisant, était restée jusqu’alors en suspens.

En décembre 2015, j’ai décidé d’envoyer ma candidature pour participer au DU en Philosophie pratique de l’éducation et de la formation organisé par le Centre de Recherches Interdisciplinaires parce que je voyais cette formation comme l’occasion pour moi de renouer avec le monde de la recherche universitaire et que cette recherche universitaire ne soit pas une recherche hors sol mais soit une recherche-action donnant place à l’analyse de pratiques de terrain, ce dans le but de me faire progresser de manière réfléchie dans ma pratique éducative.

Pour faire le bilan de ce que je retire de ce DU, je dois dire que l’objectif de renouer avec la recherche universitaire me semble bien accompli. Le travail de lecture et de réflexion m’a permis d’approfondir mon questionnement initial et le travail d’écriture du mémoire m’a permis de clarifier ma pensée concernant ma conception de l’animateur d’ateliers de philosophie pour enfants et plus largement de Communautés de Recherche Philosophique — la pédagogie de la Communauté de Recherche Philosophique pouvant s’appliquer autant avec le public enfant qu’avec le public adulte. En revanche, si ce travail de recherche n’est pas simplement contemplatif et fait bien évidemment écho à ma propre expérience, je ne pense pas qu’on puisse qualifier celui-ci véritablement de « recherche-action ». La recherche que j’ai réalisée est avant tout un travail de philosophie normative, au sens où j’essaye de penser ce que doivent être le rôle et la posture de l’animateur d’ateliers de philosophie pour enfants, et que je me suis principalement appuyée pour cela sur les écrits du père de la philosophie pour enfants, Matthew Lipman, et quelques-uns de ses commentateurs. C’est une chose que de penser un idéal, c’en est une autre que d’examiner cet idéal à la lumière de la pratique de terrain. Pour moi, le travail que je présente aujourd’hui est donc inabouti du point de vue de cette ambition-là. Ce manquement s’explique à la fois par un manque d’outillage et de cadre propres à l’analyse de pratiques que j’espérais que le DU m’apporterait et aussi par un manque de temps qu’aurait nécessité pour cela la transcription de séances et la tenue régulière d’un journal de bord pour leur analyse.

Il s’agit néanmoins d’une première étape nécessaire d’un travail plus large que j’aimerais pouvoir reprendre et poursuivre à l’avenir. En attendant la réalisation de cette future étape, j’aimerais maintenant mettre en lumière quelques-uns des résultats de ma présente recherche. En posant la question de la posture de l’animateur d’ateliers de philosophie pour enfants et de son lien avec la figure du « maître ignorant », ce qui m’intéressait d’abord était d’examiner son rapport au savoir car au moment où j’ai commencé à me poser cette question, ma lecture du Maître ignorant de Jacques Rancière remontait à plusieurs années et c’était le point central qu’il m’était resté en mémoire. L’animation d’ateliers de philosophie pour enfants en France s’est notamment développée sous l’impulsion d’initiatives personnelles de professeurs des écoles n’ayant pas, dans la plupart des cas, de formation initiale en philosophie. Mais ma situation et position personnelle est différente : d’une part, j’ai une formation initiale en philosophie et, d’autre part, je n’ai pas la position d’enseignante mais d’animatrice. Si l’on suit l’idée de Rancière selon laquelle il vaut mieux être ignorant que savant pour être un maître émancipateur et si l’animateur d’ateliers de philosophie pour enfants poursuit un objectif de libération des enfants, il s’ensuit que mobiliser ma formation en philosophie pour l’animation de mes ateliers serait au mieux inutile, au pire néfaste. Mais ma recherche m’a permis de complexifier la réponse à cette question. Ce qui n’est pas utile de mobiliser directement pour l’animation de ces ateliers, ce sont les connaissances en histoire de la philosophie que j’ai acquises et même pour être plus précise les mobiliser avec une volonté de transmission de ce que seraient les uniques bonnes réponses possibles aux questions des enfants. S’il n’est donc pas nécessaire d’être savant en philosophie pour faire philosopher les enfants, on ne peut se contenter du seul critère d’ignorance de l’animateur pour poursuivre sa mission de libération intellectuelle des enfants. Rancière et Lipman se rejoignent sur l’idée de l’importance décisive de la posture de chercheur à faire adopter à l’élève ou l’étudiant. Or, si l’ignorance est le point de départ de la recherche, le désir de savoir est ce qui met en mouvement le processus de recherche. C’est pourquoi je soutiens la nécessité du savoir-être philosophique de l’animateur d’ateliers de philosophie pour enfants, en ce sens qu’il doit modéliser cette posture de chercheur, principalement par son questionnement, qu’il cherche à voir également s’incarner de manière vivante chez les enfants. Outre le modèle de recherche par le questionnement que la posture de l’animateur constitue, la cueillette de questions philosophiques joue également un rôle très important dans l’animation de ce processus : c’est un moment où les enfants ne sont pas d’abord invités à exprimer ce qu’ils savent mais ce ne qu’ils savent pas mais sont désireux de savoir, autrement dit une étape de mise à égalité devant l’ignorance source de la recherche.

En outre, la pratique de la philosophie pour enfants ayant pour finalité de développer la pensée réfléchie et non s’arrêter à la pensée ordinaire des enfants, la mobilisation d’un certain savoir-faire philosophique, c’est-à-dire de la maîtrise des habiletés de pensée, développé en partie par ma formation initiale en philosophie me semble aidante pour guider l’animation du dialogue philosophique entre enfants dans ce sens. Cependant, l’écriture de commentaires de texte et de dissertations philosophiques, propre à la formation traditionnelle en philosophie au lycée et à l’université en France, est loin d’être la seule manière, ni sans doute même la meilleure manière, d’acquérir ce savoir-faire philosophique, surtout pour pouvoir le mobiliser ensuite en tant qu’animateur. La formation préconisée par Lipman pour que les enseignants puissent pratiquer la philosophie pour enfants avec leurs élèves et transformer leur classe en Communauté de Recherche Philosophique est plutôt qu’ils s’exercent eux-mêmes entre adultes à vivre, autant en tant que participant qu’en tant qu’animateur, des Communautés de Recherche Philosophique, selon la même structure que ce qu’ils seront amenés à animer ensuite pour les enfants.

Si, comme je l’ai dit, mon attention s’était d’abord portée sur le rapport au savoir du maître ignorant, en relisant dans le cadre de ce travail de recherche l’ouvrage de Rancière c’est le rapport à l’autorité du maître ignorant qui m’a davantage marqué et a provoqué mon étonnement. Alors que sur le plan du rapport au savoir, le maître ignorant est subversif en libérant l’intelligence de l’étudiant de l’intelligence du maître, sur le plan du rapport à l’autorité, le maître ignorant ne libère pas la volonté de l’étudiant et il exerce même de manière tout à fait délibérée une domination sur celle-ci. Or, en raison du cadre pédagogique démocratique auquel la Philosophie pour enfants, telle que la conçue à son origine Lipman, est intrinsèquement liée, l’animateur d’ateliers de philosophie pour enfants diverge très clairement de la posture du maître ignorant sur ce point. C’est ce qui m’a amené à penser que la Philosophie pour enfants n’est pas seulement une pédagogie de la libération intellectuelle des enfants mais également une pédagogie de la libération politique des enfants.

Mettre en lumière cette portée politique de la Philosophie pour enfants m’a finalement conduite à opérer un lien entre la Philosophie pour enfants, comme pédagogie de la libération des enfants, et la philosophie politique contemporaine de Philip Pettit, chère à mes tous premiers intérêts de recherche universitaire. N’ayant pas pris le temps de développer très longuement cette partie dans mon mémoire écrit, j’aimerais pouvoir le faire un peu plus ici. Auteur d’un ouvrage intitulé Républicanisme. Une théorie de la liberté et du gouvernement, Pettit soutient une conception dite néo-républicaine de la liberté : la liberté comme non-domination. Cette conception de la liberté me semble utile pour penser la possibilité d’une intervention de l’adulte qui ne compromette pas la liberté des enfants, autrement dit une intervention qui ne soit pas une domination. Pour qu’une interférence ne soit pas une domination, nous explique Pettit, il ne faut pas qu’elle soit arbitraire. Rapportée au domaine qui nous intéresse, il y a domination lorsqu’il y a intervention de l’adulte qui relèverait de sa seule volonté sans prendre en compte les intérêts et les idées des enfants qui la subissent. Or, de la même manière que Pettit se demande comment l’État peut assumer son rôle de promotion de la liberté comme non-domination, je me demande comment la Communauté de Recherche Philosophique peut assumer son rôle de libération politique des enfants. À cette question, Pettit répond par la formulation d’une conception de l’État comme démocratie de contestation. Repensant la légitimité politique d’une décision sur le principe de contestabilité, Pettit soutient la création d’un forum de contestation où l’État serait amené à répondre des contestations de décisions jugées arbitraires par des citoyens. Cette proposition m’a amenée à penser le rôle d’une quatrième étape que j’estime nécessaire d’ajouter aux trois étapes de Communauté de Recherche Philosophique : une étape d’évaluation formative sur le processus opéré pendant les précédentes étapes. Pour que cette étape serve à la libération intellectuelle des enfants, elle peut être le lieu d’expression de regards sur le processus méta-cognitif de formation de la pensée, et pour qu’elle serve également à la libération politique des enfants, elle peut être le lieu d’expression de contestation des enfants des interventions de l’animateur et/ou d’interventions d’autres enfants. Si c’est l’idée de Pettit de création d’un forum de contestation qui m’a inspiré cette idée, je crois que cette quatrième étape est plus radicale que l’idée originale de Pettit car, pour Pettit, les juges de ce forum ne sont pas les citoyens eux-mêmes, Pettit se méfiant à la fois du peuple et des parlementaires préfère l’institution d’une commission de sages, d’experts non élus, comme juges de ce forum. Or, dans l’étape supplémentaire que je propose, ce sont l’ensemble des participants de la Communauté de Recherche Philosophique, adulte comme enfants, qui sont juges et non des sages extérieurs à la situation vécue. Cependant, on peut espérer que la pratique de la Communauté de Recherche Philosophique dès le plus jeune âge et même tout au long de la vie permette à long terme de former des citoyens raisonnables, capable par l’exercice régulier du dialogue et non du simple débat d’être mu par la poursuite du bien commun et non par la défense de leur seul intérêt particulier. Peut-être qu’à cette condition là Pettit réviserait la composition des juges de son forum de contestation.

Derrière la finalité de libération intellectuelle des enfants, il y a donc un enjeu de libération politique des enfants mais aussi de libération politique des citoyens en général que porte en son germe la pratique de la Philosophie pour enfants sous forme de Communauté de Recherche Philosophique. C’est pourquoi être animatrice d’ateliers de philosophie pour enfants est donc pour moi une manière de combiner ma passion pour la recherche philosophique à ce qui m’apparaît comme un devoir d’engagement citoyen pour la promotion de la liberté.