Zigzags existentiels. Philosophie, éducation populaire et éducation civique.

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Il y a un an, je publiais ici un article intitulé « Le vivere civile, de la théorie à la pratique ». Alors que je cherchais à boucler l’écriture de mon mémoire sur l’humanisme civique et le néo-républicanisme, je revenais à l’écrit sur mon expérience des chantiers de bénévoles et plus particulièrement celle du chantier de bénévoles international « A game lasting a travel », qui me semblait, et me semble toujours aujourd’hui, être une des possibles mises en pratique du vivere civile. Mais ce que je ne disais pas dans cet article, c’est que j’étais rentrée en France avec une grosse remise en question sur mon orientation : l’éducation populaire ne serait-elle pas un champ d’action qui me permettrait de réaliser bien mieux le vivere civile que la poursuite de mes recherches sur l’humanisme civique et le néo-républicanisme ? Cette remise en question accaparait mon esprit et j’avais du mal à me remettre sérieusement dans l’écriture de mon mémoire. Quelques jours après, une labyrinthite me cloua au lit. Il me devenait alors impossible de terminer sérieusement mon mémoire. Un sale coup de la « fortune » ?

Non, la « fortune » m’offrait là une belle occasion à saisir : l’occasion de me décloisonner de l’université en m’engageant comme volontaire en Service Civique auprès d’une association d’éducation populaire, comme je le souhaitais déjà depuis quelques années. Saisir cette occasion ne fut pas une chose si aisée tant le système français préfère valoriser les parcours universitaires bien unilinéaires. Mais j’étais déterminée à m’engager sur un parcours alternatif : ce fut alors partie pour neuf mois de Service Civique auprès de la Ligue de l’enseignement – FOL93 sur une mission de lutte contre les discriminations et de promotion de l’égalité.

Pendant neuf mois, j’ai participé activement au projet « Éducation à la différence » du secteur Actions éducatives de la FOL93. Ce projet se décline en trois axes : prêt de ressources (malles de livres, expositions, DVD), formations des acteurs et actrices du champ socio-éducatif et interventions en face-à-face dans les structures socio-éducatives du département. Au sein de ce projet global de lutte contre les discriminations, on trouve aussi plusieurs projets distincts, notamment : « Jouons la carte de la fraternité », un projet né il y a quatorze ans à l’initiative de la fédération rhône-alpine de la Ligue de l’enseignement, et « Filles et garçons : cassons les clichés », un jeune projet lancé par la fédération parisienne il y a trois ans et que la FOL93 a décidé de reprendre et mettre en place sur l’année 2012/2013.

Aujourd’hui, lorsque j’essaie de replacer cette expérience dans mon parcours de vie, j’y vois, outre le lien avec mon expérience de chantier de bénévoles international évoquée plus haut, un lien finalement assez profond avec ma première année de Master en Science politique à Paris 8, où plusieurs des cours étaient consacrés à la question des discriminations et tout particulièrement des discriminations fondées sur le genre. En effet, cette année en Service Civique a été l’occasion d’approfondir à la fois mes connaissances et mon engagement vis-à-vis de cette question. L’approche principale abordée durant mon Service Civique fut l’identification et la déconstruction des préjugés et stéréotypes, nécessaires à mes yeux pour s’attaquer aux causes originelles des discriminations.

Cette année passée au sein de la FOL93 m’a permis aussi de réfléchir aux questions de pédagogie ainsi qu’à mon rapport à l’École. Revenons quelques années en arrière. D’une part, je pense avoir été une élève à la fois passionnée par les études dès le plus jeune âge et, disons, relativement docile aux normes scolaires traditionnelles, où le savoir est essentiellement affaire de transmission du maître aux élèves. Mais, d’autre part, mon engagement syndical lycéen à l’UNL m’avait sensibilisée à repenser l’école comme lieu de vie et ainsi sortir de la pensée conservatrice qui fait de l’école un lieu uniquement d’études. Puis mes études supérieures en philosophie ont sans doute tendu à me replacer dans un certain moule conservateur en ce sens qu’elles valorisent l’étude de textes classiques canoniques et donc la conception de la philosophie comme savoir ainsi qu’elles font apparaître la recherche comme une activité individuelle de lecture et d’écriture. J’exagère sans doute le trait mais le fait est que ce n’est qu’arrivée en science politique que la recherche m’a semblé revêtir une dimension plus collective et orale.

La Ligue de l’enseignement est un mouvement d’éducation populaire, qui privilégie les approches pédagogiques actives et participatives. On ne déconstruit des préjugés et des stéréotypes à coup de cours magistraux, ainsi l’essentiel des interventions animées par la Ligue de l’enseignement est basé sur le débat et la libre parole. En intervenant dans certaines écoles, je me suis rendue compte du fossé qu’il pouvait y avoir entre ces approches et l’approche pédagogique majoritairement pratiquée par les professeur-e-s de l’Éducation nationale. J’ai été à plusieurs reprises surprise de voir des professeur-e-s des écoles découvrir les idées qu’exprimaient leurs élèves sur certains sujets alors qu’elles et ils travaillent avec eux au moins 24h par semaine. J’ai aussi été déçue de voir le désintérêt total de certain-e-s pour tout ce qui ne touche pas à la transmission de savoirs disciplinaires, opérant ainsi une séparation très nette entre instruction et éducation.

Cette année a aussi été l’occasion pour moi de participer à une formation dont j’avais rapidement signalé l’existence sur ce blog : le Master in Civic Education organisé en collaboration par l’association italienne Ethica et le James Madison Program de l’Université de Princeton, sous la houlette de Maurizio Viroli. Il s’agit d’une formation originale, dont la visée première n’est ni académique, ni professionnelle. Ce que vise cette formation, c’est susciter et encourager des motivations à devenir des éducateurs civiques. À mes yeux, l’originalité de cette formation réside aussi dans l’approche pédagogique plurielle qu’elle adopte : conférences données par des universitaires suivies de temps de débats équivalents à ceux des conférences, séminaires entre participant-e-s à la formation animés par des tuteurs-participants de précédentes éditions du Master, témoignages de fonctionnaires et/ou d’élus politiques, moments conviviaux autour de repas, etc.

Si ces deux expériences, le Service Civique à la FOL93 et le Master in Civic Education à Asti, m’ont de prime abord significativement éloignée de la philosophie telle qu’elle s’étudie à l’université, elles m’ont aussi permis de redécouvrir la philosophie sous une autre approche : celle de la philosophie pour les enfants ou plus largement des « nouvelles pratiques philosophiques », qui décloisonnent la philosophie de la classe de terminale et de l’université et considèrent sa pratique possible par et pour tout le monde dans multitudes de lieux. Ce qui m’intéresse tout particulièrement dans cette approche est l’articulation entre philosophie, éducation populaire et éducation à la citoyenneté. En mai dernier, j’ai d’abord regardé le stimulant documentaire Des enfants philosophent conçu par Michel Sasseville de l’université Laval au Canada. Puis, en juillet, j’ai participé à la formation à l’animation de « Communauté de Recherche Philosophique » organisé par Michel Desmedt et Hubert Batteux dans le charmant village de Vecmont en Belgique. Concentrée sur quelques jours, cette formation m’a permis de découvrir très concrètement la méthode de Matthew Lipman, pédagogue et philosophe américain majeur pour la philosophie pour les enfants. Pour décrire en quelques mots cette méthode, les participant-e-s de l’activité sont placé-e-s en cercle et l’activité se déroule en six temps : 1/ lecture partagée à haute voix d’un extrait de roman philosophique, 2/ cueillette des questions individuelles suscitées par la lecture du texte écrites sur un tableau commun, 3/ choix de la question à traiter, 4/ délibération commune sur la question, 5/ synthèse de la délibération, 6/ retour réflexif commun sur l’activité. Au final, cette formation m’a permis de (re)découvrir comment réconcilier la philosophie avec une dimension collective et orale.

Pour approfondir les différents points abordés dans cet article, voici quelques liens utiles :

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3 réflexions sur “Zigzags existentiels. Philosophie, éducation populaire et éducation civique.

  1. Consommation et éducation sont un peu antinomiques et il est fort difficile de lutter contre les médias télévisuels, qui abreuvent nos jeunes des Chti’s à Miami et autres débilité de la télé-réalité.

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