Variations tourmentées autour de mon engagement politique, la suite.

Cet article reprend et prolonge quelques-unes des interrogations digressions qui me traversaient déjà en septembre dernier (pour lire ou relire l’article, cliquez ici).

Plein de choses survenues ces dernières semaines ont stimulé ma réflexion autour de mon engagement politique : les résultats des dernières élections cantonales du 17 mars et 24 mars, mes choix de vote des trois dernières élections, mes engagements partisans mis quelque peu entre parenthèses, et ma participation à la journée 2012, Génération changement samedi 2 avril.

Démocratie, élections et abstention

Le 10 mars dernier, pendant que certains se réjouissaient de voir le PS comme le premier parti politique de France, j’observais avec effarement les résultats de mon canton — Douvaine —, et de ma petite commune — Massongy. Sur les 9 prétendants  — dont 3 de gauche — au titre de conseiller général de mon canton, le candidat du PS est arrivé 8è. Sur le podium, le candidat de l’UMP, suivi d’un candidat divers droite — maire d’une des communes du canton — et de la candidate du FN. Moi qui m’imaginais que l’éclatement des candidatures de droite ou sans étiquette laisserait sans crainte le candidat du PS accéder au second tour, ce fut raté. C’est une claque, car pour rappel, en 2004, sur les 7 candidats — dont 4 de gauche —, celui du PS était 2è ! Mais peut-être n’est-ce pas là le plus effarant. Ce qui m’inquiète le plus, à mon petit niveau local, comme au niveau national, c’est le taux d’abstention : 62,99% sur le canton de Douvaine, 55,63% sur l’ensemble des cantons renouvelables.

La démocratie ne doit jamais être considérée comme acquise, car la démocratie est ce régime de l’incertitude et de l’instabilité : il est de notre responsabilité d’actualiser sans cesse la démocratie en participant à la vie politique de la Cité, sinon quoi la démocratie, et par suite la vie politique, mourront. Je disais dans une leçon récente intitulée « Qu’est-ce qu’être démocrate ? » que la démocratie n’était pas tant minée par ses ennemis extérieurs que par ceux intérieurs. Je n’avais pas développé plus que cela qui étaient ces ennemis intérieurs, je le fais maintenant : on pourrait noter, à la manière de Tocqueville, ces individus qui délaissent la vie publique pour la vie privée, ouvrant ainsi le risque au « despotisme démocratique », ces individus existent hélas bel-et-bien mais je ne peux croire qu’ils recouvrent l’ensemble des abstentionnistes, et de toute manière, si c’est le cas la responsabilité, ou plutôt l’irresponsabilité, est partagée car si les médias peuvent bien s’émouvoir une fois les résultats tombés, où étaient-ils lorsqu’ils auraient dû éveiller la conscience citoyenne en organisant des débats publics autour des élections cantonales ? Les élections n’ont de sens que si elles ont été précédées d’un véritable débat public (cf. Amartya Sen, «Les racines globales de la démocratie. Pourquoi la liberté n’est pas une invention de l’Occident»). L’expression de la participation politique démocratique ne peut pas se réduire au vote lors des élections, et peut-être faut-il comprendre dans l’abstention l’expression d’un rejet non de la vie politique mais du système de ce que Bernard Manin appelle le « gouvernement représentatif ». Bernard Manin met en lumière, dans son ouvrage Principes du gouvernement représentatif, que l’élection revêt structurellement un caractère aristocratique et rappelle que chez ceux que l’on considère comme les inventeurs de la démocratie, les Grecs, ce n’était pas l’élection mais le tirage au sort qui était la procédure démocratique par excellence de désignation des gouvernants. Faudrait-il envisager de remettre sur pied une telle procédure pour que nos concitoyens considèrent véritablement démocratique leur système politique ? D’une part, le tirage au sort est radicalement démocratique en ce sens qu’il permet véritablement à n’importe qui, et non à ceux qui appartiennent à une élite, d’être désigné gouvernant politique. Mais d’autre part, laisser au hasard la détermination de ceux qui vont nous gouverner, n’est-ce pas se déronsabiliser vis-à-vis de notre capacité de choix des gouvernants, et par-delà des idées qui les animent ?

À cœur politique ouvert

Je laisse ouvertes ces interrogations et en revient aux scores réalisés par les différents candidats. Il est sans doute facile de me lamenter après coup du si faible score obtenu par le candidat socialiste dans mon canton, mais je dois bien avouer que je n’ai pas voté pour lui. C’est fou, mais depuis que je suis en âge de voter, c’est-à-dire depuis 2009, je n’ai jamais voté pour le Parti Socialiste au premier tour, alors que c’est bien au Parti Socialiste que je me suis en quelque sorte construite politiquement de 2006 à… 2009. En fait, il faut bien observer que c’est aussi depuis 2009 que je n’ai pas renouvelé mon adhésion, et encore moins mon militantisme au Parti Socialiste. N’étant plus adhérente ni militante, je n’ai plus ce sentiment d’appartenance à un parti telle que celle-ci se traduise par une fidélité de vote pour un parti — la seule fidélité qui me reste, c’est celle pour la gauche en général. J’ai voté pour le Front de Gauche aux trois premiers tours (européennes, régionales, cantonales), mais à chaque fois, j’ai hésité et réfléchi, ce n’a jamais été un vote « automatique ». Tout d’abord, lors des élections européennes, je me souviens à quel point le Parti Socialiste, ou du moins ses militants sur internet, martelaient le drapeau du « vote utile » et si je ne me trompe pas, tout vote qui obtiendrait moins de 8% n’aurait pas d’élu et serait ainsi inutile disaient-ils, ce message répété sans cesse avait eu un effet contre-productif sur moi puisque je n’ai pas voté pour le Parti Socialiste avec l’intention de leur envoyer un message pour leur rappeler qu’ils n’étaient pas seuls à gauche, ce en dépit de leur position majoritaire dont j’ai parfaitement conscience. D’une part, la liste pour laquelle j’avais votée a obtenu un élu, alors même qu’elle n’avait pas dépassé la barre des 6%. D’autre part, le message qui ressortait de la bouche du Parti Socialiste aux vues des résultats vraiment mauvais qu’ils avaient obtenus était « maison commune de la gauche ». Ensuite, lors des élections régionales, c’est le cas particulier de la liste départementale du Parti Socialiste en haute-savoie qui me posait problème : sur cette liste, étaient en effet présent des radicaux valoisiens désirés par la volonté de « rassemblement arc-en-ciel » de Jean-Jacques Queyranne, or je crois profondément dans la pertinence du clivage gauche/droite et il me semble que l’on ferait mieux de commencer par le rassemblement à gauche au lieu d’aller chercher des alliances avec le centre droit ! Enfin, lors des élections cantonales, étant éloignée géographiquement du canton où je vote — le canton de Douvaine, en haute-savoie alors que j’habite à Paris —, je me suis contentée de lire les professions de foi des candidats du Parti Socialiste, du Front de Gauche et d’Europe Écologie – Les Verts, or je fus forcée de constater que ces deux derniers avaient fait un effort programmatique bien plus fourni que le Parti Socialiste, resté à mon sens à de grandes lignes générales sur les sujets qu’il faut traiter et non sur les réponses concrètes qu’il faut y apporter.

Donc voilà, je n’ai pas voté pour le Parti Socialiste à ces cantonales mais en voyant le pauvre résultat de celui-ci, je me suis sincèrement interrogée, je me suis sincèrement demandée s’il n’était pas temps pour moi d’y revenir, d’y remiliter. Malgré mes choix de vote, je reste persuadée que le Parti Socialiste est un pilier de la gauche qu’on ne peut pas abattre sans risquer d’abattre la gauche. C’est sans doute pour cela que je n’ai jamais souhaité franchir le pas de l’adhésion et/ou du militantisme au Parti de Gauche, dont la stratégie quant aux (non-)rapports à entretenir avec le Parti Socialiste me semble problématique. Le Parti de Gauche me semble d’ailleurs plus proche du Parti Socialiste que du Nouveau Parti Anticapitaliste malgré les quelques-unes des alliances qui se sont nouées entre le Parti de Gauche et le Nouveau Parti Anticapitaliste. Et je ne comprends pas que le Parti de Gauche, et plus largement le Front de Gauche, soit souvent classé comme à l’extrême-gauche. Jean-Luc Mélenchon, loin d’être le populiste que les médias dessinent à leur guise, m’apparaît comme un profond républicain. L’entretien entre ce dernier et Olivier Besancenot, organisé par Clémentine Autain pour sa revue Regards, est d’ailleurs éclairant sur le point de la méthode : Mélenchon croit à la « révolution citoyenne », autrement dit la révolution qui passe par les institutions, tandis que Besancenot croit à la révolution au sens fort du terme, la révolution par le bas et dans la rue.

Je divague et m’éloigne. Passons au forum 2012, Génération changement auquel j’ai assisté il y a une semaine. Ce forum était organisé par le Mouvement des Jeunes Socialistes et ouvert à tous ses sympathisants, et non seuls ses adhérents et militants. N’ayant pas été à l’université d’été de La Rochelle l’an dernier, cela faisait longtemps que je n’avais pas participé à un événement national de ce genre. J’y ai sans doute perdu mes repères. Ou bien les repères ont changé. La première partie de l’après-midi, intitulée « le plateau », était conçue sur le mode d’une émission télévisée avec un animateur et différents intervenants associatifs, syndicaux et politiques. J’ai l’impression que l’empreinte propre au Mouvement des Jeunes Socialistes y était absente. Les événements politiques deviennent communication. Évolution générale sans doute, non singulière au Mouvement des Jeunes Socialistes. La suite de l’après-midi fut sans doute meilleure : présentation des 8 propositions retenues après la votation mise en place au sein de la campagne Perspectives 2012, puis discours de Laurianne Deniaud — actuelle présidente du Mouvement des Jeunes Socialistes —, et enfin discours à la jeunesse de Martine Aubry — première secrétaire du Parti Socialiste. L’ambiance y était plus militante, plus partisane. Mais il faut le dire, je ne ressens plus la ferveur politique d’antan en écoutant ces discours, en voyant les militants agiter leurs drapeaux et scander « M-M-MJS » ou encore « Tous ensemble, tous ensemble socialistes ! ». Pire, les effets de masse me rendent plus que dubitative et craintive.

Philosophie, dialogue et politique

Il faut que je fasse un bilan de mon militantisme au Mouvement des Jeunes Socialistes. Ma rencontre date de février 2006, lors du mouvement anti-CPE, j’y ai pris ma première carte quelques mois après. J’ai repris ma carte, chaque année, jusqu’à 2010. Nous sommes en 2011, et c’est la première que je m’interroge sur le renouvellement de mon adhésion. Je n’ai pas encore pris ma décision en faveur de celle-ci, peut-être cela évoluera-t-il d’ici quelques semaines. Certes, le Mouvement des Jeunes Socialistes n’est pas un parti politique, c’est une organisation de jeunesse, qui est même autonome du Parti Socialiste. Autonomie au sens où il choisit lui-même ses dirigeants et son orientation politique. Néanmoins, autonomie n’est pas indépendance. Le Mouvement des Jeunes Socialistes participe, dans la plupart des cas, aux campagnes du Parti Socialiste. Et en considérant mes choix de vote, je me sens tout de même mal à l’aise à rester au Mouvement des Jeunes Socialistes.

Au-delà d’une désaffection particulière de mon militantisme à la fois au Parti Socialiste et au Mouvement des Jeunes Socialistes, ne faut-il pas observer chez moi une désaffection général au militantisme politique partisan ? Je souligne le caractère partisan car je crois que c’est moins le militantisme politique que le militantisme partisan qui me gène. Évidemment que j’ai toujours des idéaux politiques à faire valoir, mais je ne sais pas si passer par des structures partisanes est le meilleur moyen pour authentiquement les porter. En tout cas pour moi, car je crois que je suis efficace lorsque je ressens de la faveur à ce que je fais, or force est de constater que je n’en ai pas, ou plus, lorsque je participe à des événements partisans décrits plus haut, ou lorsque je dois réaliser des tâches basiques du militantisme partisan. En revanche, je ressens de la ferveur lorsque je lis et j’écris de la philosophie politique, et partager mes écrits sur ce blog et échanger avec certains de mes lecteurs n’est pas dénué de prise de position politique. Philosopher n’est pas une activité neutre, car philosopher c’est déjà orienter sa propre vie selon certaines valeurs — l’amour du savoir, ou plutôt l’amour du pourquoi, qui passe notamment par l’amour du dialogue —, or une vie humaine est intrinsèquement composée de relations aux autres, et pratiquant le dialogue dans ses relations aux autres, philosopher, c’est agir au-delà de sa sphère strictement personnelle. Jugeant le dialogue constitutif de la politique au sens noble du terme — au moins idéalement —, l’activité philosophique me semble avoir, par conséquent, une dimension tout à fait politique. Pour en revenir à la vie politique partisane, c’est-à-dire en tant que les protagonistes de la vie politique sont les partis politiques, je commence sérieusement à douter qu’elle soit le mieux à même de créer les conditions du dialogue. Et je ne me réjouis pas de cette situation, j’en suis sincèrement triste. Aussi, je me demande si la désaffection de la vie politique ne provient du fait qu’elle soit partisane, et ainsi davantage politicienne que politique. À partir de ce constat, il me semble pertinent de penser de nouvelles conditions du dialogue. J’en reviens à la procédure du tirage au sort, cette fois-ci comme possible nouvelle condition du dialogue. L’avantage de cette procédure, c’est qu’en tirant n’importe quel citoyen pour accéder à la fonction de gouvernant, nos gouvernants seront peut-être moins dogmatiques dans leurs positions — comme peuvent l’être malheureusement certains politiciens — et par suite plus ouverts à un authentique dialogue (voir par exemple, ce qu’on appelle les «conférences de citoyens»). Évidemment, le risque de placer gouvernants des citoyens dont on ne connaît les idées a priori existe, mais peut-être cette prise de risque pourrait-elle enfin redonner ses lettres de noblesse à une réelle démocratie.

Réflexion à poursuivre…


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