Qu’est-ce qu’être démocrate ?

[Padova, Prato della valle, 21 janvier 2011]

«Être démocrate» apparaît aujourd’hui comme le critère de légitimation du sujet de l’action politique, que celui-ci soit un homme, un groupe, ou un État. La consensuelle popularité de ce critère est telle que personne —ou presque— revendique explicitement n’être pas démocrate. Mais si tout le monde —ou presque— se dit être démocrate, peut-être est-ce le signe de la perte de sens de cette expression, la perte de substance de cette manière d’être. Notre tâche est alors d’examiner et de (re)penser ce qu’est être démocrate.

La démocratie désigne étymologiquement la souveraineté du peuple. Ainsi être démocrate serait laisser le pouvoir absolu entre les mains du peuple. Mais laisser une telle absoluité du pouvoir ne risque-t-elle pas de conduire au excès que le démocrate cherche au départ à combattre en attribuant le pouvoir au peuple ? Dès lors être démocrate, n’est-ce pas cadrer le pouvoir du peuple par des institutions ? Une fois ces institutions mises en place, suffit-il de s’y reposer pour être démocrate ? Ou bien la démocratie requiert-elle l’action du démocrate pour véritablement exister ?

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Dans un premier moment de réflexion, à partir de la définition étymologique de la démocratie, association de –démos et –kratia, comme souveraineté du peuple, nous souhaiterions examiner l’idée selon laquelle être démocrate, c’est laisser s’exercer la souveraineté du peuple.

La souveraineté désigne la «puissance de commandement», il s’agit de la prérogative possédée par une subjectivité d’exercer le pouvoir. La souveraineté est le signe de l’autorité suprême. La demokratia — souveraineté du peuple — s’est construite en opposition à d’autres types de souveraineté, à d’autres formes de régimes politiques où le kratos ou l’arkhè sont attribués à d’autres subjectivités que le peuple. Contre quelles souverainetés s’est imposée la démocratie ? Sur le plan «quantitatif», elle s’est définie en opposition à la monarkhia et à l’oligarkhia, c’est-à-dire contre le commandement d’un seul ou d’un petit nombre. Sur le plan «qualitatif», elle s’est définie en opposition à l’aristokratia, c’est-à-dire contre la souveraineté des meilleurs. Ainsi, la souveraineté du peuple apparaît comme la souveraineté du grand nombre, la souveraineté de tous sans distinction, de tout le monde donc. Pourrions-nous alors renommer la démocratie comme une omnicratie, le pouvoir de tous — et puisqu’il est absolu — sur tout, nous reviendrons plus tard sur cette catégorie. Pour le moment, essayons de caractériser plus précisément qui est ce peuple, ce «tout le monde». Nous pouvons définir de prime abord le peuple comme une entité collective et multiforme. Aussi verrons-nous apparaître le peuple comme une foule ou une masse, c’est-à-dire une entité nombreuse, versatile guidée par sa volonté charmée. C’est à partir de cette analyse, le démocrate, celui qui laisse s’exercer la souveraineté du peuple, a tendance à se confondre au populiste. Être démocrate serait alors flatter les passions populaires au moyen, bien souvent, de la démagogie.

À présent, il convient d’examiner plus précisément comment, ou de quelle manière, s’exerce le pouvoir souverain du peuple. Quelles sont les applications concrètes du démocrate ? Être démocrate, c’est ne pas faire de distinction hiérarchique entre les hommes, c’est considérer une égalité entre les hommes. De l’idée d’une égalité métaphysique, qui considère que tous les hommes ont une égale dignité, va découler l’idée d’une égalité civique, qui considère que tous les hommes ont une égale compétence à participer à l’exercice du pouvoir politique. Quelle est la mise en pratique correspondante à cette idée ? Comme tous les hommes ne peuvent pas simultanément exercer le pouvoir, comment satisfaire cette exigence d’égalité civique dans le mode de désignation des gouvernants ? Pour satisfaire le plus pleinement cette exigence, être démocrate, c’est sans doute recourir au tirage au sort, celui-ci permettant véritablement à n’importe qui d’être désigné aléatoirement pour être exercer la charge politique. Les Anciens considéraient en effet le tirage au sort comme le mode de désignation démocratique par excellence et non le suffrage électif, celui-ci étant considéré comme un mode de désignation aristocratique si l’on s’en réfère par exemple au chapitre 12 du livre II des Politiques d’Aristote. De plus, pour satisfaire l’exigence d’égalité civique, il convient de mettre en place un principe de rotation des charges. Être démocrate, c’est accepter d’être tour-à-tour gouvernant puis gouverné. Enfin, derrière l’idée d’égalité civique se cache peut-être aussi l’idée d’une égalité axiologique des opinions. Être démocrate, c’est considérer que la compétence politique ne provient pas du savoir, ainsi le savant n’a pas plus de légitimité à exercer le pouvoir que l’ignorant. Être démocrate sans être nécessairement démagogue, c’est au moins ne pas discréditer les démagogues pour leur démagogie, pour leur opinion, leur non-souci du vrai.

Après avoir traité la question de savoir comment s’exerce le pouvoir du peuple, sous l’angle du qui plus précisément dans le peuple, il nous faut traiter cette question, sous l’angle du pour qui, ou en vue de qui. La souveraineté du peuple n’est pas simplement l’exercice du pouvoir par le peuple, elle est aussi l’exercice du pouvoir pour le peuple. Nous avons précédemment dit que la souveraineté du peuple correspondait à la souveraineté du grand nombre, ainsi pouvons-nous comprendre que le critère pour trancher entre les décisions soit un critère numéraire, à savoir celui de la majorité. Cette souveraineté correspond à une volonté, et nous pouvons nous demander face à ce critère si l’orientation de la majorité ne représente pas la défense d’un intérêt particulier, majoritaire certes mais quand même particulier, davantage que la défense d’un intérêt général. Ainsi lorsque nous parlons de pouvoir pour le peuple, peut-être faut-il entendre le peuple dans une acception moins politique que sociologique. Au livre VIII de La République, Platon conçoit la démocratie comme le régime des pauvres qui destituent et volent les riches. Être démocrate, pour Platon, c’est gouverner dans l’intérêt des pauvres. Au-delà de l’égalité civique, c’est l’égalité matérielle que vise le démocrate, une homogénéisation au prix du nivellement par le bas. En outre, au-delà des conséquences matérielles du règne du grand nombre, du règne de la majorité, nous pouvons aussi nous intéresser aux conséquences «spirituelles» ou «morales». Tocqueville souligne la puissance d’opinion de la majorité conduisant à une «tyrannie de la majorité» : «la majorité trace un cercle formidable autour de la pensée. Au-dedans de ces limites, l’écrivain est libre ; mais malheur à lui s’il ose en sortir», écrit-il au chapitre VII de la deuxième partie du premier tome de La démocratie en Amérique. Ainsi être démocrate, ne signifie-t-il pas au fond être conformiste ?

Au terme de ce premier moment de réflexion, nous voyons d’une part qu’être démocrate consiste à déplacer le centre de gravité du pouvoir, en orientant celui-ci vers le peuple. Mais le peuple, ou le grand nombre, exerce-t-il le pouvoir de manière réellement différente par rapport à un seul ou un petit nombre ?  D’une part, nous semblons avoir vu qu’être démocrate reste agir dans son intérêt, c’est-à-dire toujours l’intérêt particulier de celui qui détient le pouvoir. D’autre part, par sa défense de l’égalité arithmétique, être démocrate semble être «médiocrate» — le démocrate se contenterait de la souveraineté des médiocres. Dans ses conditions, nous voyons mal pourquoi plus de légitimité serait accordée au démocrate.

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Il convient ici de se rappeler que le démocrate prétend exercer le pouvoir de manière tout à fait différente et opposée à celle du tyran : contre un usage personnel, arbitraire et abusif du pouvoir, se dessine en contraste une discipline collective au travers d’un usage juste et modéré du pouvoir. Dans ce deuxième moment de réflexion, nous allons montrer qu’être démocrate, c’est respecter une série de règles fondamentales, un ensemble de règles du jeu démocratique pour reprendre la terminologie du philosophe italien Norberto Bobbio.

La démocratie diffère des autres types de gouvernements non seulement par sa forme de gouvernement, mais surtout par son mode de gouvernement. Être démocrate, c’est se placer dans une option du «gouvernement des lois», option qui se démarque de celle du «gouvernement des hommes». Être démocrate, c’est donc considérer que le pouvoir du peuple doit s’exercer dans un certain cadre juridique. Autrement dit, la démocratie est inséparable d’un système institutionnel qui vient borner ses possibilités d’actions, ceci dans un objectif d’empêcher tout usage abusif du pouvoir. Ce système institutionnel, c’est ce qu’on nomme l’État de droit, qui contraint tout citoyen, gouvernant comme gouverné, au même respect de la loi. Si nous pensons que l’usage abusif du pouvoir trouve sa source dans la concentration du pouvoir, alors pour empêcher un tel usage, il convient de désunifier le pouvoir, de pluraliser le pouvoir, donc de distinguer différents pôles du pouvoir. Montesquieu écrit au livre XI, chapitre 4 de L’esprit des lois : «pour qu’on ne puisse abuser du pouvoir, il faut que, par la disposition des choses, le pouvoir arrête le pouvoir». Autrement dit, il faut procéder à une distribution et une distinction des pouvoirs telle que ces différents pouvoirs soient dépendants les uns des autres de sorte qu’ils s’équilibrent et se neutralisent les uns les autres. De surcroît, être démocrate, c’est accepter et reconnaître l’existence de contre-pouvoirs, qui permettent à la fois à une meilleure représentation de la pluralité sociale et surtout à limiter le pouvoir étatique. Les contre-pouvoirs peuvent se décliner sous plusieurs formes aussi différentes que les pouvoirs locaux, nés de la décentralisation, ou que le pouvoir de la presse, appelé le «quatrième pouvoir», ou encore celui de l’internet, qui constitue peut-être le «cinquième pouvoir». En somme, le démocrate se définit par opposition au totalitaire en ceci qu’il ne prétend pas à l’État absolu.

Le mode de gouvernement du démocrate s’inscrit dans un idéal de modération et de mesure. Être démocrate, c’est prendre des décisions en passant par la négociation entre les diverses parties en jeu. Négocier, c’est vouloir dépasser les antagonismes fondamentaux des protagonistes. Le démocrate cherche à dépasser les antagonismes fondamentaux des protagonistes, c’est-à-dire à pacifier les intérêts divergents de chacun, cela signifie en fait qu’il vise un accord sur lequel les protagonistes exprimeront un consentement. Être démocrate apparaît ainsi comme être davantage consensuel que conflictuel. Le démocrate s’oppose au révolutionnaire en ceci que son action ne s’inscrit pas sur le mode de la radicalité. Cette absence de radicalité va aussi se trouver dans la limitation du champ de l’intervention politique. Pour empêcher tout usage abusif du pouvoir, il ne s’agit pas simplement de procéder à une limitation des pouvoirs par une distinction des pouvoirs, mais également à une limitation des fonctions du pouvoir. Être démocrate, c’est se prémunir des risques de l’État maximal. L’omnicratie n’est pas l’horizon souhaité par le démocrate, il ne considère pas légitime l’idéal du gouvernement de tous sur tout.

Être démocrate implique d’être libéral, au sens politique du terme. Au travers de la limitation des pouvoirs et de la limitation des fonctions du pouvoir, c’est l’émancipation de la sphère civile par rapport à la sphère étatique qui est rendue possible et qui est visée. L’État démocrate n’a pas à déterminer les mœurs de la société. Dans son fameux discours de 1819, intitulé De la liberté des Anciens comparée à la liberté des Modernes, Benjamin  Constant s’exclame : «Prions l’autorité de rester dans ses limites. Qu’elle se borne à être juste ; nous nous chargerons d’être heureux». Nous percevons ici ce que John Rawls théorisera plus tard comme la priorité du juste sur les conceptions du Bien. L’État démocrate a un devoir de neutralité axiologique vis-à-vis des différentes doctrines compréhensives, il n’a pas à se prononcer sur une hiérarchisation de ce qui a de la valeur dans l’existence humaine. La démocratie est inséparable du pluralisme axiologique, et être démocrate, c’est reconnaître à chaque homme sa capacité à choisir les valeurs qu’il souhaite respectivement poursuivre dans son existence, sa capacité à s’individuer. Plus globalement, être démocrate, c’est reconnaître une série de droits civils, entendus comme l’ensemble des droits fondamentaux attachés à la vie privée, parmi lesquels la liberté de conscience, de pensée, d’expression, etc.

Au terme de ce deuxième moment de réflexion, nous avons vu qu’être démocrate, c’est s’inscrire dans un système juridique qui pacifie la vie politique et limite la souveraineté populaire au profit de la souveraineté de la loi, loi qui reconnaît une certaine souveraineté aux individus. Mais à se contenter de reconnaître les hommes comme des individus, ne risquons-nous pas de tomber dans l’autre excès de la démocratie que Tocqueville nommait le «despotisme démocratique», à savoir que les individus se retournant vers leur sphère privée délaissent la sphère publique laissant le champ libre à toute prise de pouvoir par un despote ? En outre, si la démocratie implique une certaine structure juridique, le démocrate peut-il s’y réduire ? Être démocrate, est-ce simplement s’inscrire dans des normes ? N’y a-t-il pas illusion à prétendre être démocrate sans défendre certaines valeurs ?

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Dans ce troisième et dernier moment de réflexion, nous aimerions montrer qu’être démocrate, c’est actualiser la démocratie, et cela nécessite un effort sans cesse renouvelé. Nous avons vu précédemment que les ennemis de la démocratie ne sont pas seulement externes à la démocratie, il y a des germes anti-démocrates qui ont tendance à se développer sur le plan interne de la démocratie. Il s’agira de se demander ici : comment le démocrate peut-il réanimer de l’intérieur la structure que l’on nomme démocratie ? Quel rôle joue le démocrate au sein de la démocratie ? L’idée générale que nous soutiendrons ici est qu’être démocrate, c’est militer et œuvrer à la vitalité du débat public, comprise comme le signe de la participation du peuple au pouvoir politique.

Examinons en premier lieu les conditions de possibilité du débat public, à travers les sujets qui doivent y prendre part. Tout d’abord, le démocrate doit se prémunir de deux excès produits par la démocratie que nous avons vu dans les deux moments de réflexion précédents, à savoir que le peuple ne soit qu’une masse guidée par ses désirs ou qu’il ne soit qu’une somme d’individus divers et variés guidés par leurs intérêts privés. Le peuple, le démos, n’est pas le pléthos, il se compose d’une communauté de citoyens. Un citoyen se définit non par son indépendance comme l’individu, mais par son appartenance à une communauté politique. Cette appartenance n’est pas que juridique : avoir le droit à participer à la vie de la communauté politique ne suffit pas à être citoyen. On ne naît pas citoyen, on le devient : pour cela, il faut exercer sa participation à la vie de la communauté politique. Comment le démocrate peut-il parvenir à constituer une communauté de citoyens ? Pour transformer l’agrégation d’individus en une communauté de citoyens, le démocrate doit mettre l’accent sur l’éducation. Être démocrate, c’est défendre des valeurs progressistes : l’égalité métaphysique entre les hommes est le signe du refus de tout essentialisme. Tous les hommes naissent égaux en dignité car ils ont tous la possibilité, la capacité de sortir d’eux-même. Le démocrate conçoit l’homme comme un être perfectible.

Être démocrate, c’est reconnaître la contingence de l’histoire humaine. En démocratie, rien n’est figé. Et si rien n’est joué d’avance, nous devons réviser notre jugement selon lequel être démocrate, c’est être consensuel. Être démocrate n’est pas être révolutionnaire, car la démocratie implique un cadre institutionnel. Mais ceci étant, la démocratie est l’expérience de l’abolition de toute transcendance et ce cadre institutionnel est là pour accueillir l’immanence du conflit. Dans le conflit, nous ne pouvons pas être neutre. La neutralité est une illusion ou une mauvaise foi, la contingence historique nous oblige à prendre part au conflit, à nous y engager. Être démocrate, c’est assumer sa responsabilité à orienter l’histoire vers tel ou tel sens. Le conflit dont nous parlons doit être un conflit d’idées et non de personnes. Il convient de dépersonnaliser le débat en vue de le repolitiser, d’y réaffirmer et assumer les clivages idéologiques qui s’y jouent. Il s’agit de comprendre que le conflit ne nous désunie pas, mais construit et constitue notre communauté politique.

Être démocrate, c’est remettre la politique au cœur de l’existence humaine. La politique commence lorsque nous choisissons collectivement des décisions orientant notre devenir. Or ces choix collectifs, seul le démocrate les rend possible. Être démocrate, c’est rendre les homme acteurs de leur histoire, pour le pire mais aussi pour le meilleur. Être démocrate, c’est prendre le risque d’une expérience incertaine dont personne ne connaît l’issue mais cette indétermination rend seule possible notre liberté. Ainsi le démocrate affirme l’exercice de la liberté, entendue comme participation politique, comme valeur car elle est la condition de vie de la démocratie, et même de la vie politique. Cet exercice de la liberté auquel se voue le démocrate et auquel il appelle ses semblables à se vouer vise à déterminer — toujours provisoirement certes — un horizon de sens à notre existence.

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Pour conclure brièvement, être démocrate n’est pas un état de repos : s’inscrire dans les cadres traditionnels de la démocratie libérale ne suffit pas. Être démocrate est un état de mouvement qui consiste à s’engager dans un combat permanent pour la liberté réelle de tous, et par-delà pour le progrès de tous.


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7 réflexions sur “Qu’est-ce qu’être démocrate ?

  1. La démocratie n’a pas pour objet la limitation du pouvoir, mais la désignation de celui qui l’exerce. Elle n’apporte pas non plus de réponse à la question du vivre ensemble car elle n’est que « l’oppression du peuple par le peuple » (Oscar Wilde). La démocratie, c’est la passion d’intervenir dans la vie des autres. Voter consiste à imposer ses préférences par la contrainte, c’est bafouer le droit de propriété naturelle que chacun possède sur sa personne et sur ses biens; par exemple, pour M. Rothbard, la taxation est un vol car l’argent public finit toujours dans des poches privées. Quant à l’intérêt général, il s’agit groupes d’individus qui tentent de faire passer leurs intérêts particuliers pour l’intérêt général ( la grande fiction à travers laquelle tout le monde cherche à vivre aux dépends de tout le monde F. Bastiat). Sur ce sujet, je ne peux que vous inviter à lire les travaux de James Buchanan. Cordialement

    • Quelque chose me fascine assez chez les libertariens : pourquoi voyez-vous dans l’intervention d’autrui dans notre existence structurellement un mal ?

      La présence d’autrui dans notre existence, et les interactions qui en résultent peuvent donner naissance à d’incroyables richesses humaines ! Il me semble bien réducteur de ne considérer l’être humain que comme un individu égoïste mû par son seul intérêt particulier.

  2. Vous avez évidemment raison, la présence d’autrui dans notre existence est une formidable source de richesses … lorsque cette présence est choisie. Dans le cas contraire, ce n est pas un échange mais une intrusion( par exemple lorsque la majorité IMPOSE sa volonté à la minorité). C’est la différence entre le marché( si décrié) et la politique( tant vénérée ). Quant à la notion d’individu égoïste, Stuart Mill et l’école utilitariste démontrent que notre comportement n’est jamais totalement altruiste mais plutôt  » égo-altruiste « ; quand je fais un don à une œuvre de charité, cela m’aide à me sentir meilleur ou encore si je vous incite à écrire plus souvent sur votre blog, c’est parce que je prends plaisir à le lire.

    • Il me semble que les deux exemples que vous donnez de l’égo-altruisme relèvent de deux catégories distinctes. Dans un cas, donner à autrui vous procure du bien par ce seul acte, tandis que dans l’autre, donner à autrui vous procure du bien à condition qu’autrui vous donne quelque chose en retour, vous agissez donc pour autrui en espérant une action en retour.

      Cela me conduit à la remarque suivante : la question n’est pas de savoir si l’action pour autrui est conjointement une action pour soi, mais de savoir qu’est-ce qui motive premièrement cette action : autrui ou soi ? Car dans le premier cas, comme vous n’attendez rien en retour, vous renouvellerez aisément votre action pour autrui, tandis que dans le second cas, comme vous attendez quelque chose en retour, si autrui ne vous rend rien, vous allez finir par vous lasser de lui donner quelque chose si vous ne lui donniez quelque chose qu’en l’attente d’un retour.

      Ensuite, l’égo-altruisme, qui comme vous le notez vient de l’utilitarisme, implique de concevoir l’homme comme un « maximisateur rationnel », or ceci me pose problème. L’homme me semble plus complexe que cela : il est tantôt un maximisateur rationnel, c’est-à-dire quelqu’un qui calcule ses intérêts avant de procéder à telle ou telle action, tantôt un être sentimental, c’est-à-dire quelqu’un qui est capable de l’amour et peut donner à autrui pour donner à autrui.

  3. J’ai pris un certain plaisir à lire cette article, qui, me semble t-il, est une dissertation de table, ou alors, si je me trompe, il y ressemble très fortement – un peu trop à mon goût, car la vivacité de l’esprit en est altérée. Je voudrais m’arrêter sur quelques points de ton exposé.

    1. La démocratie et l’idée du peuple

    Il me semble que la façon dont on présente la démo-cratie est grandement erronée, de même que tu la présentes dans la première partie au niveau du « comment » de l’action du peuple sur le gouvernement. A ce niveau, Nkrumah est intéressant car comment rendre compte des aspirations du peuple en démocratie et éviter de tomber dans la tyrannie. Il faut que le peuple ait des moyens de pression, c’est à dire qu’il ait de la force ou qu’il ait des moyens de faire entendre sa voix et de se faire obéir. Ce ne sera le cas que s’il dispose d’une immixtion directe dans les affaires gouvernementales et que rien de ce qui ne se fait, ne se fait sans lui. Voir mon article sur la question pour plus de développements: http://jeanericbitang.wordpress.com/2011/04/08/la-democratie-pourquoi-comment/.
    Plus loin, il faudrait s’interroger et interroger cette notion de « peuple ». Qui est le peuple? Est-ce que la majorité du peuple rend compte des aspirations réelles de ce dernier, car il est possible de manipuler les gens, même si tu précises – et c’est très bien – qu’il faut un minimum d’instruction pour être un « citoyen » et que les citoyens sont loin d’être des moutons. Toutefois, et c’est le drame, bien que n’étant pas des moutons, les citoyens sont facilement influençables par l’idéologie, et précisément par ce qu’Althusser appelle les « appareils idéologiques » de l’Etat. Il est très facile de faire croire à la majorité des Français que la France n’a pas fait un coup d’Etat à la Côte d’Ivoire et qu’elle veut promouvoir…la démocratie! Il est très facile de faire passer Kadhafi pour un fou qui ne sait pas faire la différence entre un libyen et un étranger; comme il est très facile de faire penser au peuple que les insurgés de Misrata, rebelles de leur état, ont le droit – démocratique?- de s’en prendre à un régime en place. Et tout le monde – ou presque – applaudit. Tout le monde, ou presque, c’est à dire la majorité. Il est donc possible que la majorité soit dans l’erreur. Alors, à cause de la démocratie, on doit laisser la cité courir à sa perte? Il me semble bien que non. Ici, il faut que la démocratie devienne une affaire de science, c’est à dire de savoir. C’est celui qui sait qui doit avoir le dernier mot, peser le pour et le contre et décider pour le peuple. Ici, je rejoins naturellement Platon. Définitivement, cette idée de « majorité » est assez confuse et ne peut en aucun cas légitimer l’exercice du pouvoir politique.
    De plus, la démocratie n’annihile pas le despotisme, elle lui change juste de nom. Du despotisme de l’Un, elle passe au despotisme du Nombre: dictature du plus grand nombre et on pourrait se poser la question de savoir s’il est mieux qu’un soit despote – ce despotisme étant dit sévère – au lieu que Plusieurs le soit – ce despotisme étant dit léger – par exemple ou alors, tous les despotismes se valent et ne sont pas souhaitables. Cette interrogation grave nous montre que nous ne pouvons donc pas nous accorder sur l’idée d’égalité dans la démocratie. L’égalité, justement, parlons-en.

    2. Démocratie et classes sociales: l’idée de distinction hiérarchiques des hommes

    Tu dis que la démocratie ne doit pas prendre en compte les différences hiérarchiques entre les hommes, mais s’il faut s’en tenir à ce principe, le premier acte d’un gouvernement véritablement démocratique serait de supprimer les classes sociales; or, nous le voyons bien, dans tous les Etats qui se réclament de la démocratie, les classes sociales existent, mieux, elles sont encouragées, c’est à dire que la fracture de la société est consubstantielle à ses derniers. Le problème c’est que dès qu’on supprime les classes – ou tente de le faire – on est taxé de diable pour les « démocrates ». Les différences entre les hommes ne sont pas des différences accidentelles comme la couleur de peau, l’origine – même si ces dernières peuvent influencer le raisonnement (il n’ y a qu’à voir cette affaire de la FFF avec l’idée de quotas) – mais des différences à l’échelle sociale, différence de classes: pauvre et riche. C’est cette différence qui, en premier – mais non exclusivement – façonne notre vision des choses. La démocratie, sur le plan social encourage donc la lutte des classes et, à cause de ce fait, nous ne pouvons pas dire qu’elle encourage l’ « égalité » entre les hommes. Nous pouvons argumenter en disant que même si ces différences existent, elles ne sont pas « prises en compte » comme tu sembles le dire, ou, plus précisément, elles ne « doivent » pas l’être, mais je répondrais qu’il ne faut pas attendre un scandale – et il y a en plusieurs dans le monde en ce moment – pour voir que la démocratie échoue. En tous cas, telle qu’on nous la présente. Et à partir de cette remarque, ta conclusion:

    « Être démocrate est un état de mouvement qui consiste à s’engager dans un combat permanent pour la liberté réelle de tous, et par-delà pour le progrès de tous »

    perd toute sa saveur, car le progrès de l’un, en situation de lutte des classes est le déclin de l’autre. Ici encore il y a méprise d’une classe, inégalité à moins que tu ne considères avec Hegel, que l’esclave a fait naitre parmi les Noirs plus d’humanité, c’est à dire que le sous-développement des factions pauvres des sociétés capitalistes et démocrates est une humanisation dialectique de ces derniers. Mais tu conviendras qu’il est assez difficile de suivre Hegel sur cette lancée. N’est-ce pas?

    3. Limiter le pouvoir? Exigence du peuple?

    La limitation du pouvoir est une exigence démocratique. Soit! Mais exigence de qui? S’il est dit que c’est le Peuple qui décide pour lui la manière dont il doit être gouverné alors même la dictature est démocratique; il suffirait pour cela que le Peuple l’ait ainsi décidé. Ici aussi, Nkumah semble avoir été plus loin que tout le monde en laissant penser qu’une pareille démocratie est possible. La démocratie n’est pas exogène au Peuple et c’est le Peuple lui-même qui décide de comment il veut être dirigé; or puisque c’est le Peuple qui décide, et que tous les peuples ne sont pas réductibles l’un à l’autre, alors les principes « démocratiques » – c’est à dire déterminés par le Peuple pour lui-même – ne peuvent en aucun cas être inférés à tous les Peuples. Il y aurait ici, comme c’est le cas dans la sphère politique internationale, non dictature du Nombre – interne – mais dictature de l’Autre: colonisation politique! Et dans les cas extrêmes, comme en Côte d’Ivoire, re-colonisation.
    Mais je n’ai pas que des critiques à l’endroit de ton article. Il a le grand mérite – je dirais l’immense mérite – de reconnaitre la nécessité de l’actualisation continuelle des principes démocratiques et ce faisant, de la démocratie elle-même.
    A bientôt.

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