La médecine et l’amour dans le discours d’Éryximaque — Platon, Le Banquet (186a-186e)

Je publie ici le texte d’un exposé prononcé pour un cours d’histoire de la philosophie portant sur Marsile Ficin. (Je crois que je suis encore assez mal à l’aise avec l’exercice de présentation d’un texte sans le commenter analytiquement.)

Platon, Le Banquet, trad. Luc Brisson, Paris, GF Flammarion, 2005, pp. 108-110

«C’est fort bien à mon avis d’avoir distingué deux Éros ; mais cette distinction ne concerne pas seulement les âmes des êtres humains qui recherchent de beaux êtres humains ; elle se retrouve aussi dans les autres choses qui recherchent toute sorte d’autres choses, que ce soit dans le corps des vivants dans leur ensemble, dans les plantes qui poussent dans la terre et pour ainsi dire en toutes choses. La médecine, notre art, nous permet, me semble-t-il, de constater à quel point il est grand et étonnant ce dieu et comment il étend son pouvoir à toutes choses, aussi bien aux choses humaines qu’aux choses divines.

C’est par la médecine que je commencerai mon discours, de façon à donner à cet art la place d’honneur. En effet, la nature des corps comporte le double Éros que je viens d’évoquer. Car, dans le corps, ce qui est sain et ce qui est malade, c’est, tout le monde l’admet, quelque chose de différent et de dissemblable. Or le dissemblable recherche et aime le dissemblable. Ainsi donc, l’amour inhérent à la partie saine est différent de l’amour inhérent à la partie malade. Dès lors, de même qu’il est beau — Pausanias le disait à l’instant — d’accorder ses faveurs aux êtres humains qui le méritent, et honteux d’accorder ses faveurs aux débauchés, de même, quand il s’agit des corps eux-mêmes, favoriser ce qu’il y a de bon et de sain dans chaque corps est beau et c’est ce qu’il faut faire, et c’est cela que l’on appelle la médecine, tandis que cela est honteux pour ce qui est mauvais et malsain et qu’il faut défavoriser, si l’on veut suivre les règles de l’art. Car, pour le dire en un mot, la médecine est la science des opérations de remplissage et d’évacuation du corps que provoque Éros ; et celui qui sait distinguer dans ces cas quel est le bon Éros et quel est le mauvais, celui-là est le médecin le plus accompli. De même, celui qui sait opérer les changements qui permettent d’acquérir un Éros à la place de l’autre, qui donc sait comment faire naître Éros dans les corps où il ne se trouve pas, alors qu’il devrait s’y trouver, et qui dans le cas contraire sait comment l’en faire partir quand il s’y trouve, celui-là est sans doute un bon praticien. Il doit bien sûr être en mesure de faire apparaître l’affection et l’amour mutuels entre les choses qui dans le corps sont le plus en conflit, ce sont celles qui sont au plus haut point des opposés : le froid et le chaud, le piquant et le doux, le sec et l’humide et toutes choses analogues. C’est parce qu’il a su établir entre ces choses amour et concorde que notre ancêtre, Asclépios, a fondé notre art, comme vous le rapportez, vous les poètes, et comme j’en suis persuadé, moi.»

Introduction

Le discours d’Éryximaque est un extrait du Banquet, dialogue de la période de la maturité de Platon. Plus précisément, il s’agit du troisième des discours du Banquet de Platon. Il fait partie des cinq discours que bon nombre des commentateurs, dont notamment Léon Robin, ont considéré comme étant des théories non-philosophiques[1], hypothèse de lecture que nous devrons interroger pour ce qui concerne le discours d’Éryximaque en particulier. Le thème de cette partie du discours d’Éryximaque est l’objet sur lequel se porte l’Erôs. Il s’agit de s’interroger sur jusqu’où s’étendent les pouvoirs de l’Erôs ? Éryximaque, à partir de son art qu’est la médecine, va reprendre la distinction entre deux Erôs opérée par Pausanias dans le précédent discours et étendre celle-ci à toutes choses.

Mon exposé ne consistera pas en un commentaire analytique du discours d’Éryximaque, mais simplement en une présentation de ce discours, avec ses sous-bassements et ses enjeux. Je procéderai en trois moments. Tout d’abord, dans un premier moment, je voudrais examiner la place du discours d’Éryximaque dans le Banquet. Puis, dans un deuxième moment, j’aimerais présenter qui est Éryximaque et quelles sont les sources sur lesquelles il s’appuie pour définir sa médecine. Enfin, dans un troisième et dernier moment, je me demanderai si son discours n’a qu’une portée médicale, sinon s’il a une portée philosophique, voire théologique.

La place du discours d’Éryximaque dans le Banquet

Comme je viens de le rappeler en introduction, le discours d’Éryximaque est le troisième discours du Banquet. Mais normalement, d’après la disposition des intervenants du banquet, le troisième à parler aurait dû être Aristophane. On se demande alors de quoi résulte l’inversion de ces deux discours ? Après la «pause de Pausanias»[2], soulignons le jeu de mot, en 185c-e, Aristodème rapporte qu’Aristophane étant pris d’un violent hoquet, celui-ci demande à Éryximaque d’une part de prendre à sa place son tour de parole et d’autre part de l’aider à arrêter son hoquet. Éryximaque est en effet à même de lui donner des remèdes pour arrêter son hoquet car il est médecin, et il faut ajouter que Platon glisse encore ici un jeu de mot dans cet intermède quelque peu comique puisqu’en grec, Éryximaque signifie, comme l’a remarqué le commentateur Otto Apelt, «celui qui combat les éructations»[3]. Léon Robin, dans sa «Notice» du Banquet, rend compte du contenu cet épisode en soutenant que Platon aurait voulu montrer les effets négatifs de la consommation excessive de vin chez Aristophane, celui-ci ayant effectivement avoué, en 176b, qu’il faisait partie de ceux qui avaient trop bu la veille [4]. Cette inversion entre les prises de parole d’Aristophane et d’Éryximaque peut alors permettre de rassembler pour les trois premiers discours ceux que Léo Strauss a catégorisé, dans ses leçons sur Le Banquet, comme les «buveurs faibles»[5].

Quant à la place précise de cet épisode permettant d’introduire le discours d’Éryximaque en troisième position, Léon Robin semble juger que Platon aurait fait ce choix pour laisser se reposer l’attention du lecteur, le discours d’Éryximaque étant aux yeux de Léon Robin, peut-être le moins consistant philosophiquement parlant[6]. Mais cette hypothèse de lecture, à vrai dire, ne me satisfait pas. J’examinerai plus loin dans mon exposé la thèse de la faiblesse substantielle du discours d’Éryximaque. Pour l’instant, j’aimerais essayer de montrer la cohérence qu’il y a de la part de Platon à réorganiser la succession des discours ainsi. Dans son essai «Le Banquet comme joute érotique», Thierry Ménissier soutient que cette inversion dans l’ordre d’exposition des discours n’est pas dépourvue d’une intention de signification, c’est même, écrit-il, «ce qui fournit au drame son unité et son rythme»[7]. Il remarque une proximité formelle dans la succession des deux couples de discours Phèdre/Pausanias, puis Éryximaque/Aristophane : Phèdre et Éryximaque considéreraient tous deux Erôs comme un grand dieu, tandis que Pausanias et Aristophane en feraient un sentiment humain[8]. Si cette lecture me paraît intéressante, il me semble néanmoins que bien que Pausanias critique l’éloge d’Erôs prononcé par Phèdre, il ne déconsidère pas pour autant le caractère divin de l’Erôs, ou du moins d’un des deux Erôs qu’il distingue. Ce point me semble important à rappeler pour apprécier une continuité, bien que critique, entre le discours de Pausanias et celui d’Éryximaque. Éryximaque ouvre d’ailleurs son discours en manifestant sa volonté de «tenter de donner un terme [au] discours [de Pausanias]»[9], dit-il en 186a, donner un terme au sens d’achever la définition de l’objet de l’Erôs, estimant celle de Pausanias moins fausse qu’incomplète.

Je vais m’arrêter ici pour ce qui est de l’analyse de la situation du discours d’Éryximaque dans Le Banquet.

Présentation d’Éryximaque et de sa médecine

Qui est Éryximaque ? Éryximaque est peut-être le personnage qui a été jugé le plus négativement des personnages du Banquet de Platon. Léon Robin tient des propos extrêmement négatifs à son propos, «nous avons affaire à un esprit de qualité inférieure»[10], commence-t-il par nous dire, caractérisé par une «bonhomie» qui ne serait que «la façade mondaine de la solennité doctorale»[11], poursuit-il. Quelles informations sur Éryximaque nous sont données dans Le Banquet de Platon ? En 176b, Aristodème précise qu’Éryximaque est le fils d’Acoumène. Quelques lignes plus loin, en 176c-d, Éryximaque dévalue l’ivresse, ce qui annonce sans doute l’attachement fort qu’il entretient à la notion de modération ou de mesure.

On sait aussi que son art est la médecine, comme il le rappelle en 186a. Il faut entendre que la médecine est un art au sens d’une technè. De quoi s’occupe cette technè ? Comme l’a mis en lumière Jean Lombard dans son ouvrage Platon et la médecine[12], la technè médicale occupe une place prépondérante dans l’œuvre platonicienne. Dans le Gorgias, en 464b-466e, Socrate offre à la médecine par rapport au corps la même fonction que la justice par rapport à l’âme. Elle est un art en ce sens qu’elle est une pratique qui agit avec raison, elle nécessite une compétence et vise la santé contrairement à la flatterie, que représente la cuisine, qui ne vise que l’agréable sans aucun souci du sain. Cette importance, et si je puis dire, cette vertu de la médecine chez Platon m’amène à penser qu’un personnage médecin dans un dialogue de Platon ne peut pas être un personnage si risible que le dessine Léon Robin.

Après avoir donné une très brève définition de la médecine telle qu’elle apparaît dans la bouche de Socrate dans, entre autres dialogues, le Gorgias, il me faut revenir à la définition qu’Éryximaque en donne spécifiquement dans son discours. Il nous dit, en 186c, qu’elle est la «science de remplissage et d’évacuation du corps que provoque Éros». Que faut-il comprendre derrière cette définition ? Yvon Brès, dans sa thèse sur La psychologie de Platon, voit dans cette définition une préfiguration de la médecine psychomatique, les notions de remplissage et d’évacuation feraient référence au stade oral et au stade anal des théories de Freud[13].

Si la définition de la médecine d’Éryximaque préfigure peut-être celle des psychosomatiens, il convient néanmoins de se demander sur quelles sources s’appuie-t-il pour définir ainsi la médecine. Une source possible pourrait être celle de l’Ancienne médecine, c’est-à-dire celle de la médecine hippocratique, comme le suggère Jean Lombard dans l’ouvrage que j’ai précédemment mentionné[14]. Léon Robin nous renvoie au chapitre I des Vents d’Hippocrate pour comprendre les sous-bassements de cette définition, chapitre dans lequel on trouve effectivement les notions de plénitude et d’évacuation et où l’on peut y lire : «la médecine est supplément et retranchement : retranchement de ce qui est en excès, supplément de ce qui est en défaut. Qui remplit le mieux cette double indication est le meilleur médecin ; qui y fait le plus de manquements fait aussi le plus de manquements contre l’art»[15], ce qui semble faire on ne peut plus écho à la définition de la médecine d’Éryximaque en 186c que j’ai déjà rappelée, et aussi à sa définition du bon médecin en 186d, que je rappelle, à savoir : «celui qui sait opérer les changements qui permettent d’acquérir un Éros à la place de l’autre, qui donc sait comment faire naître Éros dans les corps où il ne se trouve pas, alors qu’il devrait s’y trouver, et qui dans le cas contraire sait comment l’en faire partir quand il s’y trouve, celui-là est sans doute un bon praticien». En outre, la suite de sa définition du bon médecin, je rappelle : «Il doit bien sûr être en mesure de faire apparaître l’affection et l’amour mutuels entre les choses qui dans le corps sont le plus en conflit, ce sont celles qui sont au plus haut point des opposés : le froid et le chaud, le piquant et le doux, le sec et l’humide et toutes choses analogues», semble également faire explicitement référence à la théorie hippocratique des humeurs selon laquelle la bonne santé du corps résulterait de l’équilibre interne des quatre éléments fondamentaux antagoniques qui se trouvent dans le corps, à savoir le chaud et le froid, le sec et l’humide.

Mais le problème de cette lecture qui réduit le discours d’Éryximaque aux thèses hippocratiques, c’est qu’elle ne permet pas de rendre compte du rôle de l’Erôs dans la santé du corps, puisque la théorie hippocratique parle d’un équilibre interne et non causé par une entité extérieure, supérieure, que serait l’Erôs. La médecine hippocratique s’en tient au plan physique, et ne va jusqu’au plan métaphysique. Ces objections posées, Thierry Ménissier propose une autre source semblant davantage pertinente : la médecine du pythagoricien Alcméon de Crotone[16] laisserait bien plus place à la médecine «philosophique et thaumaturgique» que celle d’Hippocrate. Antoine Thivel, un article intitulé «Éryximaque et le principe des contraires», évoque aussi cette référence à Alcméon de Crotone, mais ajoute que le discours d’Éryximaque n’est pas fidèlement pythagoricien «parce que le nombre, en tant que principe d’explication, y est remplacé par Erôs.»[17]

La signification philosophique et théologique du discours d’Éryximaque

À présent, il convient de creuser cette source pour parvenir à dégager la signification philosophique, et peut-être théologique du discours d’Éryximaque. Qu’apporte le discours d’Éryximaque par rapport à celui de Pausanias ? La distinction entre les deux Erôs, entre l’Erôs céleste et l’Erôs populaire, se rapportait d’une part à la distinction entre amour de l’âme et amour du corps et d’autre part à la distinction entre amour pédérastique, c’est-à-dire amour entre hommes, et amour entre hommes et femmes. Éryximaque, par son discours, veut généraliser la distinction entre les deux Erôs à tout être. En effet, on peut remarquer d’une part que le corps redevient objet de l’Erôs mais aussi comme l’a remarqué Thierry Ménissier, il n’est plus simplement question des seuls hommes, au sens d’êtres masculins (anèr) mais il est question d’êtres humains sans distinction sexuée (anthropos)[18]. On pourrait lire cette généralisation comme une extension scientifique, «mécanique» écrit Léon Robin[19], de la distinction de Pausanias à l’ensemble de l’ordre des phénomènes. Mais il me semble qu’il faut davantage voir à l’œuvre dans le discours d’Éryximaque une authentique volonté de faire de l’Erôs le principe, l’arkhè, de réorganisation cosmique.

Le bon Erôs d’Éryximaque se confond en réalité avec la philia empédocléenne. C’est ce que montre Antoine Thivel dans son article et cette philia empédocléenne s’inscrit clairement en opposition avec le Conflit héraclitéen. L’harmonie ne peut pas être réalisée par l’union des contraires. L’Erôs est un principe d’unité — ou du moins d’unification —, la puissance de l’Erôs va rendre les contraires semblables et ainsi leur permettre de retrouver leur union originelle. Il y a une transcendance qui gouverne la réconciliation de tous les phénomènes, cette transcendance, c’est l’Erôs. En lisant le discours d’Éryximaque comme une défense du principe des semblables empédocléen contre le principe des contraires héraclitéen, Antoine Thivel cherche à lui redonner non seulement une consistance philosophique, mais mieux encore une consistance platonicienne[20], ce qui permet de contre-balancer la thèse de Léon Robin qui considère tous les discours pré-diotimiens comme étant non-philosophiques.

J’aimerais simplement conclure brièvement mon exposé par une lecture de la fin du discours d’Éryximaque, en 188b-c : «Les sacrifices dans leur ensemble et ce qui ressortit à la divination — c’est-à-dire  qui permet la communication entre les dieux et les hommes — n’ont d’autre but que ceux-là : sauvegarder Éros et le guérir»[21]. Cette fin du discours est saisissante en ceci qu’elle nous conduit subtilement à la lecture ficinienne de l’amour. Et peut-être faut-il lire ici que l’attitude pieuse est nécessaire à orienter la dualité potentielle de l’Êros vers son actualisation céleste.


[1] Léon Robin, «Notice», in Platon, Le Banquet, Paris, Les belles lettres, 2002, p. XXIX

[2] Platon, Le Banquet, trad. Luc Brisson, Paris, GF Flammarion, 2005, p. 108

[3] Otto Apelt, Platons sämtliches Dialoge, Hamburg, Felix Meiner Verlag, 1988, p. XVII

[4] Léon Robin, Ibid., p. LI

[5] Leo Strauss, Sur «Le Banquet». La philosophie politique de Platon, trad. Olivier Sedeyn, Paris, Éditions de l’éclat, 2006, p. 115

[6] Léon Robin, Ibid., p. LI

[7] Thierry Ménissier, Eros philosophe. Une interprétation philosophique du Banquet de Platon, Paris, Kimé, 1996, p. 95

[8] Thierry Ménissier, Ibid., pp. 95-96

[9] Platon, Ibid., p. 108

[10] Léon Robin, Ibid., p. LI

[11] Léon Robin, Ibid., p. LII

[12] Jean Lombard, Platon et la médecine, Paris, L’Harmattan, 1999

[13] Yvon Brès, La psychologie de Platon, Paris, PUF, 1973, p. 238

[14] Jean Lombard, Ibid., p. 130

[15] Hippocrate, Des vents, I, disponible en ligne : <http://remacle.org/bloodwolf/erudits/Hippocrate/vents.htm>

[16] Thierry Ménissier, Ibid., p. 98

[17] Antoine Thivel, «Éryximaque et le principe des contraires», in Estudios griegos e indoeuropeos, 2004, n°14, p. 40

[18] Thierry Ménissier, Ibid., p. 147

[19] Léon Robin, Ibid., p. LIII

[20] Antoine Thivel, Ibid., pp. 41-42

[21] Platon, Ibid., p. 112

 

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Une réflexion sur “La médecine et l’amour dans le discours d’Éryximaque — Platon, Le Banquet (186a-186e)

  1. pour moi pout tout ce qui y touche platon j en eprouve un plasir jy laisse un message seulement pour y dire que jy suis passé

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