Le mea culpa de Robert Nozick.

«La position libertarienne* que j’ai jadis défendue me semble aujourd’hui très discutable, en partie parce qu’elle n’associait pas assez étroitement les considérations humaines et les activités de coopération auxquelles elle faisait place. Elle négligeait l’importance symbolique d’une prise en compte politique officielle des problèmes, comme un moyen de souligner leur importance ou leur urgence, et par conséquent d’exprimer, d’intensifier, de canaliser, d’encourager et de valider nos initiatives privées vis-à-vis de ces sujets de préoccupation. […] Le point de vue libertarien* ne s’intéressait qu’à la fonction du gouvernement, pas à son sens ; de ce fait, il avait une vision trop étroite de sa finalité. Une action politique commune fait plus qu’exprimer symboliquement nos préoccupations communes, elle constitue également un lien relationnel. […] L’absence totale de toute expression publique symbolique de sollicitude et de solidarité nous priverait tous d’une société validant les liens humains. « D’accord, mais pourquoi ceux qui réclament une telle société ne contribueraient-ils pas volontairement au financement de ses programmes publics au lieu d’imposer ceux qui s’en moquent ? » Mais un programme ainsi financé par des contributions volontaires, aussi valable cela soit-il, ne constituerait pas la validation solennelle et symbolique par la société du caractère essentiel de ces rapports de solidarité et de cette communauté d’intérêts. Ce résultat ne peut être obtenu que par le biais d’une action commune officielle, par un engagement au nom de tous. L’important n’est pas seulement d’atteindre ce but particulier — on pourrait y parvenir par le biais des seules contributions privées — ou d’obtenir des autres qu’ils paient aussi — on pourrait arriver au même résultat en leur volant les fonds nécessaires — mais aussi d’exprimer solennellement au nom de tous, au nom de la société, son attachement à ses valeurs.»

Robert Nozick, Méditations sur la vie (1989), trad. Michèle Garène, Paris,
Odile Jacob, 1995, pp. 321-324

* Michèle Garène avait traduit libertarian par libertaire, j’ai préféré le remplacer par libertarien(ne) pour éviter la confusion avec ce qu’on entend couramment par la qualification de libertaire, qui se rattache davantage aux courants de pensée anarchistes de gauche qu’à la position minarchiste de droite à laquelle Nozick fait référence ici.

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2 réflexions sur “Le mea culpa de Robert Nozick.

  1. Bonjour Amélie,
    Je pense qu’il est nécessaire de traduire par « libertaire », en tout cas cela ne me choque pas ; cela me choque moins que le franglais dont l’effet revient à gommer les aspérités de la pensée, et pus encore je trouve cette traduction conforme à l’ambiguïté constitutive de cette façon de penser. Je comprends que la relation entre anarchisme et minarchisme vous dérange, mais pour ma part je prends sur moi de vous dire : ces deux variantes renvoient à une même attitude de défiance radicale envers l’institution. L’envers du républicanisme, si vous préférez.
    J’espère que vous allez bien. L’autre jour à Nanterre je suis passé trop vite pour venir vous saluer, ce sera pour une autre occasion !
    Bien amicalement,
    TM

  2. Bonsoir,

    Première chose, il ne me semble pas que la distinction libertaire/libertarien puisse se rapporter à la distinction anarchisme/minarchisme tout court. Dans ma note, j’ai dit que le libertarisme se rapportait à l’anarchisme de gauche et non au minarchisme de droite. Mais le minarchisme de droite, s’il fait partie du libertarianisme, ne s’y identifie pas pour autant puisque tous les libertariens ne sont pas minarchistes : les anarcho-capitalistes font également partie du libertarianisme. Pour autant, si les anarcho-capitalistes ne sont pas des minarchistes, sont-ils vraiment des anarchistes ? Au sens littéral, oui si l’on veut. Mais si l’on dépasse la définition littérale de ce que représente l’anarchisme, ce n’est pas sûr, il me semble d’ailleurs que la majorité des anarchistes ne les considèrent pas comme tels (voir le « wikipedia » des anarchistes : http://fra.anarchopedia.org/FaqAnar:Section_F_introduction).

    Ensuite, certes les libertariens et les libertaires partagent une défiance envers l’institution, mais je ne suis pas certaine que leurs critiques respectives se concentrent sur les mêmes thèmes. Par exemple, même si ce n’est pas le cas de Nozick, il existe des libertariens-conservateurs ; si l’on considère que cette expression n’est pas contradictoire, c’est que la liberté que défendent les libertariens concernent avant tout le domaine économique et politique, ce qui n’empêche pas un conservatisme social du moment que l’on distingue l’État de la société. De l’autre côté, peut-il exister des libertaires-conservateurs ? Je l’ignore mais cette expression me semble en revanche purement contradictoire. En outre, dans cet extrait de texte, c’est son ancienne défense de la liberté économique que Nozick remet en question et la défense de ce type de liberté me semble le point cardinal de la pensée libertarienne davantage que de celui de la pensée libertaire.

    Je suis un peu partie dans tous les sens, mais voilà en gros pourquoi je maintiens la distinction libertaire/libertarien.

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