Emmanuel Kant, Critique de la raison pure

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Le texte que nous allons étudier est un extrait de l’ouvrage majeur d’Emmanuel Kant, la Critique de la raison pure, publié premièrement en 1781 puis secondement en 1787. Cet ouvrage relève de la théorie de la connaissance, il s’agit de s’interroger sur la question «Que puis-je connaître ?». L’extrait que nous étudions se situe dans la seconde partie de l’ouvrage, qui s’intitule «Théorie transcendantale de la méthode» et dans laquelle Kant veut déterminer les conditions formelles d’un système de la raison pure.

Plus précisément, dans notre extrait, la question sur laquelle s’interroge Kant est la suivante : quelle méthode doit suivre la raison pour parvenir à son plein accomplissement ? Le problème est de savoir s’il suffit à la raison d’examiner la réalité de ses produits ou bien si elle doit examiner la légitimité de sa faculté-même. La thèse de Kant est que si l’examen sceptique est nécessaire pour sortir la raison de son dogmatisme, il n’en est pas pour autant suffisant : il ne suffit pas dire de constater empiriquement ce sur quoi la raison ne peut porter de jugement de connaissance, il faut encore démontrer théoriquement ce sur quoi la raison peut légitimement porter des jugements de connaissance a priori.

Le texte se déroule en trois principaux moments. Tout d’abord, dans le premier moment, Kant se demande à quoi correspond le procédé de censure de la raison. Ensuite, dans le deuxième moment, Kant se demande en quoi le procédé de censure de la raison est insuffisant et expose en réponse à cette insuffisance le procédé de critique de la raison. Enfin, dans le troisième et dernier moment, Kant résume le parcours que doit effectuer la raison par une métaphore du voyage.

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Kant commence par définir le procédé de censure de la raison : «On peut désigner sous le nom de censure de la raison un procédé de ce genre, qui consiste à soumettre à l’examen, et, suivant les circonstances, au blâme, les faits de la raison». Par «procédé de ce genre», Kant fait ici référence au procédé employé par David Hume à propos du principe de causalité. Il s’agit pour Hume d’analyser et de mettre en question la réalité du principe de causalité, et plus largement «les faits de la raison», c’est-à-dire les objets conceptuels produits par la raison. Ce processus d’interrogation peut conduire à la condamnation du fait de la raison étudié en raison de son invalidité, par exemple en ce qui concerne le principe de causalité.

Kant se demande ensuite quelle est la conséquence qui va découler de la mise en œuvre du procédé humien de censure de la raison. Sa réponse est la suivante : « Il est incontestable que cette censure conduit inévitablement au doute par rapport à tout usage transcendant des principes». En effet, puisque le procédé de censure de la raison a mis en évidence l’invalidité d’un certain nombre de faits de la raison, il en résulte une indécision poussée jusqu’à la suspension de nos jugements produits par notre raison, dont l’application dépasse la possibilité de l’expérience — par opposition aux principes immanents dont l’application se tient dans l’expérience. La censure de la raison conduit à l’absence de tout fondement de nos jugements, nos jugements ne prétendent donc plus à aucune validité universelle.

Ce procédé de censure de la raison a néanmoins permis d’avancer sur la route de la connaissance, il est nécessaire mais non suffisant — cette insuffisance sera expliquée dans le deuxième moment du texte. Il constitue le second pas, dépassant ainsi le premier pas dogmatique de l’enfance, caractérisé comme le moment où la raison en soi produit des affirmations qui sont prétentions à la vérité sans aucune étude préalable des conditions de possibilité où elle pourrait légitimement les produire. Ce premier pas correspond dans l’histoire de la philosophie à toutes les métaphysiques traditionnelles, tenantes d’un rationalisme dogmatique, qui ont eu la présomption d’avancer uniquement par une connaissance pure par concepts — elles ont notamment prétendu prouver la liberté, l’existence de l’âme immatérielle et immortelle ainsi que l’existence de Dieu.

Après ce premier pas dans les choses de la raison pure, vient le second pas, celui de la censure de la raison débouchant sur le scepticisme. Kant avait déjà écrit plus haut que la censure de la raison pouvait aboutir au blâme des faits de la raison, mais il ajoute ici une précision quant à ce qui permet d’expliquer le passage du premier au second pas : le second pas «témoigne de la circonspection du jugement averti par l’expérience». On ne prétend plus à la vérité dès lors que notre affirmation n’a pas été déterminée dans la perception sensible. Pour en revenir à l’exemple humien du principe de causalité, étant donné que le sujet ne rencontre jamais le principe de causalité par la médiation des sens, le principe de causalité est condamné. Le scepticisme auquel fait référence Kant est un scepticisme empiriste, c’est-à-dire qu’il n’y a de connaissance que par l’expérience et que par conséquent, toute connaissance dont l’objet serait au-delà de l’expérience est donc vaine.

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Si le premier pas, caractérisé par le dogmatisme, représentait l’enfance, pour reprendre la métaphore des âges de la vie, le second pas représenterait-il l’âge adulte ? Non, il est «encore bien loin de terminer l’œuvre», nous pourrions dire qu’il représente seulement l’adolescence. Ainsi, nous sommes amenés à préciser que le scepticisme ne représente pas à proprement parler le second pas, mais plutôt le deuxième, en ce sens que le parcours de la route dans les choses de la raison pure n’est pas pleinement accompli en deux pas seulement. Que reste-il encore pour arriver au bout de la route ?

Kant s’attelle dès à présent à définir le troisième pas à effectuer : «il consiste à soumettre à l’appréciation non pas les faits de la raison, mais la raison même […]. Ce n’est plus ici la censure, mais la critique de la raison». Le troisième pas à effectuer est donc celui de la critique de la raison, que Kant distingue bien de la censure de la raison. Nous pouvons remarquer que censure et critique de la raison se distinguent tout d’abord par le fait qu’elles ne se rapportent pas au même objet : la censure de la raison a pour objet les faits de la raison tandis que la critique de la raison a pour objet la raison, c’est-à-dire que la censure de la raison a pour objet le produit de la faculté nommée raison, tandis que la critique de la raison a pour objet la faculté même qu’est la raison. Il s’agit ici d’examiner plus précisément la raison pure, cette faculté de la raison de «parvenir à des connaissances pures a priori», c’est-à-dire à des déterminations d’objets indépendamment de toute expérience auxquelles absolument rien d’empirique n’y est mêlé. Cet examen de la raison, c’est la raison elle-même qui le met en place. La critique est conçue comme le tribunal de la raison : la raison se prend elle-même pour objet d’étude, c’est-à-dire qu’elle est à la fois le juge et l’accusée.

Kant détermine ensuite la méthode précise à suivre pour mettre en œuvre la critique de la raison : «il n’incombe de le faire qu’au jugement mûr et adulte qui se fonde sur des maximes fermes et d’une universalité inattaquable». Kant entend ici apporter une discipline de la raison, en veillant à ce que la raison avance par des principes dérivés de manière nécessaire du seul intérêt de la raison sur lesquels tout le monde sans exception doit s’accorder. Nous devons souligner ici que Kant se démarque bien de Hume qui basait la connaissance à partir de faits expérimentaux particuliers et non universels.

Enfin, Kant explique les fruits avantageux que permet d’obtenir la critique de la raison comparativement à la seule censure de la raison : «grâce à cette critique, on ne se contente plus de présumer des bornes de la raison, mais on en démontre, par des principes, les limites déterminées ; on ne conjecture pas seulement son ignorance sur tel ou tel point, mais on la prouve relativement à toutes les questions possibles d’une certaine espèce». Il convient ici d’expliciter les significations respectives de termes «bornes» (Schranke) et «limites» (Grenze), qui, bien qu’utilisés généralement en synonymes dans le langage commun, font l’objet d’une distinction spécifique par Kant. D’une première part, si les deux termes renvoient à cette même idée que la raison n’est pas omnipotente sur le plan de la connaissance, le terme de borne renvoie à une acception négative de cette idée tandis que le terme de limite en comprend une acception positive. Ceci signifie qu’étudier les bornes de la raison, c’est étudier ce que la raison n’arrive pas connaître — ce qui est hors champ de la connaissance — tandis qu’étudier les limites de la raison, c’est étudier jusqu’où la raison peut connaître — ce qui a le droit de faire partie du champ de la connaissance. D’autre part, il faut encore préciser que les bornes sont de fait tandis que les limites sont de droit. Ceci signifie que les bornes empêchent à cause de contraintes empiriques la raison de connaître tandis que les limites indiquent à la raison les conditions universelles de tous les objets possibles qu’elle est légitimement autorisée à connaître.

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Dans le dernier moment de ce texte, Kant résume la progression de la raison par une métaphore du voyage. La raison effectue un périple et il s’agit ici de décomposer le déroulement de ce périple.

Kant commence par qualifier le scepticisme d’«étape où se repose la raison humaine». Le scepticisme est une halte nécessaire pour réaliser correctement le périple de la raison. Ne pas effectuer cette halte reviendrait à «brûler» une étape, ce qui nous égarerait du but ultime du périple de la raison. Le scepticisme est un moment de repos de la raison en ce sens qu’il correspond au moment où la raison cesse son activité de connaissance, c’est-à-dire le moment où elle n’émet plus de jugement cognitif sur les choses.

Ensuite, Kant explique l’utilité de l’étape nécessaire du scepticisme : «là elle peut songer au voyage dogmatique qu’elle vient de faire, et esquisser le plan de la contrée où elle se trouve, afin de pouvoir désormais choisir sa route avec plus de sûreté». Le scepticisme manifeste une sorte de prudence de la raison. Le scepticisme est un moment de prise de recul de la raison vis-à-vis du champ de ses productions. Le scepticisme donne un aperçu général mais non universel et donc encore imprécis dans tous les détails.

Kant poursuit par un jugement évaluatif du scepticisme : «mais ce n’est pas un lieu d’habitation où elle puisse fixer sa résidence». S’il est vrai que Kant juge utile et nécessaire, dans le cheminement de la raison, la méthode sceptique, il est en revanche en désaccord avec la doctrine sceptique. La raison ne peut pas s’en tenir au scepticisme de manière absolue car en se posant comme un dogme, il se voit auto-détruit. Dès lors, le doute sceptique ne peut donc pas être définitif.

Si le scepticisme ne représente qu’une étape intermédiaire du périple que doit effectuer la raison, Kant cherche enfin à définir quel est le lieu où la raison doit parvenir à se poser. Kant soutient que ce lieu «ne peut se trouver que dans une entière certitude, soit de la connaissance des objets mêmes, soit des limites dans lesquelles est renfermée toute notre connaissance des objets». Le scepticisme, relevant d’une détermination négative des connaissances est caractéristique de l’absence de toute certitude — la certitude étant définie comme l’adhésion à un jugement sans aucune trace de doute. Quel est donc ce lieu ultime du périple de la raison ? Ce lieu, c’est celui de la critique de la raison !

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Pour conclure, nous pouvons dire que ce texte expose de manière claire et concise la démarche méthodique kantienne : si la méthode du doute sceptique est un moyen pour sortir la raison de ses vaines prétentions, le doute ne peut constituer une fin en soi. Le doute doit au final non pas conduire à la suspension du jugement, mais tendre à placer la raison sur le chemin de la recherche d’une véritable certitude de ce dont elle est légitimement capable de connaître a priori.

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2 réflexions sur “Emmanuel Kant, Critique de la raison pure

  1. Moi petit scarabée.
    Qui sait, un jour peut-être je prouverai que Kant a tort et que Nietzsche a tout juste.
    Mais en attendant je n’ai rendu qu’un torchon bien loin d’égaler ton explication ; merci pour la leçon de philo.

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