La connaissance scientifique peut-elle se fonder sur l’expérience ?

  • Nature du devoir : dissertation de partiel en 4h
  • Cours : L2, Épistémologie
  • Note : 16/20

Depuis Platon, on a opposé communément la science (epistemê) à la simple opinion (doxa) (La République, livre VI, 509d-511e, «exposé de la ligne»). L’opinion tient des énoncés pour vrais sans se soucier de savoir s’ils le sont effectivement, elle relève donc de l’ordre de la vraisemblance. En revanche, la science serait une connaissance certaine et relèverait donc de l’ordre de la vérité. Ce caractère certain qu’on attribue à la connaissance scientifique nous incite à penser que cette dernière est «fondée», c’est-à-dire qu’elle est soutenue par un ensemble de justifications. Quelle est la nature de ces justifications ? Il semble communément admis qu’elles relèvent de l’expérience. La connaissance scientifique serait vraie en ceci que l’expérience prouverait la correspondance entre ses énoncés théoriques et la réalité pratique. La connaissance scientifique produirait des énoncés nomologiques sur la réalité, c’est-à-dire des lois de la nature universellement et nécessairement vraies. Mais l’on remarque dans la pratique qu’il y a toujours un certain écart entre les énoncés nomologiques et leur application à la réalité. Dès lors, il convient de s’interroger sur la question suivante : peut-on fonder la connaissance scientifique sur l’expérience ? Le problème sera de déterminer quelles sont les raisons qui nous poussent à nous fonder sur l’expérience mais aussi quelles en sont les limites puis il faudra tenter de saisir l’enjeu qui résulterait d’une impossibilité de fonder la connaissance scientifique sur l’expérience : peut-on trouver une manière alternative de la fonder ou bien cela revient-il à devoir se passer de tout fondement pour la connaissance scientifique ? Dans cette dernière hypothèse, en quoi la connaissance scientifique pourrait-elle être encore qualifiée de scientifique ?

*  *  *

Dans ce premier temps de la réflexion, nous allons analyser quelles sont les raisons qui peuvent nous amener à penser que la connaissance scientifique se fonde sur l’expérience.

La notion d’expérience renvoie au fait que l’homme ne pourrait établir de connaissance scientifique à partir de seules idées abstraites qu’il produirait sans aucune relation au réel au moyen de son esprit mais aurait besoin de se référer à la réalité concrète au moyen d’une activité pratique.

Le «Cercle de Vienne» a publié un célèbre Manifeste en 1929 soutenant une doctrine de l’empirisme logique. La connaissance scientifique étant définie pour eux comme l’énoncé de faits observables, il semble alors logique que le seul fondement à celle-ci se trouve dans l’observation. L’idée que la science soit entièrement fondable par l’expérience de l’observation est la thèse du courant fondationnaliste.

Pourquoi le «Cercle de Vienne» soutient-il cette thèse ?

S’interroger sur le fondement de la connaissance scientifique ramène à la positionner devant le trilemme de Fries :

  • soit l’on postule que le fondement de la connaissance scientifique se trouve dans l’autorité de la parole de scientifiques
  • soit l’on postule que le fondement de la connaissance scientifique se trouve dans le fait qu’elle apporte une justification à chacun de ses énoncés
  • soit l’on postule que la connaissance scientifique trouve son fondement dans l’expérience sensible immédiate (psychologisme)

Carnap, auteur éminent du «Cercle de Vienne», explique que seule la dernière position est soutenable dans la mesure où la première relève d’une attitude dogmatique, ce qui est contraire à l’essence même de la science et que la deuxième aboutit à une régression à l’infini des justification, ce qui au final ne nous apportera jamais de fondement.

Carnap va alors développer trois thèses concernant les «énoncés protocolaires» à la base de toute connaissance scientifique.

  • La première thèse, parue en 1931 dans un article intitulé «Le dépassement de la métaphysique par l’analyse du langage logique», nous dit qu’un énoncé protocolaire est un énoncé pur, c’est-à-dire indépendant de toute théorie, établi au seul moyen de l’observation.
  • La deuxième thèse nous dit qu’une connaissance scientifique procède obligatoirement d’un énoncé protocolaire.
  • Enfin, la troisième thèse soutient que le langage protocolaire est un langage subjectif privé car seule notre expérience subjective nous donne une certitude absolue.

Or le langage protocolaire étant un sous-langage physicaliste qui est objectif, on peut voir une difficulté avec la troisième thèse mais Carnap répond que le système d’observation étant le même chez tous les êtres humains, le langage subjectif est parfaitement traduisible en langage objectif.

Nous avons vu dans ce premier temps de la réflexion qu’il fallait recourir à l’expérience comme observation pour fonder absolument la connaissance scientifique.

*  *  *

Mais nous pouvons nous demander : la seule observation recouvre-t-elle entièrement l’expérience dont aurait besoin, pour se fonder, la connaissance scientifique ? De plus, le geste consistant à passer de l’observation à la théorie apporte-t-il véritablement une connaissement absolument certaine ?

Neurath, un autre auteur du «Cercle de Vienne» va critiquer point par point les thèses de Carnap :

  • Contre la première thèse, il va récuser le fait qu’une observation puisse être pure de toute théorie, ne serait-ce parce que le langage est toujours engagé. De plus, on pourrait rappeler avec Claude Bernard dans son Introduction à la médecine expérimentale qu’une observation pure ne sert à rien si elle n’est pas accompagnée de raisonnement.
  • Contre la deuxième thèse, il va dénoncer l’attitude dogmatique qu’il y a dans le fait d’accepter que les énoncés protocolaires ne soient pas soumis au même régime que les autres énoncés. Tous les énoncés doivent être traités à égalité.
  • Contre la troisième, il va montrer que cela n’a pas de sens de parler de langage privé car tout langage est par essence intersubjectif. Un sujet doit pouvoir rendre compte de son observation de manière à ce qu’elle soit encore compréhensible après le temps de l’observation.

Ces critiques vont être acceptées par Carnap, qui va alors renoncer aux énoncés protocolaires.

Nous devons ajouter que considérer selon un schème inductionniste qui définirait le geste scientifique dans une inférence partant de l’observation remontant à une théorie n’est pas du tout évident logiquement, donc scientifiquement, parlant.

Dans ses Problèmes de philosophie, Russell soulève ce qu’on peut appeler le «problème de l’induction». Il existe deux types d’inférences : soit déductive, soit inductive. Une inférence déductive est valider parce qu’elle contient analytiquement la conclusion dans ses prémisses. Mais en revanche, une inférence inductive pose problème en cela qu’elle est ampliative, c’est-à-dire qu’elle apporte quelque chose de nouveau car sa conclusion n’est pas contenue dans ses prémisses. Une induction peut s’avérer vraie mais ne peut d’aucune manière être considérée valide. Plus les prémisses d’une induction sont vraies en nombre important, plus sa vérité est probable. Une induction ne peut qu’être un fondement relatif et non absolu à la connaissance scientifique.

Hempel explique que le problème de l’induction provient également d’une difficulté logique pour appliquer légitimement à ses instances. En effet, dire «tous les A sont B» équivaut à sa contraposée «tous les non-B sont non-A». Appliquer à un cas concret, cela donne que l’on comptabilise tous les objets non-noires qui ne sont pas des corbeaux comme une prémisse augmentant le degré de vérité de l’induction car la prenant comme équivalent à un corbeau noir de plus, or cela est, en réfléchissant, complètement absurde.

Bien que nous ayons montré que l’observation ne peut validement servir de fondement à la connaissance scientifique, comment se fait-il que nous croyons tant à l’induction ? Pour reprendre un exemple de Russell, pourquoi sommes-nous persuadés que le soleil va se «lever» encore demain matin ?  Hume avait déjà analysé ce problème général en montrant que la répétition d’un même événement entraînait une modification, par le biais de notre mémoire, des relations entre nos idées. Notre confiance «aveugle» à l’induction viendrait donc d’un problème psychologique.

Nous avons vu dans ce deuxième temps de la réflexion que l’expérience en tant qu’observation ne suffirait jamais à fonder absolument la connaissance scientifique.

*  *  *

Arrivés à ce stade de la réflexion, la question que nous nous posons est la suivant : y a-t-il d’autres alternatives pour fonder la connaissance scientifique ou faut-il abandonner toute tentative de fondement à la science ?

Après avoir mis en évidence les limites de la thèse caranapienne, Neurath propose un modèle cohérentiste de la connaissance scientifique. Le seul critère pour qu’une théorie soit dite scientifique est donc sa cohérence, c’est-à-dire qu’une théorie ne doit pas être composée d’énoncés contradictoires.

Mais le problème est que, même si ce n’est pas la volonté de Neurath, cette théorie conduit au relativisme. En effet, face à plusieurs théories cohérentes, comment choisir la meilleure si le seul critère de scientificité est celui de la cohérence ?

Nous pouvons alors changer d’optique et nous placer du côté de Popper. Ce dernier soutient dans La science de la logique que ce n’est pas grave que l’induction ne soit pas valide car la méthodologie rationnelle de la connaissance scientifique doit même s’en séparer. Popper soutient un rationalisme critique. Il considère que le travail des scientifiques ne repose pas en premier lieu sur l’observation empirique mais sur l’invention d’hypothèses. Le critère de scientificité est celui de la falsifiabilité. Plus une théorie a de falsificateurs possibles, plus elle est scientifique. Il convient ensuite de passer au «test des hypothèses» pour déterminer lesquels sont véritablement réfutées. Les théories ayant passé outre le «test» sont jugées non pas confirmées mais seulement corroborées.

*  *  *

Nous nous posions en introduction la question suivante : la connaissance scientifique peut-elle se fonder sur l’expérience ? Il semble au terme de notre raisonnement qu’il faille répondre négativement à cette question, en tout cas si l’on entend le terme expérience uniquement comme observation. Nous ne soutenons pas qu’il faille totalement nous passer d’expérience, cependant nous considérons que ce n’est pas ce qui est à l’origine de la connaissance scientifique. En définitie, il semble que l’on doive admettre non pas la position relativiste extrême, mais une position relativiste modérée en disant que la connaissance scientifique ne peut être fondée positivement mais simplement négativement par le critère de falsification poppérien.

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