Platon, Phèdre (250b-d)

  • Nature du devoir : explication de texte de partiel en 4h
  • Cours : L1, Histoire de la philosophie sur Platon
  • Note : 15/20

voir l’extrait de texte étudié

Le texte que nous allons étudier est un extrait du Phèdre (250b-d) de Platon. Le dialogue du Phèdre se situe temporellement au milieu de l’œuvre de Platon, c’est-à-dire durant la période dite “de maturité”. Le Phèdre est composé de deux protagonistes : Phèdre et Socrate. Ils cherchent à savoir de la compagnie de l’ami ou de l’amant, laquelle est préférable. Dans un premier temps, Phèdre lit un discours de Lysias qui soutient qu’il faut préférer l’ami à l’amant. Puis Socrate va lui aussi faire un discours défendant la même thèse. Mais dans un second temps, Socrate va prendre le contre-pied de cette position et exposer les qualités de l’amour. L’extrait que nous étudions se situe dans cette dernière partie.

La question que pose ce texte est : comment connaître l’essence des réalités ? La réponse est que notre âme a eu une vie jadis où elle contemplait les essences des réalités et qu’à présent incarnée dans un corps, elle peut se souvenir de ces essences en voyant des imitations des réalités. L’objet de ce texte est donc la réminiscence. Ce texte est de nature illustrative et son enjeu est de donner un fondement à la connaissance du savoir car pour savoir, il faut savoir savoir ce que l’on cherche (“paradoxe du Ménon”). Le problème sera de comprendre pourquoi la Beauté est plus à même d’être reconnue par la réminiscence que les autres réalités.

Le texte se déploie en trois moments. Tout d’abord, de la ligne 1 à la ligne 4, il est exposé que les images des réalités nous permettent difficilement de connaître les réalités. Ensuite, de la ligne 4 à la ligne 13, on nous montre la vie de notre âme avant sa vie incarnée. Enfin, de la ligne 13 à la ligne 22, la thèse est exposée : seule la Beauté est sujette facilement à la réminiscence grâce à l’amour.

***

Nous allons commenter le premier moment de ce texte qui va de la ligne 1 à la ligne 4 qui est une remarque préliminaire disant la difficulté d’accéder aux réalités.

Il est écrit tout d’abord : “Aussi bien, ni la Justice, ni la Sagesse, ni aucune de ces autres réalités qui, pour des âmes, ont du prix, n’a rien en elle de lumineux dans dans ses images d’ici-bas”. Nous pouvons premièrement porter notre attention sur les majuscules mises à la “Justice” et la “Sagesse”, cela signifie que l’on parle des Formes intelligibles (eidè) de la Justice et de la Sagesse. Ces deux notions font partie des quatre vertus cardinales données dans La République : la Sagesse, le Courage (ou la Virilité), la Tempérance, la Justice. La Sagesse est la connaissance du savoir (nous noterons que le mot sagesse vient du grec sophia, qui veut également dire savoir). La Justice est la vertu suprême qui couronne les trois autres vertus. Ces Formes intelligibles sont des “réalités” car ce sont les seuls Êtres véritablement étants. Elles sont immuables (elles ne sont pas soumises au devenir), absolues (elles ne sont pas relatives) et objectives (elles sont indépendantes, elles existent en elles-mêmes). Les “âmes” des hommes sont divisées en trois parties : l’âme désirante (l’appétit), l’âme raisonnable (l’intellect), l’âme courageuse (le cœur). Les “réalités” “ont du prix” “pour des âmes”, c’est-à-dire qu’elles ont de la valeur, notamment pour l’âme raisonnable qui cherche le savoir.

Les “réalités” ont des “images ici-bas” s’explique par le fait que le monde est composé de deux lieux : l’intelligible (ou “le ciel des Idées”) et le visible (ou “la caverne”) (La République, livre VII, allégorie de la Caverne, 514a-518e). Les représentations et les objets sensibles sont des “images” des réalités, c’est-à-dire qu’elles sont des copies. Elles sont des imitations, elles participent des réalités, elles ont un rapport de ressemblance. Les Formes intelligibles que sont la Justice et la Sagesse n’ont rien de “lumineux” dans leurs imitations, cela signifie qu’on ne les reconnaît pas facilement.

“Certains hommes, en petit nombre même, réussissent à grand peine à contempler les traits génériques de la réalité imitée”. Ces hommes qui y parviennent, ce sont les philosophes, les amis de la sagesse et du savoir selon l’étymologie. Ceux-là ne font pas partie de la masse. Leur réussite leur nécessite un effort, ils actualisent le savoir (tandis que pour la masse, connaître le savoir n’est qu’en puissance). Cet effort entraîne une certaine souffrance (dans l’allégorie de la Caverne, le philosophe est ébloui par la lumière, il a besoin d’un temps d’accoutumance). Ils portent leurs regards sur des traits génériques, c’est-à-dire qu’ils font un travail de rassemblement d’une même espèce, ils unifient (c’est la partie sunagoguê du dialecticien).

Ils parviennent à cela “par le moyen de troubles instruments”. Le “moyen”, c’est ce qui permet. Les “troubles instruments”, ce sont nos organes sensoriels. Ceux-ci peuvent avoir un versant négatif. Ils peuvent porter obstacles à la connaissance car ils désirent s’attarder sur les plaisirs sensibles.

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Nous allons maintenant expliquer le deuxième moment du texte qui va de la ligne 4 à la ligne 13 où nous allons voir la vie de notre âme avant notre incarnation dans le monde sensible.

Nous devons tout d’abord noter que l’on s’intéresse à présent à une réalité particulière : la “Beauté”. On parle ici de l’eidos de la Beauté et non des choses belles sensibles. Il faut aussi noter que chez Platon, la Beauté ne se caractérise pas seulement par son côté esthétique mais aussi par son côté éthique. La Beauté est relative à quelque chose de bien accompli, à l’excellence.

“Ils la voyaient resplendir dans ce temps où” : notons l’usage de l’imparfait , il est fait référence à un temps passé, celui d’avant notre vie où nous sommes liés à un corps. “Resplendir” signifie que la Beauté était éclatante.

“Membres d’un chœur fortuné, ils étaient spectateurs de la bienheureuse vision qui s’offraient à leurs yeux”. Ils faisaient partie d’un groupe qui avait de la chance (fortune). La vision est qualifiée de “bienheureuse”, la Beauté est donc marquée par le bien et le bonheur. Ces deux notions sont d’ailleurs liées : le bien est la fin suprême permettant d’accéder au bonheur, leur fortune (chance) est liée au bonheur puisque le bonheur signifie étymologiquement la bonne chance.

“Avec Zeus et à sa suite, d’autres en compagnie de tel autre des Dieux” : les dieux sont des êtres divins, ils sont immortels, éternellement bons et la cause du bien. Ils ont les mêmes caractéristiques que les Idées immuables et immortelles.

Ce voyage dans le ciel des Idées aux côtés des Dieux est décrit comme une “initiation dont il y a justice à dire qu’elle est entre toutes, infiniment bienheureuse”. C’est légitime de penser que ce voyage est un cadeau, un don puisque s’il n’avait pas eu lieu, nous n’aurions ensuite pas la faculté de connaître le savoir or le savoir est la condition du bonheur.

Ce voyage est appelé “mystère”, cela signifie qu’on fait référence à un mythe, or le muthos s’oppose au logos, au discours rationnel. L’argument est donc bien illustratif et non démonstratif.

“Nous le célébrions, en ce qui nous concerne, dans l’intégrité de notre nature”. Quand on parle de notre nature, il faut définir ce qu’est notre essence. Notre essence est celle d’un être qui n’est pas que sensible et qui aspire au savoir.

“Dans son impassibilité à l’égard de tous les maux qui nous attendaient dans la suite du temps” : à l’époque, nous n’avions pas de corps donc nous n’étions aucunement troublés pour contempler les eidè. Les “objets du mystère”, ces eidè sont caractérisés par leurs “intégrité, simplicité, immutabilité, félicité”. Cela signifie qu’ils sont purs, uns, inchangeables, bons en eux-mêmes. Ils sont des “apparitions dévoilées dans une pure lumière”. Il faut se référer à l’exposé de la ligne (La République, livre VI, 509d-511a) pour dire que le mode de connaissance qui s’y rapportent est intuitif (noesis). Leur dévoilement peut nous faire penser à leur aletheia, qui signifie aussi leur vérité.

Ils sont découverts par des “êtres purs eux-mêmes”. Ces êtres sont à opposer aux êtres incarnés dans un corps. Les conséquences de l’incarnation dans un corps sont marquées par l’impureté. Le corps est défini comme le “sépulcre que nous promenons avec nous”. Dans le Gorgias, Socrate parle du corps comme le “tombeau de l’âme” (corps : sôma ; tombeau : sêma). Le corps est un tombeau car il nous fait connaître notre finitude par son caractère mortel. Nous y sommes “enchaînés”, cela veut dire que l’on ne peut pas concrètement s’en séparer. Dans le Phédon (82e), le corps est synonyme d’emprisonnement. Il y a une analogie faite avec l’ “huître” qui emprisonne sa “coquille”.

***

Nous allons maintenant expliquer le troisième moment du texte qui va de la ligne 13 à la ligne 22 qui explique comment fonctionne le processus de la réminiscence au niveau de la réalité Beauté.

La Beauté était “resplendissante”, elle était éclairée, on pouvait clairement la distinguer et la voir donc.

“Et maintenant” montre qu’on est passé du lieu intelligible où nous étions simplement composés de notre âme au lieu sensible où nous sommes un être mixte composé d’une âme et d’un corps, un ensemble d’organes sensibles.

La Beauté avait “été saisie par nous”, nous y avons porté notre attention, nous l’avons vue, nous l’avons connue.

“Si, de toutes les sensations que nous procure le corps, celle qui se présente avec le plus d’acuité est effectivement la vue par la vue, nous ne voyons pas la Pensée”. En revanche, par la vue nous voyons la beauté. Cet argument est un présupposé nécessaire pour défendre que c’est la beauté la plus sujette à la réminiscence. Les sensations (aisthesis) sont les phénomènes qui touchent, qui altèrent nos organes sensoriels. La vue est le sens qui touche la sensation de l’œil. Elle se rapporte à ce qui est visible comme ici la Beauté et non la Pensée, qui est invisible et intelligible.

Cette hypothèse est défendue “car ce seraient d’inimaginables amours que donnerait celle-ci”. Par “inimaginables”, on comprend encore plus forts, plus intenses car la Pensée est supérieure à la Beauté dans une hiérarchie axiologique platonicienne. L’amour dans Le Banquet est défini par la voix de Diotime relatée dans ce discours de Socrate comme désir or le désir est une tension donc il pourrait être risqué qu’elle soit si forte, si intense.

Pour parler d’une image de la réalité, le terme employé à ce moment du texte est le “simulacre”. Dans l’exposé des trois niveaux de lits dans le Livre X de La République, le simulacre est ce qui est le plus éloigné de la réalité de la vérité de la Forme du lit, c’est la représentation faite à partir d’un lit fabriqué en particulier.

La “réalité vraie” a quelque chose d’ “aimable”. En effet, dans l’allégorie de la caverne, après que le philosophe se soit accoutumé à contempler les vérités, il ne veut plus retourner dans la caverne. La réalité est liée au bonheur.

Le texte se termine sur le fait que “seule la Beauté a eu cette prérogative, de pouvoir être ce qui manifeste avec le plus d’éclat et ce qui attire l’amour”. Pour expliquer cette conclusion, il faut se référer à la dialectique ascendante exposée en 210a-e du Banquet. On commence par contempler les beaux corps, puis les belles âmes, ensuite les belles actions, après, les belles sciences pour aboutir finalement à la contemplation de la véritable Beauté, l’eidos de la Beauté. Nous devions remarquer que c’est parce que la beauté est liée à l’amour que ce processus fonctionne car l’amour est un daimon, il a une composante de divin, il est ce qui relie les hommes et les Dieux, les hommes et les réalités divines.

***

Nous avons vu dans ce texte comment fonctionnait le processus de réminiscence qui nous amène au savoir. La réminiscence est une remémoration. Connaître, c’est toujours reconnaître ce qu’on avait vu dans une vie antérieure. La Beauté est la plus caractéristique de mettre en marche ce processus.

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2 réflexions sur “Platon, Phèdre (250b-d)

  1. Merci pour ce travail!Il nous a beaucoup aidé moi et mon copain pour un travail en philo (option) car on est en histoire et en archéo (aucun rapport)

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