Le philosophe est-il un médecin ?

  • Nature du devoir : dissertation de partiel en 4h
  • Cours : L1, Philosophie morale et politique
  • Note : 14/20

Par la désignation de philosophe, l’opinion commune entend la personne qui s’adonne à la discipline philosophique. On peut définir la discipline philosophique comme une matière qui produit une construction abstraite nommé le discours philosophique. Le philosophe, c’est celui qui créé des concepts. On s’imagine souvent (mais peut-être à tort) le philosophe comme un intellectuel isolé dans ses écrits et ses lectures. En revanche, le médecin est quelqu’un qui s’inscrit par définition dans un rapport social, le rapport médecin/patient. Le médecin, c’est celui qui diagnostique son patient, c’est-à-dire détermine sa ou ses maladies, et vise à lui apporter un soin. Pour ce faire, il allie un savoir scientifique à une technique pratique.

À partir de ces deux premières définitions, nous avons du mal à voir ce qui rassemble philosophe et médecin. Mais, reprenons la définition du philosophe sous l’angle de son étymologie. Le mot philosophe vient de philosophie, qui se décompose en grec par -philia : l’amour raisonnable, l’amitié et -sophia : la savoir, la sagesse. Le philosophe est donc celui qui aime le savoir et la sagesse. Nous voyons alors que par discipline philosophique, peut se révéler une certaine manière de vivre. Le savoir théorique du philosophe est ici lié à un souci pratique que nous pouvons définir comme un souci éthique.

Dès lors, nous apercevons une certaine correspondance entre la pratique du médecin et celle du philosophe. Nous allons nous interroger sur la question : le philosophe est-il un médecin ? Cette question nous demande de nous attarder sur l’essence du philosophe : notre travail consistera à chercher une définition de la personne qu’on nomme philosophe. Nous devrons étudier si son essence est en rapport avec celle du médecin. Si le philosophe est un médecin, nous devrons nous demander : qui soigne-t-il ? Par quoi se caractérise un malade ? Quels sont les moyens utilisés pour le faire accéder à la santé ?

Nous verrons qu’en se basant sur la définition de l’opinion commune de la figure du philosophe, celui-ci n’est en rien un médecin. Mais ensuite, nous corrigerons cette définition et nous nous rendrons compte que le philosophe est son propre médecin. Enfin, nous verrons qu’il ne s’y contente pas seulement, qu’il est aussi le médecin des hommes.

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Dans ce premier temps de la réflexion, nous allons voir pourquoi nous ne pouvons pas assimiler philosophe et médecin.

Tout d’abord, si le médecin est celui qui apporte et montre les moyens de vivre en bonne santé, le philosophe est celui qui jette le trouble. «Penser, c’est courir après l’insécurité» écrit Émil Cioran dans Écartèlement. En effet, le philosophe, c’est celui qui ne peut pas se contenter, et par-delà va remettre en cause, tous les confortables préjugés sur lesquels il était basé. Cette expérience, Descartes s’y attelle dans ses Méditations métaphysiques par l’opération du doute méthodique, après lequel il ressent une sensation de noyade (début de la «Méditation seconde»).

Nous pouvons aller plus loin sur ce point en citant Grégoire Chamayou dans sa «Présentation» aux Écrits sur le corps et l’esprit de Kant (en édition GF) qui écrit que «la philosophie comme manière de vivre, c’est d’abord une manière de se rendre malade». La vie philosophique repose en effet sur une stricte ascèse qui tend à négliger le corps, ce «tombeau de l’âme» selon les mots de Platon, et dérive dangereusement vers une vie mortifère.

Si le philosophe est oublieux de son corps, c’est parce qu’il veut entièrement se consacrer au développement de son esprit. C’est pourquoi nous pouvons définir le philosophe par son attachement au savoir intelligible. Le philosophe est selon Gilles Deleuze un créateur de concepts. Les concepts sont des productions théoriques et abstraites. Nous pouvons alors nous dire que le philosophe n’est en rien un médecin car il n’a pas d’action pratique et concrète.

Nous avons vu dans ce premier temps de la réflexion que nous ne pouvons pas identifier philosophe et médecin parce que les applications ainsi que les effets de leurs disciplines respectives sont opposés.

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Mais nous pouvons poser deux objections majeures à cette conclusion partielle. D’une part, certes le philosophe est malade mais il est conscient de l’être, de là va pouvoir s’entraîner une action de sa part pour y remédier. D’autre part, réduire le philosophe à l’usage du discours, c’est le confondre avec l’orateur.

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Nous pouvons à présent entrer dans notre deuxième moment de la réflexion où nous allons montrer que le philosophe et son propre médecin.

Premièrement, nous allons préciser notre première objection. À première vue, nous pouvons voir que le philosophe et l’orateur, c’est-à-dire le maître de rhétorique, ont en commun l’usage du logos. Le logos, le discours, est un puissant pharmakon d’après le Phèdre de Platon. Cependant, nous pouvons nous référer à l’analyse de Jacques Derrida, La pharmacie de Platon, pour découvrir que ce pharmakon peut se révéler paradoxalement remède ou poison. Il convient alors de distinguer le logos de l’orateur, qui n’a que souci de flatterie et n’est qu’un simulacre, du logos du philosophe, qui a le souci de vérité et de justice (voir Platon, Gorgias, 465a-d). Par conséquent, le discours est insuffisant, bien que nécessaire, pour définir le travail du philosophe.

La philosophie doit alors être comprise comme un mode de vie, une manière de vivre. C’est en ce sens qu’Emmanuel Kant, dans sa Critique de la raison pure, dénonce ceux qui ne font que de la pure spéculation, ce ne sont point de véritables philosophes, mais juste des «artistes de la raison». L’interrogation constitutive de la démarche philosophique, c’est : «quel genre de vie faut-il avoir ?» (Platon, Gorgias, 500c). Il y a deux genres de vie : la vie qu’on a et celle qu’on devrait avoir. Nous devons nous demander : de quoi faut-il soigner ? Socrate nous répond que «le plus grand des maux, c’est l’injustice» (Platon, Gorgias, 469b). L’homme en bonne santé, c’est donc l’homme qui agit conformément à la justice. Or, pour être juste, cela requiert de savoir ce qu’est le juste, et c’est la philosophie, cette recherche du savoir, qui va nous y accompagner. Le philosophe ne se contente pas de discourir théoriquement et abstraitement, ces discours vont avoir un retentissement pratique et concret. De sorte que ce médicament qu’est la philosophie fait accéder à une véritable transformation de soi.

«Il n’y a pas de vie heureuse, ni même de vie supportable sans l’étude de la philosophie» écrit Sénèque à Lucilius (Lettre XVI). La philosophie est une condition nécessaire à nous tenir en bonne santé. Le philosophe est celui qui s’auto-prescrit le remède pour bien vivre, il a ainsi remplacé le rôle du médecin. De cette façon, Cicéron peut dire dans le livre III des Tusculanes qu’«il y a une médecine de l’âme, c’est la philosophie».

En outre, le philosophe est-il seulement son médecin de l’âme ? Kant va plus loin et nous suggère qu’il existe également une «médecine philosophique du corps» (voir Kant, La médecine du corps). Avec lui, philosophie et médecine se recoupent. Le corps et l’esprit ne sont plus de simples objets d’intervention mais sont pris comme des moyens de transformation. Le médecin «médical» est celui qui agit par le corps sur le corps et/ou l’esprit. Le philosophe «médecin» est celui qui agit par l’esprit sur l’esprit et/ou le corps. Le philosophe qui est son propre médecin se plie à une certaine diététique : celle-ci ne requiert pas de médecin extérieur, elle permet ainsi l’autonomie chère au philosophe (voir Kant, Manuscrit sur la diététique).

Nous avons vu dans ce deuxième temps de la réflexion qu’être philosophe correspondait à un mode de vie qui avait un souci éthique et visait la santé. Conséquemment, nous pouvons affirmer que le philosophe est son propre médecin.

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Selon le schéma nosographique des stoïciens rapporté par Michel Foucault dans le tome III de son Histoire de la sexualité («Le souci de soi»), il y a plusieurs degrés de la non-santé : 1/ proclivitas : disposition aux mots, 2/ pathos : affection, 3/ nosēma : maladie, 4/ arrhōstēma : maladie plus grave et plus durable, 5/ katia : état incurable. Or la diététique proposée par Kant n’est qu’une médecine préventive, elle est donc insuffisante car elle ne permet de traiter que le premier stade de la maladie.
Par ailleurs, le médecin («médical») soigne des patients, des personnes extérieures à lui-même or pour l’instant, on a seulement observé que le philosophe était son propre patient.

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Dans ce troisième temps de la réflexion, nous allons voir que le philosophe est le médecin des hommes.

Cicéron soulève une difficulté dans le livre III des Tusculanes, lorsque le corps est malade, l’âme permet de le remarquer alors que quand l’âme est malade, le corps ne permet pas de le juger et la tâche revient à l’âme alors que c’est sa faculté de juger qui est défaillante. Face à ce problème, il faut engager une tierce personne pour nous diagnostiquer et nous soigner. Cette tierce personne va être incarnée par le philosophe. Il ne s’agit plus ici d’une diététique mais d’une thérapeutique. Dans son Manuscrit sur la diététique, Kant distingue la thérapeutique de la diététique par le fait qu’on se situe dans un rapport de soi à autrui et qu’il ne s’agit plus seulement de prévenir les maux mais de les guérir. Le philosophe exerce alors une médecine curative à son patient.

Maintenant que nous avons défini la philosophie comme thérapeutique, il nous faut décrire en quoi consiste cette thérapeutique. Nous distinguons quatre écoles majeures de l’époque hellénistique. Pour les cyniques, il s’agit de se libérer des conventions sociales car elles sont arbitraires. Pour les sceptiques, il faut se libérer des fausses opinions car elles sont contradictoires et il faudrait régresser à l’infini pour les prouver, il faut être indifférent. Pour les épicuriens, il faut établir une ascèse des désirs : il faut supprimer les désirs vains (richesse, pouvoir, etc.), limiter les désirs naturels non-nécessaires (sexualité) et apprendre à trouver satisfaction dans les désirs naturels et nécessaires, et il faut se libérer des craintes (idées que l’on se fait d’un mal imminent) : celle des Dieux, (ils ne se soucient pas des humains), celle de la mort (elle est privation de sensation donc elle est inconnaissable puisque toute connaissance dérive de la sensation) et celle de la souffrance (intense elle est brève, celle qui dure est faible). Enfin pour les stoïciens, il s’agit de redresser nos jugements (Épictète, Manuel, V : «Ce ne sont pas les choses qui rendent les hommes malheureux, mais les jugements qu’ils portent sur ces choses»).

Il faut rappeler qu’à cette époque, la philosophie se pratiquait dans de véritables communautés. La «culture de soi» définie par Foucault comme une art visant à «prendre soin de soi-même» ne se caractérisait pas par un exercice solitaire mais bien comme une pratique sociale dans des institutions. Le professeur de philosophie n’était pas un simple fonctionnaire mais «un véritable directeur de conscience […] qui prend souci des problèmes spirituels de ses élèves» (Pierre Hadot, Qu’est-ce que la philosophie antique ?). Le philosophe est celui qui s’occupe des hommes, il prend soin d’eux, il est leur médecin.

Nous avons terminé notre troisième moment de la réflexion où nous avons vu que le philosophe était un médecin au sens où il exerçait une thérapeutique sur autrui.

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Pour conclure, nous soutenons une réponse positive à la question de départ : «le philosophe est-il un médecin ?». Plutarque écrit dans les Préceptes de santé, 122e, que la philosophie et la médecine ont un seul et même domaine, qui est de soigner le pathos. Pour cela, le philosophe usera du pharmakon qu’est le logos. Le philosophe peut être médecin de l’esprit et du corps mais seulement au moyen de l’esprit. Il peut être son propre patient lorsqu’il s’agit simplement de prévenir le pathos. Il peut en revanche guérir le pathos des autres s’il n’est pas lui-même atteint.

L’assimilation de la philosophie à une médecine s’inscrit dans la tradition antique de la philosophie qui s’est plus ou moins perdue à partir du Moyen-Âge. L’ouverture, ces dernières années, de cabinets philosophiques aux États-Unis, en Belgique ou encore en Allemagne est peut-être le signe d’un heureux et bénéfique retour à cet idéal antique. Du moins, faut-il l’espérer…

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