John Stuart Mill, De la liberté, Introduction

  • Nature du devoir : explication de texte
  • Cours : L1, Philosophie morale et politique
  • Note : 16/20

voir l’extrait de texte étudié

L’extrait que nous allons étudier est tiré de l’introduction de l’ouvrage De la liberté, édifice politique majeur de la maturité du philosophe britannique John Stuart Mill, publié en 1859. Cet essai de philosophie politique a été écrit en réaction à l’idée selon laquelle « les peuples n’ont pas besoin de limiter leur pouvoir sur eux-mêmes » [1], car Mill estime qu’il y a une confusion illusoire dans l’expression de l’idéal démocratique du “gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple” où le peuple employé aux différents endroits ne représente pas les mêmes “gens du peuple” en question : ce n’est pas du gouvernement de chacun pour lui-même auquel on a affaire mais en réalité du gouvernement de chacun par tous les autres.

Le thème sur lequel nous nous interrogerons au travers de cet extrait est la liberté individuelle dans la société. En effet, il faut rappeler que Mill est un philosophe utilitariste, c’est-à-dire que sa conception d’une société juste repose sur le principe du bonheur du plus grand nombre et à la fois un philosophe libéral qui conçoit la liberté par la primauté de l’indépendance de l’individu, or on voit ici qu’entre le contrôle social et la liberté individuelle réside une tension contradictoire. Le problème que pose le texte s’inscrit alors dans le choix des critères de détermination de la limite entre ces deux idées, nous nous demanderons quel rôle joue la société dans l’établissement de ma liberté ? Mill défend la thèse suivant laquelle la présence de l’ordre public et civil n’est pas légitime partout, pour garantir ma liberté, il faut d’ailleurs affirmer la protection d’une sphère d’autonomie protégée de tout empiétement de la puissance publique et sociale, mais la réponse pratique au choix d’une frontière entre ordre public et social et vie privée est ici laissée en suspend, le présent texte se termine de manière quelque peu aporétique.

Nous pouvons décomposer ce texte en trois moments. Tout d’abord, Mill introduit le problème en posant le constat que la société outrepasse ses droits. Ensuite, il développe et explique ce constat et revendique la nécessité de résistance. Enfin, il passe du problème en théorie au problème pratique et se demande si l’on peut formuler une limite pratique. Nous pouvons commencer à expliquer le premier moment de ce texte où Mill expose le constat qu’il fait de la société d’où ressort le problème qui l’amène à écrire ce texte.

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En premier lieu, il convient de rappeler que Mill vient de mentionner au début de son introduction le passage de régimes tyranniques aux régimes démocratiques, c’est-à-dire de régimes où les intérêts des gouvernants et ceux des gouvernés étaient antagonistes à des régimes où en principe, « les dirigeants fussent identifiés au peuple » [2].

En ce sens, quand il écrit « la société applique les décisions qu’elle prend », on lit sous-jacent l’idée d’une autonomie de la société, autonomie provenant du grec – auto : soi-même, – nomos : loi, signifie donc que la société se donne elle-même ses propres lois, définition même d’une société démocratique. Mais nous devons nous interroger sur le terme de « société », terme vague et donc ambigu, car si l’on peut définir une société comme un ensemble d’individus organisés collectivement, la question de la nature de cette organisation n’est ici pas précisée. C’est pourquoi l’on se demande si les rapports qui en résultent sont consolidés par une institution publique, l’État, et alors garantis par un ensemble codifié, c’est-à-dire où l’on entendrait ainsi les « décisions » équivalentes aux lois, normes juridiques écrites à respecter sous peine de délinquance donnant lieu à des « sanctions pénales » (des peines imputées par l’État) ou bien si la « société » serait seulement entendue comme une somme d’individus, réunis au stade intermédiaire entre la famille et l’État, et de là, les « décisions » comme les normes répandues dans la société, c’est-à-dire les valeurs donnant lieu à des règles de conduites à suivre, de peine d’être caractérisé par la déviance et de ne pas être intégré. En outre, il faut remarquer que si dans le premier cas, on voit matériellement l’ « application » des « décisions » puisqu’elles sont écrites dans un code civil, dans le second cas, l’ « application » est plus problématique à déterminer concrètement. De même, pour savoir comment la société les « prend », si dans le premier cas, les décisions sont le produit de délibérations de représentants politiques dans une assemblée, dans le second cas qui est la « société » qui choisit les normes régnantes ? Y a-t-il une discussion permettant de les déterminer ? En ce sens, si l’on peut parler d’État démocratique, peut-on au stade où nous en sommes véritablement parler de société démocratique ? C’est là un des enjeux fondamentaux de ce texte.

Ensuite, Mill relate une implication logique entre la prise de « mauvaises » décisions et la pratique d’une « tyrannie sociale ».

On peut tout d’abord s’étonner de cette proposition « elle en prend de mauvaises » car cela pose deux interrogations : comment une société peut-elle prendre une mauvaise décision et qu’est-ce qu’une mauvaise décision ? En effet, en droit, une société ne peut vouloir son malheur, c’est pourquoi a priori elle ne peut nécessairement pas établir de « mauvaises » décisions. Cependant, il est vrai qu’en pratique, il est possible de trouver de « mauvaises » décisions. Nous devons maintenant préciser ce qu’il faut lire dans le terme de « mauvaises » décisions, car ce terme employé ici ne s’oppose à des décisions « bonnes » (domaine de la morale) mais s’oppose plus exactement à des décisions dites légitimes (domaine du droit). Mill explicite en effet son propos puisqu’il fait une équivalence entre prendre des « mauvaises » décisions et « s’ingérer dans des affaires qui ne sont pas de son ressort ». Nous percevons bien ici que Mill s’inscrit dans la doctrine libérale pour plusieurs raisons. Premièrement, nous pouvons à présent clarifier la définition de la société : la « société » est à distinguer de l’État, Mill conteste l’idée d’une domination complète de l’État sur la société (et il conteste également la domination de la société sur les individus). Deuxièmement, de cette distinction, on peut montrer que ce n’est ni à l’État, ni à la société d’indiquer “la vie bonne” aux individus qui la composent, Mill se rattache ici à l’individualisme qui donne le primat à l’individu sur la société, on pourrait citer Benjamin Constant qui résumait bien l’idée de Mill ici : « Que l’autorité se borne à être juste, nous nous chargeons d’être heureux » [3], la “vie bonne” est une affaire privée et non sociale et/ou politique.

Si la proposition « elle en prend de mauvaises » s’avère vraie, alors, nous dit Mill, la société « pratique une tyrannie sociale ». Tentons de conceptualiser ce qu’est cette tyrannie de la société par la société. Du grec turannos : dominateur, la tyrannie est donc domination, or l’être dominé (il est soumis à un pouvoir exercé par la force visible ou non) s’oppose à l’être libre, on comprend donc la tyrannie comme s’opposant à la liberté, c’est l’absence, la négation de liberté. Revenons à présent sur cet adjectif qualifiant la tyrannie de « sociale », il nous faire un parallèle avec ce qu’est une tyrannie politique où les décisions sont entre les mains d’un seul homme, le tyran, et produits de son caprice, désignant ainsi un régime politique où règne l’absence de discussion des décisions en assemblée. On aboutit donc à une définition de la tyrannie comme absence de discussion, on comprend maintenant mieux la « tyrannie sociale » puisque les décisions en tant que normes reposant sur des valeurs, où sont-elles discutées ?

Mill opère une distinction (« différente des formes d’oppression politique ») entre ces deux tyrannies en écrivant que la « tyrannie sociale » est « d’une ampleur nouvelle », cette tyrannie sociale vient donc s’ajouter à la tyrannie politique et son développement s’organise d’une manière différente de la première en cela qu’elle touche l’essence-même de la liberté (qui pour Mill est avant tout la liberté individuelle et pas seulement liberté politique). Mill nous précise alors ce qu’il entendait par « s’ingérer dans des affaires qui ne sont pas de son ressort » par « se glisser dans les plus petits détails de la vie ». La puissance de la société ne se réduit donc pas aux lois, mais elle exerce une puissance ici beaucoup plus insidieuse (ne pourrait-on pas l’interpréter dans une certaine mesure avec le concept souvent utilisé en relations internationales de “soft power” ?). Nous avons besoin pour expliquer ce passage de comprendre qu’il faut distinguer différents niveaux de notre vie : l’espace intime, l’espace privé, l’espace civil et enfin l’espace public. L’espace intime désigne ce qui est de plus profond, de plus personnel de notre individualité (comme par exemple notre vie sexuelle) et l’espace privé va au-delà du domaine du corps propre et des sentiments intimes pour occuper l’espace du foyer (chez soi, dans sa famille, dans son cercle d’amis etc.). Mill pense que la société, l’espace civil donc (les cafés, les associations etc.), aussi bien que l’État, la puissance publique, ne doit pas s’immiscer dans les sphères de l’intime et du privé. Par exemple, il ne serait pas légitime d’imposer des décisions en termes de pratiques sexuelles en cela qu’elles iraient contre une certaine “morale”. Il nous met donc en garde non seulement contre le danger de la puissance publique mais également contre celle de la puissance sociale souvent oubliée car souvent lorsque l’on se trouve en société, notre individualité se dissout sous l’effet de masse [4] auquel cas « asservissant l’âme elle-même », ce qui signifie que notre conscience c’est-à-dire notre liberté de penser et notre liberté de juger ne sont plus dans la mesure où elles se trouvent sous la domination de la “liberté” de penser et de juger de la société. Dès lors, nous ne sommes plus maîtres de nous-mêmes, nous ne sommes plus sujets, mais uniquement objectivés aux mœurs, opinions et sentiments de la société (nous approfondirons cela dans notre deuxième moment de l’analyse du texte).

Ayant montré qu’il existe une autre forme de tyrannie que « des formes d’oppression politique qui s’imposent à coups de sanctions pénales », Mill conclut donc ce premier moment : « se protéger contre la tyrannie du magistrat ne suffit donc pas », la tyrannie du magistrat étant la tyrannie s’exprimant par les décisions du pouvoir exécutif de la puissance publique relatant au préalable de la puissance législative.
Nous avons à présent terminer le premier moment de notre explication.

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Nous pouvons donc ouvrir le deuxième moment de notre explication dans lequel Mill explicite son propos sur le concept de « tyrannie sociale » et prône une résistance face à celle-ci.

Mill affine sa définition la « tyrannie sociale » par « tyrannie de l’opinion et du sentiment dominants ». On remarque ici bel-et-bien l’influence tocquevilienne chez Mill qui va se retrouver dans tout le deuxième moment de notre explication. Mill s’appuie ici sur l’analyse de Tocqueville selon laquelle les croyances collectives sont inhérentes aux “sociétés démocratiques” [5] débouchant sur une « tyrannie de la majorité » [6] ; en effet, si les sociétés démocratiques rejettent l’autorité morale d’un seul homme (le monarque ou le tyran), une autre autorité morale s’y est substituée et imposée, c’est celle de la majorité (d’où l’utilisation de l’adjectif « dominants » en tant qu’il y a plus d’individus à y adhérer, il y a domination par le nombre) et de là émerge un certain conformisme des individus. Les individus se soumettent passivement à la “dictature du on”, « la majorité se charge de fournir aux individus une foule d’opinions toutes faites, et les soulage ainsi de l’obligation de s’en former qui leur soient propres » [7] Mill a-t-il dû lire chez Tocqueville. Il faut aussi commenter l’usage des termes « opinions et sentiments » car tous deux s’opposent à la connaissance acquise par la raison, ils veulent s’en donner l’apparence et réussissent à faire illusions alors qu’ils ne sont que des croyances dogmatiques (car adhérant au dogme majoritaire).

Nous voyons que Mill s’oppose fortement à cette dangereuse orientation constatée en lisant les répétitions de « se protéger contre » et de « contre ». Mill dénonce cette « tendance de la société à imposer » car dans ce terme « imposer », on entend le caractère prescriptif dont est dotée la société or qui dit prescription, dit éthique déontologique (ce qui signifie qu’il faudrait juger les actions des individus selon la conformité ou non à des principes), or Mill s’oppose à toute éthique déontologique. Quand Mill reproche à la société d’imposer « ses propres idées et ses propres pratiques comme règles de conduites à ceux qui ne seraient pas de son avis », il se fait le défenseur des minorités, des individus marginalisés dans la “déviance”, qui ne se sont pas laissés couler dans le “moule de la société”, qui “dérogent” à la norme imposée pour être considéré comme “normal”, pour être intégré. Il faut aussi penser que derrière cette critique de l’exclusion et discrimination de toute excentricité, Mill critique le rigorisme et le puritanisme de son époque, c’est-à-dire le respect très rigide des règles religieuses et morales. Mill soutient au contraire la pluralité des avis divergents entre les individus, cette diversité a à son sens un caractère bénéfique puisqu’enrichissant et favorisant la tolérance.

Puis Mill ajoute encore un argument : « Il faut encore se protéger contre sa tendance à entraver le développement – sinon à empêcher la formation – de toute individualité ». Cet argument comprenant une opposition à la notion d’entrave commence à nous permettre d’esquisser le concept de liberté chez Mill qui s’avère être si l’on s’en réfère à la distinction opérée par Benjamin Constant [8], la liberté des Modernes c’est-à-dire premièrement une liberté individuelle en opposition à la liberté des Anciens qui était de nature politique et collective mais plus précisément une liberté “négative” c’est-à-dire se définissant comme une absence d’interférences (les interventions plus ou moins intentionnelles que tend à poser la puissance sociale) en opposition à la liberté “positive” des Anciens comme maîtrise de soi par la seule citoyenneté. La société en effet s’interfère et apparaît comme un obstacle à ma liberté lorsqu’elle va à l’encontre de « la formation de toute individualité qui ne serait pas en harmonie avec ses mœurs et à façonner tous les caractères selon un modèle préétabli ». Ceci nous permet de mettre en garde contre une erreur qui assimilerait l’utilitarisme, dans la mesure où il recherche le bien-être du plus grand nombre, à la recherche d’une unité d’un bien-être commun car l’utilitarisme millien recherche au contraire le bien-être individuel de chaque individu. On pourrait en ce sens considérer son concept de liberté “positivement” non pas au sens de maîtrise de soi par la citoyenneté mais de maîtrise de soi par l’épanouissement de son individualité car il semblerait que le bonheur ne puisse excéder la sphère privée. Lorsque Mill s’oppose à « l’harmonie avec ses mœurs », c’est parce qu’il ne croit pas à la possibilité d’existence d’une unité de bonheur collectif, ce n’est pas à la société de former “la vie bonne” des individus auquel cas elle empêcherait justement leur formation de leur “vie bonne” car son seul rôle est en fait de permettre à tous les individus de trouver sa manière propre de conduire sa vie comme il l’entend.

Enfin Mill amorce le problème des limites : « Il existe une limite à l’ingérence légitime de l’opinion collective dans l’indépendance individuelle ». On pourrait soulever ici un paradoxe, voire une contradiction. D’une part, nous voyons apparaître ici la notion d’indépendance, à laquelle est adjointe l’adjectif qualificatif individuelle qui vient renforcer le terme. Nous devons en effet noter que le terme d’indépendance est plus fort que le simple terme d’autonomie en cela qu’il signifie que si un individu est indépendant de la société, il peut s’auto-suffire à lui-même et cette expression radicale d’ « indépendance individuelle » pourrait nous conduire à interpréter Mill comme un libertarien allant jusqu’à définir la liberté par le concept de « propriété de soi » et l’absence totale d’interférence sur soi mais pourtant Mill écrit dans la même phrase l’existence d’une « ingérence légitime de l’opinion collective », il nous faut donc nuancer notre propos de Mill. Néanmoins il reste un défenseur de l’individualisme, il ne faut pas confondre l’individualisme avec le pur égoïsme [9] (comme on aurait pu le faire si on était resté sur une interprétation de Mill comme un dur libertarien). L’individualisme résulte dans le retrait de la sphère publique au profit de la sphère privée (Mill s’oppose en défendant l’individualisme au communautarisme) tandis que l’égoïsme se sert de la sphère publique au profit de ses intérêts privés. Mill soutient qu’il faut « la (l’indépendance individuelle) défendre de tout empiétement éventuel », se pose à nous la question de “comment et qui la défendre ?” car pour créer une sphère protégée réservée à cette part d’individualité, cela ne nécessiterait-il pas de l’inscrire dans le droit positif comme liberté fondamentale (et donc droit inaliénable) par le biais donc de représentant politique or pour cela, il faut bien que des individus sortent de leur individualisme pour s’engager dans la sphère publique. De plus, un autre point peut prêter à étonnement puisqu’il écrit que cela « est tout aussi indispensable à la bonne marche des affaires humaines que se protéger contre le despotisme politique » mais la tendance individualiste croissante des sociétés démocratiques n’est-elle pas l’une des principales causes du despotisme politique puisque les individus individualistes se délaissant des affaires politiques laissent le pouvoir entre les mains des minorités actives restant dans la sphère publique ?

Nous avons terminé le deuxième moment de notre explication, on arrivé au point d’accord qu’il y avait une limite à déterminer entre la liberté individuelle et l’ingérence légitime de la société.

*

Reste donc en suspend la question de “comment la définir ?”, ce sera l’objet de notre troisième et dernier moment d’explication de ce texte.

Nous remarquons tout d’abord le connecteur logique de contradiction « Mais », parce que Mill veut montrer qu’il y a une différence entre traiter le problème de la “limite” en théorie, c’est-à-dire de manière abstraite et générale au moyen de concepts, et en pratique, c’est-à-dire la mise en œuvre concrète. C’ « est un domaine où presque tout reste à explorer », il y a donc contingence quant à la possibilité de placer le curseur tendant plus ou moins du côté de l’ « indépendance individuelle » que du « contrôle social ». Mill ajoute une deuxième contrainte à la liberté (la première étant celle opérée par la société), ce sont les actions d’autrui. La recherche de la ligne de limite devra donc être examiner sous une double-problématique, et qui plus est par des individus soumis au même moment à ces tiraillements. C’est ce fait qu’elle doive se réfléchir d’un point de vue en conflit permanent qui tend à son incertitude.

Arrêtons-nous un instant sur cette deuxième contrainte : « Tout ce qui donne sa valeur à notre existence repose sur les restrictions posées à autrui ». Il y a un renversement intéressant par rapport la conception de la liberté la plus souvent développée selon laquelle « La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui : ainsi, l’exercice des droits naturels de chaque homme n’a de bornes que celles qui assurent aux autres membres de la société la jouissance de ces mêmes droits » [10]. Ici, on est face à une énonciation antithétique puisque ce n’est pas ma liberté qui s’arrête à celle des autres mais la liberté des autres qui doit s’arrêter à la mienne. Cependant, je serai nécessairement l’autre de l’autre donc cela s’appliquera à moi aussi.

Mill arrive alors à la déduction suivante : « Il est donc nécessaire d’imposer certaines règles de conduite, par la loi d’abord ; puis, pour les nombreuses questions qui ne sont pas de son ressort, par l’opinion », nous retombons au problème que nous avions déjà anticipé dans le premier moment de notre réflexion, à savoir que concernant les règles de conduites du ressort de la puissance publique régies par la loi pouvaient être légitimement débattues en assemblée puis démocratiquement tranchées par le vote mais subsistait une interrogation quand aux décisions résultant de la puissance civile. En effet, de sorte qu’elles soient, elles aussi, légitimement et démocratiquement choisies, quand Mill nous dit que c’est « par l’opinion », le terme est vague et peut porté à confusion étant donné toute la critique qu’il vient d’accomplir de l’opinion publique. Cependant, nous pourrions aujourd’hui repenser le concept d’ « opinion publique » en entendant alors par celui-ci la mise en public des opinions, il nous faudrait alors réfléchir sur la notion de « publicité » dont les travaux contemporains de Jürgen Habermas pourraient nous éclairer et établir ainsi deux niveaux de démocratie permettant de garantir des décisions librement choisies : d’une part par la démocratie représentative pour le domaine de la puissance publique (l’État) et d’une autre part par la démocratie délibérative, ou participative, pour tous les problèmes concernant l’espace civil.

Ces espaces de discussion doivent être garantis car « Ce que doivent être ces règles est le problème majeur des sociétés humaines. C’est un problème qui n’a pas trouvé de solution véritable ». Cette incertitude quant aux règles à définir tient du point de départ conséquentialiste et non déontologique de l’utilitarisme qui ne nous élimine a priori aucune solution. C’est aussi pourquoi Mill soutient la positivité des différences d’opinions entre les individus, car cette multiplicité et diversité ne peut qu’enrichir le débat. En outre, si ces opinions doivent être débattues dans des espaces de discussion, cela va obliger nécessairement les individus à s’efforcer de justifier leurs propres positions, ainsi leur faculté de raison va se développer et cela contribuera à leur « formation » (le terme se situe dans le deuxième moment du texte) : en effet, Mill pense que l’épanouissement des facultés supérieures dépend de l’entretien de l’individualité.

Enfin, Mill termine sur un constat empirique pour justifier son affirmation disant que l’on avait pas trouvé de solution véritable : « Il n’y a pas deux époques, voire deux pays, qui l’aient tranché de la même façon ; et la solution adoptée par une époque ou un pays donné a toujours été une source d’étonnement pour les autres » et pense que cette délimitation sera toujours relative à certaines circonstances et qu’il n’y a pas de réponse universaliste absolue possible à ce problème. Mill adopte donc une position relativiste à l’égard du traitement pratique du problème de la limite et cela se comprend par l’instabilité des rapports de force toujours en mouvements, de la nature conflictuelle et donc précaire et transitoire de la question politique plus généralement.

***

En conclusion, nous pouvons dire que ce texte écrit et publié sous l’ère victorienne où régnait rigorisme et puritanisme se révèle être un texte audacieux posant un bel acte d’indépendance d’esprit face à l’idéologie protestante. Effectivement, ce texte ne se réfère pas à une prescription d’ordre divin mais en cherche à ouvrir une discussion en faisant appel à la raison et à l’expérience.

La pensée de Mill, par son fervent attachement à la liberté de l’individu, dans notre société moderne se révèle être encore toujours d’actualité et en posant comme nécessité la neutralité axiologique de l’État propose une solution pour penser les enjeux du pluralisme de nos sociétés.

_________________________

1 John Stuart Mill, De la liberté, trad. L. Lenglet, Paris, Gallimard, 1990, p. 64

2 John Stuart Mill, Ibid.

3 Benjamin Constant, De la liberté des Anciens comparée à celle des Modernes, discours prononcé en 1819

4 On pourrait se référer à l’analyse de Gustave Le Bon, Psychologie des foules

5 Alexis de Tocqueville, De la démocratie en Amérique (tome II, partie 1, chapitre II), Paris, Flammarion – «Le Monde de la Philosophie », 2008, pp. 619-625.

6 Ibid. (tome I, partie 2, chapitre VII), pp. 368-372.

7 Ibid. (tome II, partie 1, chapitre II), p. 623.

8 Benjamin Constant, Op. cit.

9 Alexis de Tocqueville, Op. cit. (tome II, partie 2, chapitre II), p. 751

10 Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen, article 4, 26 août 1789

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