John Locke, Lettre sur la tolérance

  • Nature du devoir : explication de texte de partiel en 4h
  • Cours : L1, Philosophie morale et politique
  • Note : 15/20

voir l’extrait de texte étudié

La confrontation face à l’altérité, c’est-à-dire face à celui qui est différent de nous nous place naturellement (au sens d’instinctivement) dans une situation d’intolérance car reconnaître qu’autrui a raison serait vécu comme une sorte d’humiliation puisque cela signifierait que j’ai tort. Pourtant, il nous apparaît par ailleurs «naturel» (au sens d’évident) de défendre la tolérance en raison des erreurs produites par les guerres de religion.

C’est dans cette dernière perspective que John Locke rédige sa Lettre sur la tolérance, dont est extrait le texte que nous allons étudier. Ce texte s’inscrit dans le domaine de la philosophie morale et politique et a pour objet particulier la tolérance religieuse. L’interrogation posée par ce texte, en vue de répondre au problème exposé ci-dessus de la notion de tolérance, porte sur les raisons et les conditions de mise en œuvre de la tolérance religieuse. La thèse de ce texte est de soutenir un État tolérant car la religion n’est pas du ressort de son intervention. C’est un texte de nature argumentative qui a pour enjeu la distinction de l’État et de la religion, ce qu’on appelle la sécularisation.

L’argumentation du texte se déploie en quatre moments. Tout d’abord de la ligne 1 à la ligne 4, Locke expose que la tolérance apparaît comme nécessaire. Ensuite de la ligne 4 à la ligne 9, il critique ceux qui n’admettent pas cela. Puis, il donne des raisons de défendre la tolérance de la ligne 9 à la ligne 15. Enfin de la ligne 15 à la ligne 23, il s’interroge sur les conditions de mise en place de la tolérance.

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Nous pouvons à présent commencer l’explication du premier moment du texte qui va de la ligne 1 à la ligne 4, présentant la tolérance comme une chose nécessaire.

«La tolérance, en faveur de ceux qui diffèrent des autres en matière de religion» : Locke donne tout d’abord l’objet de ce sur quoi va porter son texte : la tolérance religieuse. La notion de tolérance n’est pas encore pour l’instant définie, nous pouvons juste relever qu’elle se présente lorsqu’on est face à des différences. La religion en général est un phénomène qui vise à relier les hommes entre eux par l’adhésion à certains dogmes rattachés à certaines pratiques. En pratique, nous pouvons constater une pluralité de religions particulières. Elles ont chacune leurs particularités, elles ne sont pas similaires, on peut donc dire qu’elles diffèrent les unes des autres. Ces différences justifient qu’elles soient un objet de la tolérance. Puisque nous n’avons pas ici de définition précise de la tolérance, on peut se demander si elle consiste dans le fait de ne pas interdire alors qu’on le pourrait ou bien si elle suppose une reconnaissance de la différence. Nous répondrons plus tard dans l’explication du texte à cette question de savoir si la tolérance est abstention ou admission.

Locke donne deux arguments qui soutiennent la tolérance comme nécessaire. Le premier est de nature religieuse : la tolérance est «conforme à l’évangile de Jésus-Christ» : en effet, le christianisme demande de se préoccuper de son unique salut, celui des autres ne nous regarde pas. Le deuxième argument est de nature rationnelle : la tolérance est conforme «au sens commun des hommes» : tous les hommes sont dotés de raison et peuvent par cette faculté se rendre compte de la nécessité de la tolérance sans quoi l’on retomberait dans d’interminables guerres de religion.

Ces deux arguments paraissent si évidents que Locke se permet de dénigrer ceux qui pensent autrement : il parle d’une «chose monstrueuse» le fait «qu’il y ait des gens assez aveugles» pour ne pas reconnaître le principe de tolérance. Ils sont «aveugles», cela signifie que leur faculté de voir doit vraiment être défaillante car il y a pourtant «tant de lumière qui les environne». On peut entendre par cette métaphore de la «lumière» la clarté de l’évidence de ses arguments ainsi que leur caractère raisonnable.

La tolérance est une «nécessité». La notion de nécessité s’oppose à celle de la contingence, cela signifie qu’on ne peut pas se passer de la tolérance, on en a un besoin impératif. De plus, elle présente un «avantage», cela signifie que ses conséquences vont porter un fruit positif, en l’occurrence celui de la paix civile.

Nous avons à présent terminé l’explication du premier moment de notre texte.

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Nous pouvons maintenant entrer dans l’explication du deuxième moment de notre texte qui va de la ligne 4 à la ligne 9 et où Locke critique les intolérants.

Locke «accuse», cela signifie non seulement qu’il porte un jugement négatif sur ces gens qu’il a déjà qualifiés «d’aveugles» mais aussi qu’il les dénonce. Le terme d’«accusation» se retrouve dans le vocabulaire du droit et de la justice pour mettre en lumière une illégitimité voire une illégalité : les intolérants n’auraient pas le droit d’être intolérants.

Locke dresse un portrait bien péjoratif des intolérants visant à souligner leurs défauts de personnalité. Il parle de «l’orgueil et l’ambition des uns» : ceci se justifie par le fait que l’intolérance repose épistélomogiquement sur un dogmatisme, c’est-à-dire qu’il y a une vérité absolue (la tolérance repose, elle, sur le scepticisme) et que l’erreur n’est pas tolérable, et éthiquement sur un universalisme (à l’inverse de la tolérance qui repose sur un relativisme axiologique), supposant qu’il y a des valeurs communes à étendre. Il parle également de «la passion et le zèle peu charitable des autres». La charité est une notion défendue par la religion chrétienne soutenant l’amour du prochain quel qu’il soit, or cette attitude n’est visiblement pas celle de l’intolérant, celui qui ne supporte pas les autres.

Ces défauts sont caractérisés comme des «vices». Cela signifie que ce sont des maux moraux compris comme des perversions de la bonté naturelle des hommes.

Locke pose une difficulté en disant qu’«il est presque impossible qu’on soit jamais délivré à tous égards». Plus haut, Locke parlait de «passion» or une passion est un affect que l’on subit passivement et auquel il est difficile de se libérer car il n’appartient pas au seul régime de la volonté mais est dominé majoritairement par les instincts.

Locke dit que ces hommes sont d’«une telle nature» or si ces vices sont d’origine naturelle et non culturelle, il va être difficile de s’en débarrasser car notre nature est ce que nous n’avons pas choisi librement, c’est ce qui nous impose des déterminations. Mais on peut aussi entendre ici le mot «nature» dans un sens plus faible qui serait celui de caractère.

Locke dénonce le fait «qu’il n’y a personne qui en veuille soutenir le reproche, sans les pallier de quelque couleur spécieuse». Cela signifie qu’il n’y a personne qui ose critiquer les intolérants de manière ferme sans leur trouver des excuses. Ce point doit nous interroger sur le type de rapport que l’on doit tenir face aux intolérants : quelle tolérance doit-il y avoir pour les intolérants ? Cela nous entraîne à préciser notre définition de la tolérance. Tolérer les intolérants doit s’étendre au seul sens qu’on les supporte mais on leur y résiste (à la manière de la tolérance à un médicament).

Locke insiste encore sur le caractère déraisonnable des intolérants : l’intolérant est «entraîné par la violence de ses passions déréglées», cela sous entend qu’il a perdu la maîtrise de soi, il est soumis au régime des pulsions. Le caractère de «violence» doit aussi nous rappeler que c’est l’un des dangers majeurs si l’on refuse d’être tolérant. L’intolérance mène à la guerre civile.

Nous avons à présent terminé le deuxième moment de notre explication de texte.

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Nous pouvons maintenant commencer l’explication du troisième moment de ce texte qui va de la ligne 9 à la ligne 15, où Locke donne des raisons de défendre la tolérance.

Nous notons à trois reprises l’emploi de l’expression «afin que» suivie d’une négation. Cela veut dire que Locke défend la tolérance en montrant non pas les conséquences positives de la tolérance mais en soulignant les conséquences néfastes de son opposé, l’intolérance.

Tout d’abord, Locke parle de «l’esprit de persécution» et de «cruauté anti-chrétienne». Concernant «l’esprit de persécution», il faut rappeler que celui-ci était caractéristique durant les guerres de religion où les fanatiques ne tolérant aucune autre religion que la leur cherchaient à «persécuter» les autres, c’est-à-dire à les écraser ; il y avait une volonté de destruction de l’autre. La tolérance supprime nécessairement la persécution puisqu’elle demande de l’abstention de jugements sur les autres. Locke met en lumière la «cruauté anti-chrétienne» pour donner un exemple de persécution (il faut aussi rappeler que lui-même est chrétien, cet exemple n’est donc pas pris au hasard).

Les intolérants cherchent à masquer ces deux caractères par des «belles apparences de l’intérêt public et de l’esprit des lois». Le terme d’«apparence» vise à dénoncer la fausseté de ses prétendus intérêts car les apparences produisent des illusions sur la réalité, elles ne montrent pas la vérité mais seulement une «vraisemblance». Les intolérants confondent volontairement et non innocemment l’intérêt général et leur intérêt particulier, ils cherchent à faire transparaître une vision du bien par le biais des lois. Ce à quoi s’oppose Locke, qui en tant que libéral, défend une neutralité axiologique des lois et récuse toute visée téléologique de celles-ci.

Ensuite, Locke écrit : «afin que les autres, sous prétexte de religion ne cherchent pas l’impunité de leur libertinage et de leur licence effrénée». Locke dénonce le libertinage, c’est-à-dire le fait de batifoler ici et ailleurs sans suivre de règles raisonnables et leur licence effrénée, c’est-à-dire le droit de faire ça de manière passionnée. Cela nous fait remarquer que la tolérance ne peut jamais être absolue, elle n’est pas synonyme de tout «laisser faire».

Enfin, Locke écrit : «afin qu’aucun ne se trompe soi-même ou n’abuse les autres, sous prétexte de fidélité au prince ou de soumission à ses ordres, et de scrupule de conscience ou de sincérité dans le culte divin». Pour comprendre ce passage, il nous faut rappeler que pour Locke, la qualité essentielle de la foi résulte de son acte de sincérité et d’authenticité. De plus, la foi est un sentiment subjectif et intérieur, par conséquent, nous n’avons pas d’une part la légitimité de toucher à celle des autres ni d’autre part de toutes façons la capacité à la modifier. La seule part que l’on peut modifier, ce n’est pas la conviction intérieure, mais seulement les actes d’expression extérieure de celle-ci mais ce serait absolument condamnable car l’individu à cause de contraintes extérieures agirait à l’encontre de ses convictions intérieures, dès lors il perdrait toute cohérence avec lui-même. La persuasion extérieure n’a aucun intérêt et est même nocive.

Nous avons à présent terminé l’explication du troisième moment du texte.

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Nous pouvons maintenant commencer l’explication du quatrième et dernier moment du texte, qui va de la ligne 15 à la ligne 23, s’interrogeant sur les conditions de mise en place de la tolérance.

Locke parle d’une distinction à faire qui est d’une «nécessité absolue». L’apposition de ces deux termes soulignent fortement le caractère impératif et obligatoire de cette distinction.

Quelle est cette distinction ? Locke écrit : «ce qui regarde le gouvernement civil, de ce qui appartient à la religion, et de marquer les justes bornes qui séparent les droits de l’un et ceux de l’autre». La distinction, c’est-à-dire la séparation des rôles à opérer est celle entre l’État et la religion. Cette sécularisation peut se justifier par le fait que l’État et le religion appartiennent à deux sphères différentes : celle publique et celle privée. Ainsi, leurs champs d’action respectifs ne doivent pas se recouper.

Comme dans le troisième moment du texte, Locke argumente sa thèse en montrant les effets de la position inverse : «sans cela, il n’y aura jamais de fins aux disputes qui s’élèveront entre ceux qui s’intéressent, ou qui prétendent s’intéresser, d’un côté au salut des âmes, et de l’autre au bien de l’État». Le «salut des âmes» est le but ultime de la religion mais la religion ne préconise pas de se préoccuper individuellement du salut «des» âmes mais seulement de la sienne et en outre le salut de l’âme dépend de la foi intérieure or nous avons vu que nous n’avions pas la possibilité de persuasion intérieure sur autrui. Le «bien de l’État» est une mauvaise intention car l’État, c’est-à-dire l’organisation juridique d’une communauté d’hommes sur un territoire déterminé, n’a pas à défendre une conception du bien, il doit uniquement se soucier d’être juste, c’est-à-dire impartial. Il n’y aura jamais de fin aux disputes car la religion et plus particulièrement la foi n’obéissent pas à des critères de l’ordre du démontrable, un accord rationnel est donc impensable à ce sujet. On peut juste s’accorder sur des lois politiques visant le droit.

Pour terminer, Locke donne une définition de l’État : «une société d’hommes instituée dans la seule vue de l’établissement, de la conservation et de l’avancement de leurs intérêts civils». L’État est donc un rassemblement d’un ensemble d’hommes établi par un pacte au moyen d’institutions, c’est-à-dire de structures juridiques, en vue d’une fin dont l’État serait le moyen : la garantie des intérêts civils.

Les intérêts civils sont définis par Locke comme «la vie, car considérée comme un don pour le chrétien qu’est Locke, «la liberté», c’est-à-dire la possibilité de ne pas être entravé dans ses actions, «la santé du corps», c’est-à-dire l’interdiction de la torture et le droit à la sécurité, et «la possession des biens extérieurs», c’est-à-dire le droit à la propriété privée.

Nous avons à présent terminé l’explication du quatrième et dernier moment de ce texte.

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Nous sommes arrivés au terme de l’explication de l’extrait de la Lettre sur la tolérance de John Locke où nous avons vu que la tolérance religieuse était chose nécessaire et que cette tolérance était entendue dans son acception négative au sens d’abstention de jugement, celle-ci concerne le regard de l’État sur les religions.

Nous notons l’importance portée des idées véhiculées par cette Lettre dans nos sociétés modernes dont la sécularisation, c’est-à-dire la séparation de l’État et de l’Église, est l’une des composantes majeures.

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Une réflexion sur “John Locke, Lettre sur la tolérance

  1. Ce petit message pour montrer mon soutien pour ton blog, il me plait beaucoup. A mon avis, sans la tolérance une société ne peut plus exister car nous vivons dans des sociétés tellement mixtes. C’est dans ce contexte là que s’inscrit également mon blog http://www.tolerance.fr. Soutenons la tolérance pour un monde plus juste!

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