Peut-on démontrer l’existence ?

  • Nature du devoir : dissertation
  • Cours : L1, Histoire de la philosophie sur Descartes
  • Note : 11/20

Quand quelqu’un me fait part que quelque chose existe, l’existence de quelque chose désigne le fait d’être de quelque chose. Pour me montrer, me faire voir, l’existence de ce quelque chose, il faut faire un constat. Si je constate une présence alors je confirmerai l’affirmation de son existence. À l’inverse, si je constate une absence alors je réfuterai l’affirmation de son existence. L’existence se pose par rapport à son contraire : la non-existence, la négation du fait d’être, c’est-à-dire le vide, le néant.

Mais une fois ma certitude de l’affirmation de cette existence posée, pour pouvoir désigner l’existence de cet étant de manière absolue, se pose à nous le problème de sa démonstration. Démontrer, construit à partir du verbe -monstrare et du préfixe de-, signifie porter à la perfection l’indication exprimée par monstrare de sorte que nul ne puisse s’y méprendre. Pour ce faire, s’agira-t-il de montrer au moyen d’expériences offrant ainsi des preuves concrètes ? Le problème est que la notion d’existence ne se limite pas à l’existence d’objets matériels pouvant être soumis à l’expérience. Par exemple, quand je parle du juste, c’est que je me réfère à une certaine idée du juste, je peux dire que cette idée existe mais cette idée étant immatérielle, comment puis-je démontrer son existence ? Faudra-t-il procéder par une opération mentale qui établit rigoureusement la vérité d’une conclusion au moyen de propositions déductives ? Or une déduction ne suffit pas à juger de la vérité d’une proposition, on peut simplement juger de la validité du raisonnement. Pour qu’une conclusion soit vraie, il faut que les prémisses soient vraies or pour établir leur vérité faudrait-il encore les démontrer déductivement ? Mais il n’est pas possible de démontrer tout indéfiniment, cela veut dire qu’il y a une nécessité d’admettre des propositions comme vraies. Cela concerne-t-il l’existence de quelque chose ?

Par ailleurs, l’existence peut-elle vraiment être définie comme le simple fait d’être ? Pouvons-nous vraiment appliquer le terme d’existence au fait d’être d’objets (matériels et immatériels) ? Ou bien l’existence ne se rapporterait-elle qu’au fait d’être d’un sujet humain et désignerait le fait de sa libre réalisation toujours en perpétuel mouvement ? Si telle acception de l’existence nous prenons en compte, alors a-t-on l’opportunité de démontrer l’existence si il n’est jamais possible de la figer ? Mais s’il n’est possible de démontrer que l’existence existe, comment s’en assurer ?

« Peut-on démontrer l’existence ? » exige que l’on s’interroge sur ce à quoi se rapporte le terme existence et que l’on distingue différents types d’existence. Nous verrons que suivant les différents types d’existence, la nature de la démonstration ne sera pas la même. Cependant, nous verrons que chercher à démontrer certaines existences n’est pas possible et enlèverait même le propre de l’existence. La ligne directrice de notre réflexion sera donc de chercher : dans quelles conditions démontrer l’existence est-il possible et a-t-il du sens ?

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Dans ce premier moment de réflexion, nous allons nous interroger sur la démonstration d’existences d’objets matériels.

C’est une évidence immédiate de croire que nous sommes dans un monde composé d’« être » : il y a de la matière plutôt que du vide, c’est-à-dire de l’existence plutôt que de la non-existence. Par exemple quand je cogne ma tête à une porte de placard, mon être sensible en est affecté, je perçois une douleur physique et une bosse vient se former sur mon crâne. Cette réaction visible m’apparaît alors comme une preuve évidente de l’existence de la porte du placard.

Cependant, cette réaction n’est pas vraiment une démonstration car la preuve n’a pas été établie de manière rigoureuse. Nous sommes néanmoins capables de démontrer des existences matérielles au moyen d’expériences scientifiques. Par exemple, pour pouvoir vérifier qu’il y a de l’eau dans un composant de matière, nous pouvons utiliser du sulfate de cuivre anhydre et si, au contact de la matière objet de notre expérience, il devient bleu, cela signifie que le sulfate de cuivre est devenu hydraté et donc qu’il y a présence d’eau. Ceci est une véritable démonstration car le fait qu’il y a de l’eau est soutenu à l’aide de preuves objectives basées sur des lois scientifiques de réactions chimiques.

Ceci dit, nous devons préciser qu’à partir de ces premières réflexions, l’existence ne se définit pas seulement comme le fait d’être, mais comme le fait d’être pour un observateur. En effet, tant que je n’ai pas connaissance d’une chose, je ne peux dire pas dire qu’elle existe. C’est d’ailleurs en ce sens que Berkeley soutient la thèse que « être, c’est être perçu ». Lorsque je dis qu’une chose existe, je veux dire que je la perçois ou que je suis à même de la percevoir.

Nous avons donc montré dans cette première partie que nous pouvons démontrer l’existence de choses matérielles à l’aide de preuves concrètes.

*

Le problème est que nous ne pouvons de manière certaine nous fier à nos perceptions parce que nos perceptions établissent des jugements à partir de nos sens or nos sens sont parfois trompeurs et Descartes nous prévient dans sa première Méditation : « Tout ce que j’ai reçu jusqu’à présent pour le plus vrai et assuré, je l’ai appris des sens, ou par les sens : or j’ai quelquefois éprouvé que ces sens étaient trompeurs, et il est de la prudence de ne se fier jamais entièrement à ceux qui nous ont une fois trompé ». De surcroît, Descartes montre que la perception a la même structure du connaître que le rêve or le rêve reproduit à l’identique la conscience éveillée. Il n’y a rien qui fasse la différence entre une expérience rêvée et une expérience que nous croyons réelle.

D’autre part, réduire la démonstration de l’existence par le moyen de preuves concrètes, c’est réduire le champ de l’existence à l’existence des objets matériels or ce ne sont pas seuls objets dont on peut attribuer le terme d’existence.

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Nous entrons à présent dans notre deuxième moment de réflexion où nous nous interrogerons sur la démonstration d’existences d’objets immatériels.

Repenchons-nous la thèse de Berkeley. Lorsqu’il dit qu’ « être, c’est être perçu », il veut en réalité dire qu’un objet matériel n’a pas d’autre existence que dans un esprit or l’esprit est ce qui s’oppose à la matière, il y a donc existence immatérielle d’objets matériels.

Mais l’existence d’idées (objets spirituels) est-elle vraiment relative à nous ? Ne peut-on démontrer l’existence absolue d’idées ? Platon pose l’existence d’Idées en-soi. La véritable existence est celle des êtres purement intelligibles qui existent en eux-même. Pour pouvoir, démontrer leur existence, étant donné qu’ils appartiennent au monde intelligible et non au monde sensible, nous ne pouvons nous baser sur des preuves concrètes, il faut alors établir des représentations mentales, il faut que nous nous efforçons de les concevoir au moyen de notre entendement.

Grâce à notre entendement, nous possédons la faculté de comprendre quelque chose en se la représentant par des liens logiques. Par exemple, Descartes démontre l’existence de Dieu dans la cinquième Méditation (§ 7-9) à l’aide d’une déduction sous forme de syllogisme : 1/ J’ai l’idée en moi de Dieu, « c’est-à-dire l’idée d’un être souverainement parfait » – 2/ Or, « l’existence est une perfection » – 3/ Donc Dieu existe.

De même, à l’aide de l’axiomatique, on peut également démontrer l’existence d’objets mathématiques. En effet, dès lors qu’il y a compatibilité entre des hypothèses entrant dans la définition d’un objet mathématique, alors on peut parler de l’existence de cet objet.

Nous avons donc montré dans cette deuxième partie que nous sommes capables intellectuellement de démontrer l’existence de substances immatérielles.

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Cependant, dans ces deux temps de réflexion, nous nous sommes basés sur l’existence d’objets, matériels ou immatériels. Est-il vraiment légitime d’attribuer le terme d’existence aux objets ? L’immuabilité des objets ainsi que le fait qu’ils n’ont qu’une définition unique leur correspondant ne nous permet pas de rigoureusement parler d’existence. Quand on dit qu’ils “existent”, nous pourrions juger qu’il s’agit d’un abus de langage signifiant en fait simplement un “il y a” mais point une véritable existence.

*

Nous allons voir dans cette troisième partie que nous devons distinguer l’existence de l’essence. Exister n’est pas seulement être. Exister, c’est être un être. La véritable existence est donc celle qui caractérise la condition humaine mais on ne peut la démontrer par des raisonnements abstraits.

L’homme découvre son existence à travers le regard d’autrui. C’est ce que montre Sartre dans L’Être et le Néant avec l’exemple de l’expérience de la honte : « j’ai honte de moi tel que j’apparais à autrui ». Mais si autrui m’objectivise dans un premier temps (je suis aliéné), c’est, selon les termes de Hegel, une lutte pour la reconnaissance qui va ensuite se dérouler. Il y a deux modes d’existence : le premier niveau est celui de l’en-soi, qui se caractérise par l’absence de conscience de soi et le second niveau, auquel parvient l’homme au terme du processus de reconnaissance, est celui du pour-soi.

Le mode du pour-soi est le mode d’existence spécifique à l’existence humaine. Dès lors que j’ai conscience de moi-même, je suis absolument libre de mes actes. Sartre expose dans L’existentialisme est un humanisme la thèse que pour l’homme « l’existence précède l’essence » : cela signifie que je n’ai pas de fonction déterminée, c’est à moi d’exister, c’est-à-dire de me projeter. Je me définis à mesure que j’existe, je ne suis pas pré-défini. Mon existence est le reflet de ma perpétuelle évolution.

Étant donné que je ne suis pas un être figé, l’existence ne peut être soumise à démonstration. L’existence se constate à chaque fois que je suis face à des situations dont la contingence m’oblige nécessairement des choix, je suis condamné à être libre. L’existence est une modalité de mon être qui se donne dans une perception immédiate.

En outre, l’existence n’étant pas caractérisée par la nécessité mais par la possibilité (la contingence), nous ne pouvons lui associer de preuve apodictique or pour Kant, « seule une preuve apodictique, en tant qu’elle est intuitive, peut s’appeler démonstration » écrit-il dans la Critique de la Raison pure. Partant de cette définition du terme de démonstration, Kant nous enseigne que seule les mathématiques peuvent contenir des démonstrations, en revanche la philosophie ne peut apporter que des preuves discursives qui ne peuvent recevoir le nom de démonstration. C’est pourquoi nous pensons que si nous ramenons le terme d’existence à l’existence humaine, alors nous ne pouvons pas démontrer l’existence.

***

Au terme de notre réflexion, la question “peut-on démontrer l’existence ?” doit recevoir une réponse positive si et seulement si par l’existence, nous entendons l’existence d’objets immatériels, au moyen de démonstration logique. Néanmoins démontrer de telles existences est le travail de mathématiciens et non de philosophes. Mais nous devons préciser qu’il serait plus exact de dire qu’il est possible de démontrer des existants plutôt que l’existence. En revanche, l’existence à son niveau accompli, ne s’applique qu’à l’existence humaine et celle-ci se révèle indémontrable abstraitement car elle se pose en s’opposant à l’essence, ce qui signifie qu’elle ne peut recevoir de “définition prédéfinie”, il n’y a donc rien à démontrer. Nous pouvons simplement nous réaliser dans une existence que l’on constate dans l’expérience du vécu quotidien.

Le problème rencontré si nous ne pouvons être certain de notre existence, c’est que nous nous trouvons face à la peur du néant et ressentons un vide existentiel, une angoisse que Sartre appelle la nausée, dont il nous faudra réussir à la surmonter pour pouvoir persévérer dans notre être. L’existence n’a a priori pas de sens, c’est à nous, homme, de lui en conférer un.

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