La poésie est-elle l’autre de la philosophie ?

  • Nature du devoir : dissertation de partiel en 4h
  • Cours : L1, Esthétique
  • Note : 12/20

La poésie peut se définir comme un genre littéraire qui produit un discours à visée esthétique dominé par le muthos. La philosophie, quant à elle, peut se définir comme l’amour du savoir et de la sagesse et produit un discours rationnel dominé par le logos.

Nous pouvons relever que par la différence de nature de leurs discours respectifs, elles semblent incommensurables. Pour autant, nous pouvons remarquer qu’elles produisent toutes deux un discours, nous devons ici nous demander si ces deux discours ont un même objet. Si oui, la philosophie et la poésie seraient-elles similaires ? Si non, par quoi se différencieraient-elles ?

La question à laquelle nous tendrons de répondre est la suivante : la poésie est-elle l’autre de la philosophie ? Nous devrons pour ce faire nous interroger sur les rapports qu’entretiennent philosophie et poésie. La notion d’altérité sous-tendue par la question souligne leur différence et leur distinction. Celles-ci sont-elles la marque d’une opposition conduisant à l’exclusion mutuelle ? Mais cette opposition ne fait-elle pas remarquer par ailleurs qu’elles ont nécessairement un rapport commun ? Ce rapport commun est-il le signe de leur similarité ou bien signifie-t-il qu’elles se complètent sur un objet commun ?

Nous verrons dans un premier temps que la poésie est l’autre de la philosophie dans la mesure elle y est profondément opposée et condamnée par cette dernière. Puis nous verrons que la poésie rejette cet assujettissement et vient à englober la philosophie. Enfin, nous verrons qu’elles reviennent à demeurer dans un rapport d’altérité mais que celui-ci permet de se compléter.

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Nous entrons dans notre premier moment de la réflexion où nous allons voir que la poésie est l’objet d’une sévère condamnation par la philosophie.

Il y a un désaccord entre philosophie et poésie. Platon parle d’un «différend» entre la philosophie et la création poétique dans La République (Livre X, 607b). Il nous faut nous demander sur quoi repose cette mésentente. Dans le même ouvrage (Livre III, 391e), Platon dénonce la poésie en ce qu’elle n’a pas le souci du vrai. En effet, la philosophie s’attache à «ce qui est», c’est-à-dire qu’elle vise la vérité, mais en revanche la poésie s’attache à «ce qui apparaît», c’est-à-dire qu’elle ne vise que la vraisemblance. Dans son Petit manuel d’inesthétique, Alain Badiou analyse le «différend» platonicien entre philosophie et poésie par leur rapport à la dianoia. Le philosophe est celui qui fait usage de la dianoia, la «pensée à travers». Le philosophe fait usage de sa raison à travers des raisonnements, il démontre. Son paradigme, c’est le mathème. Tandis que le poète ne démontre point, il montre, il affirme sans justification. Ce que le mathème est au philosophe, le poème l’est au sophiste, or le sophiste est le plus grand ennemi du philosophe.

La poésie s’inscrit comme une tromperie. D’une part, le poète n’exerce pas une simple narration (diegesis), il exerce une imitation (mimesis). Cela signifie qu’il tend à se confondre et à se faire passer pour le personnage dont il fait le récit (Platon, La République, Livre III, 393a), il trompe ainsi ses spectateurs. D’autre part, puisque le travail du poète consiste dans une mimesis, une imitation, Platon le définit comme «un créateur de fantômes» (Livre X, 600e). Platon montre qu’il y a trois niveaux du lit : il y a tout d’abord la Forme du lit créée par le Phyture, puis le lit fabriqué par l’artisan (l’objet matériel) et en dernier lieu le lit représenté par l’artiste (l’idole). Le poète est donc un imitateur d’imitation. Il se situe au degré de vérité opposé de celui du philosophe qui étudie les Formes intelligibles.

En outre, si le philosophe exclut le poète, c’est parce qu’il n’a pas l’usage de toute sa raison. La poésie a pour origine une puissance divine. Le poète transmet ses effets nocifs (absence de raison) au spectateur (Platon, Ion, 535d). La poésie produit un charme, elle est l’effet d’une séduction entraînée par la pierre magnétique d’Héraclée à laquelle s’enchaînent le poète (premier anneau), le rhapsode (deuxième anneau), le spectateur (troisième anneau) (Platon, Ion, 535e-536a).

C’est pour toutes les raisons que nous venons d’exposer que Platon en vient à une condamnation des poètes dans la Cité idéale. La philosophie est souveraine par rapport à la poésie. Le travail des poètes est asservi sous l’autorité des fondateurs de la Cité (Platon, La République, Livre II, 379a), qui ne sont autres que les philosophes.

Nous avons vu dans ce premier temps de la réflexion que la poésie se situait complètement à l’opposé de la philosophie à tel point qu’elles s’excluaient.

*

Cependant, si la philosophie exprimait son désaccord total à la poésie, cela montre qu’en même temps qu’elle n’y est pas indifférente. Nous avons exposé pour l’instant le regard de la philosophie sur la poésie, il faut maintenant ne pas laisser de manière arbitraire la seule philosophie comme devant donner sa conception de la poésie. Que nous dit la poésie d’elle-même ? Quel regard porte-t-elle sur la philosophie ?

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Nous entrons maintenant dans notre deuxième moment de la réflexion où nous allons voir que pour la poésie, il n’y a plus un rapport d’altérité entre elle et la philosophie. La poésie englobe la philosophie.

Au début du XIXè siècle en Allemagne, des écrivains, poètes, philosophes et artistes se regroupent pour former «le Cercle d’Iéna», caractéristique du romantisme allemand. Celui-ci marque l’émancipation de la poésie par rapport à l’autorité que portait sur elle autrefois la philosophie.

La poésie n’est plus simplement imitation, elle se met à penser, elle devient spéculative. Cela signifie qu’elle porte un regard sur son essence, elle n’a plus besoin de la philosophie pour lui dire ce qu’elle est puisqu’elle a elle-même capté ce rôle qu’est de penser. Dans Le monde doit être romantisé (fragment 31), Novalis écrit : «La poésie est la clef de la philosophie, elle est son but et sa signification». Pour les romantiques allemands, la poésie est une condition nécessaire à la véritable philosophie. D’ailleurs quand Novalis écrit que «Le monde doit être romantisé», cela se traduit dans le cas de la philosophie par son esthétisation grâce à la poésie.

Dans la revue du «Cercle d’Iéna» nommée L’Athénaeum, il est écrit que «la poésie romantique est une poésie universelle et progressive». Cela veut dire que la poésie doit être l’instigatrice d’une unification des genres, elle n’a plus d’objet particulier, elle se donne à penser le monde dans sa totalité, et cette quête requiert un développement à l’infini.

Nous avons vu dans ce deuxième temps de la réflexion que la poésie, en étant devenue spéculative, avait pour volonté d’embraser tous les champs du possible dont la philosophie. Ici, philosophie et poésie ne s’excluent pas mais au contraire s’incluent l’une l’autre. Elles sont inséparables. C’est pourquoi nous ne dirons en aucun cas que la poésie est l’autre de la philosophie car nous affirmons que la poésie est philosophie.

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Cependant, nous pouvons nous demander si avec une telle ambition démesurée, la poésie ne parvienne jamais à ce qu’elle voudrait être et risque ainsi son auto-destruction.

*

Nous entrons maintenant dans notre troisième moment de la réflexion où nous allons voir que la poésie est l’autre de la philosophie non pas dans le sens où elles s’excluent mais au sens où elles ont deux champs d’intervention distincts et qu’elles se complètent l’une l’autre.

La poésie est une altérité provisoire. Selon l’Esthétique de Hegel, elle n’est qu’un moment du développement de l’Esprit. L’Esprit se déploie en trois moments : tout d’abord l’esprit subjectif (l’esprit prend conscience de soi), l’esprit objectif (l’esprit se manifeste extérieurement) et enfin l’esprit absolu. Le moment de l’esprit absolu est lui-même divisé en trois moments : l’art, la religion, la philosophie. L’art est également sous-divisé en trois périodes : l’art symbolique, l’art classique, l’art romantique. Dans l’art romantique, on trouve premièrement les arts plastiques, deuxièmement la musique et troisièmement la poésie. La poésie est donc le tout dernier moment de l’art, son point de culmination, mais l’art a vocation à être dépassé par la religion puis par la philosophie.

La poésie fait donc accéder à une réalisation de l’esprit moindre que celle de la philosophie. Nous allons voir que poésie et philosophie n’usent pas des mêmes moyens et ont une différence de fins. Dans la Poétique, Aristote donne deux causes naturelles à la création poétique (1448b) : il y a d’une part un plaisir de mimesis propre (mimesis n’est pas ici à prendre au sens péjoratif d’imitation mais au sens de représentation, de mise en intrigue) et d’autre part la représentation nous apporte un savoir et il y a un plaisir d’apprendre. La poésie représente des scènes de la vie auxquelles le spectateur va s’identifier. En voyant de la violence, le spectateur va ressentir de profondes émotions, de sorte que la poésie a une fonction thérapeutique de catharsis. En d’autres termes, elle permet la purgation des passions, nous pouvons alors suggérer que la poésie, en expulsant les passions, est un travail préparatoire à la philosophie, celle-ci ne nécessitant de nous d’être délié de nos passions.

Si l’homme est soumis à des passions, c’est qu’il est doté en plus de sa raison d’une part d’affectivité. À partir de cette remarque, Edgar Morin, dans Amour, Poésie, Sagesse, redéfinit l’homme comme un homo sapiens-demens. Nous pouvons alors percevoir deux sortes d’états chez lui : l’état prosaïque et l’état poétique. Le langage prosaïque est celui correspondant à sa part d’homo sapiens : il est rationnel, technique, froid. Le langage poétique correspond lui à sa part d’homo demens : il est esthétique, mystique, magique. L’homme est donc un être mixte et la vie humaine est celle qui est mêlée à la fois du langage prosaïque et du langage poétique, c’est-à-dire à la fois de philosophie et de poésie.

Nous avons terminé notre troisième et dernier moment de notre réflexion où nous avons vu que par leurs différences, poésie et philosophie ne se recoupaient pas mais ne s’excluaient pas non plus, elles ont toutes deux leurs utilités respectives.

***

En conclusion, à la question «la poésie est-elle l’autre de la philosophie ?», nous donnons une réponse positive. Cela veut dire que nous attribuons des qualités différentes à l’une et à l’autre. Nous ne nous permettrons pas de les hiérarchiser. Nous pensons qu’elles sont nécessaires l’une à l’autre : s’il n’y avait que du langage poétique, on ne se rendrait plus compte de la beauté, c’est donc grâce à l’existence d’un langage technique que l’on peut distinguer un autre langage qui est esthétique.

La poésie est l’autre de la philosophie en ce sens qu’elle nous montre une autre manière d’apprécier le monde que la compréhension que nous en donne la philosophie. Comme écrivait Arthur Rimbaud dans sa Lettre du voyant : «la poésie n’est pas un état de vision, c’est un état de voyance».

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5 réflexions sur “La poésie est-elle l’autre de la philosophie ?

  1. LA POESIE

    La poésie est sœur de la philosophie,
    De la peinture aussi et aussi de la danse,
    De toutes ces idées que la vie atrophie
    Pour ne plus battre en nous que par intermittences.

    Avez-vous vu ce soir ainsi qu’était la lune ?
    Comme son rond parfait aux yeux s’abandonnait ?
    J’y vois le cycle lent de vie et de fortune
    Lorsqu’elle disparaît mais sans cesse renaît.

    La peinture est un choix qui raille la potence,
    S’érigeant contre Dieu de couleurs éternelles,
    Lorsque nous combattons au moyen de la danse
    La lourde pesanteur des conditions charnelles.

    Ainsi es-tu sacré, poète et rimailleur,
    Philosophe interdit qui passe par la bande !
    N’oublie jamais que seule est vraie l’envie d’ailleurs
    Et que nous n’y ferons jamais assez d’offrandes !

  2. […] La poésie peut se définir comme un genre littéraire qui produit un discours à visée esthétique dominé par le muthos. La philosophie, quant à elle, peut se définir comme l’amour du savoir et de la sagesse et produit un discours rationnel dominé par le logos.  […]

    • facile et peu convaincant comme réponse. Par le moyen de la métaphore, le poète a un rôle philosophique qui lui permet davantage d’efficacité que le scribouillard. Baudelaire en est le meilleur exemple.

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