L’évidence est-elle une connaissance immédiate ?

  • Nature du devoir : dissertation
  • Cours : L1, Histoire de la philosophie sur Descartes
  • Note : 10/20

L’expression du langage courant “ça crève les yeux !” confère à l’évidence la définition de quelque chose qui se voit immédiatement, c’est-à-dire une réalité s’imposant à notre conscience comme vraie, sans quelconque besoin de travail de réflexion. Cependant, l’évidence ne suppose-t-elle pas une certaine clarté ? Or pour qu’un contenu soit clair, ne requerrons-nous pas une médiation par un travail critique de sorte que notre évidence s’élève à une connaissance ferme et solide, que nous pourrions nommer certitude, n’en restant ainsi pas à une “évidence apparente” qui ne serait que perception trompeuse ?

C’est en passant par ces problèmes que nous tenterons d’apporter une réponse à la question : l’évidence est-elle toujours une connaissance immédiate ? Il nous faudra en effet discerner la nature des différents types d’évidence et interroger leur rapport à la connaissance.

Nous verrons tout d’abord que ce que l’on juge comme évident se présente en premier lieu comme une connaissance immédiate. Mais par suite, on se rendra compte que ces évidences ne sont pas aussi évidentes que l’on aurait cru et relèvent seulement du statut de la croyance, non de la connaissance. C’est pourquoi, nous terminerons notre réflexion en déterminant les conditions pour que l’évidence puisse être fondatrice et même sowit connaissance.

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Dans ce premier moment, nous allons donc montrer que l’évidence première se révèle comme une connaissance immédiate.

Nous pouvons en premier lieu définir la connaissance immédiate qui nous apparaît comme évidente avec l’expérience de notre vécu conscient. Nous pouvons en effet caractériser une connaissance d’immédiate lorsqu’il n’y a pas d’intermédiaire entre le sujet connaissant et l’objet connu et dans notre cas étudié, les deux se confondent et ne font qu’un. C’est pourquoi, ce que l’on vit s’impose forcément à soi-même, notre existence sensible nous apparaît donc comme évidente. Plus précisément, on a surtout affaire une connaissance immédiate de nos sensations, on peut ici parler d’évidence sensible. Par exemple, lorsque je tombe par-terre, je sens que je me suis fait mal par le biais de mes facultés sensitives, autrement dit, je sais et ne peux remettre en cause le fait est que je me suis fait mal grâce à mes seules perceptions. En effet, dans cette situation, je n’ai nullement besoin d’une médiation par mon intellect pour accéder à la certitude de ce “savoir” perçu, c’est seulement ma conscience empirique qui m’y donne accès. Nous pouvons donc conclure par cet exemple que l’expérience sensible donne lieu à une évidence comme connaissance immédiate.

Nous pouvons aussi nous référer à nos représentations sentimentales avec l’expérience du “coup de foudre”. Le “coup de foudre” peut se caractériser comme un certain choc émotionnel : on ressent tout d’un coup un surcroît d’émoustillements relevant d’un amour qui s’annonce comme d’emblée entier. “C’est Lui !”, “C’est Elle !” s’exclame-t-on à l’instant même où nous sommes en train de vivre cette scène, l’expérience est frappante : le “coup de foudre” s’impose à nous, s’expose comme une évidence. Cette évidence sentimentale s’avère donc tant immédiate au sens chronologique qu’au sens philosophique du terme. On a l’impression d’avoir une intuition, on a saisi directement la portée du désir qui s’est éveillé en nous. Nous voyons ici encore que nous sommes sujets à des évidences sentimentales et que celles-ci s’appréhendent aussi comme connaissance immédiate.

Nous avons donc vu dans cette première temps de la réflexion que les évidences auxquelles nous sommes le plus souvent confrontées, que nous nommerons évidences premières, nous apparaissent bien comme des connaissances immédiates.

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Ceci ne signifie pas nécessairement qu’elles sont des connaissances immédiates, nous nous situons en fait seulement dans le registre de l’apparaître avec ce “comme”. Ce qu’il ne faut pas oublier de remarquer c’est que ces évidences premières auxquelles nous avons fait allusion s’inscrivent comme des évidences au caractère singulier car relevant de ressenti individuel. Il serait d’ailleurs naïf de prétendre pouvoir les faire passer sans médiation au caractère universel, c’est pourquoi n’étant pas d’un caractère universel, on ne peut en dire valablement qu’elles sont des connaissances. Nous leur attribuerons donc seulement le terme de donné immédiat.

C’est pourquoi dans ce deuxième moment, nous allons développer cette incompatibilité de ces prétendues évidences avec la connaissance en raison de leur nature trompeuse.

Nous allons tout d’abord voir que les évidences sensibles et sentimentales peuvent s’avérer bien souvent n’être que des illusions. Celles-ci par leur nature restent difficiles à outrepasser si l’on effectue point une médiation par l’entendement pour corriger notre perception erronée, car le propre de l’illusion est de ne pas se dissiper lorsque l’on en prend conscience ; c’est bien pour cela qu’elle persiste comme évidente alors même qu’elle soit fausse. C’est en sens qu’il faut écouter Descartes, qui avec l’introduction du doute méthodique comme nécessité pour parvenir à la connaissance vraie, nous met en garde contre la fiabilité de nos sens dans sa première Méditation : “Tout ce que j’ai reçu jusqu’à présent pour le plus vrai et assuré, je l’ai appris des sens, ou par les sens : or j’ai quelquefois éprouvé que ces sens étaient trompeurs, et il est de la prudence de ne se fier jamais entièrement à ceux qui nous ont une fois trompé” [1]. Ce qu’il faut dénoncer, ce ne sont pas les évidences sensibles en-soi mais les évidences sensibles en tant qu’elles voudraient s’affirmer immédiatement pour des évidences rationnelles qui auraient le statut prétendu de connaissance, on peut à ce propos se référer à la sixième Méditation de Descartes : “mais je ne vois point qu’outre cela elle m’apprenne que de ces diverses perceptions des sens nous devions jamais rien conclure touchant les choses qui sont hors de nous, sans que l’esprit les ait soigneusement et mûrement examinées” [2].

D’autre part, si l’on peut récuser l’appellation de connaissance immédiate pour définir ces évidences premières, c’est aussi parce qu’elles sont l’objet d’expériences individuelles et sont donc soumises à notre subjectivité. En effet, notre subjectivité est changeante, en perpétuelle évolution et ce fait, son absence de stabilité, doit nous conduire à reconnaître son absence de fiabilité. C’est d’ailleurs d’ailleurs cette critique que Leibniz adresse à la notion d’évidence qui peut être trompeuse car elle est un critère trop subjectif de vérité. De là, nous pouvons penser que pour fonder un véritable concept d’évidence comme proposition dont on ne peut douter de la vérité, il faut nous attacher à ne pas s’en limiter à ce qui paraît évident à un individu mais tendre vers ce qui l’est effectivement et universellement en droit à tout esprit humain.

Nous avons donc vu dans ce second temps de la réflexion que les évidences premières qui cherchent à s’affirmer comme des connaissances immédiates produisent en réalité bien souvent des illusions, restent dans l’erreur, dans le faux, et par-delà, n’accèdent aucunement au statut de vérité que requiert la connaissance, ainsi que par définition une évidence est (existe) dans la mesure où on ne peut normalement point douter de sa vérité.

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Conséquemment, nous arrivons à notre troisième et dernier moment de notre réflexion : tirant les enseignements de notre deuxième partie, nous nous demanderons à quel titre et dans quelles conditions l’évidence pourrait se définir comme connaissance.

Les leçons que nous pouvons logiquement tirées sont qu’il y a toujours un besoin d’examen critique de l’évidence pour qu’elle soit véritablement une évidence, autrement dit je dois forcément faire preuve de mon entendement, c’est-à-dire ma faculté de compréhension de sorte à pouvoir déceler les illusions de ma perception sensitive immédiate. Nous pouvons nous référer à Descartes qui définit quatre préceptes pour arriver à la connaissance dont le premier se révèle être une conceptualisation implicite de l’évidence construite (donc médiate) qui est la suivante : “de ne recevoir jamais aucune chose pour vraie que je ne la connusse évidemment être telle : c’est-à-dire d’éviter soigneusement la précipitation et la prévention et de ne comprendre rien de plus en mes jugements que ce qui se présenterait si clairement et si distinctement à mon esprit que je n’eusse aucune occasion de le mettre en doute” [3]. En fait, nous devons opérer un renversement dans notre rapport de l’évidence à la connaissance : c’est la science (que l’on peut nommer la connaissance vraie) qui implique l’évidence, mais cette évidence est une évidence vraie et non une évidence commune. Descartes ne nous dit d’ailleurs pas autre chose dans sa deuxième Règle : “Toute science est une connaissance certaine et évidente” [4]. L’évidence est en fait la propriété des connaissances claires et distinctes.

Mais il faut alors s’interroger sur comment obtient-on ces connaissances claires et distinctes ? On compte deux modes de connaissance : la déduction et l’intuition. La déduction est le mode rationnel de connaissance par excellence : “la déduction, ou l’opération pure par laquelle on infère une chose d’une autre, peut certes s’omettre quand on ne l’aperçoit pas, mais ne peut jamais être mal faite par l’entendement, même le moins raisonnable” [5], la déduction est donc un enchaînement cohérent de phénomènes relié par les “chaînes de la raison” ; cette démonstration, puisque cohérente, devra nécessairement être évidente par la médiation des facultés de ma raison. En revanche, quel statut donner à l’intuition ? L’intuition se définit philosophiquement par son mode de connaissance immédiate. Nous avons déjà vu que l’intuition sensible était sujette à l’erreur et que l’on devait s’y méfier mais qu’en est-il que l’intuition intellectuelle ? L’intuition intellectuelle serait donc l’immédiateté de la présence d’une connaissance à partir d’éléments saisi par le seul regard de l’esprit, c’est ce qui caractérise par exemple les axiomes ou encore les hypothèses, bases de tout raisonnement rationnel. Dès lors, l’évidence que représente l’intuition intellectuelle se voit comme le fondement nécessaire à toute connaissance. On pourra ici s’éclairer de la pensée de Spinoza : “[…] que nous appellerons Science intuitive. Et ce genre de connaissance procède de l’idée adéquate de l’essence formelle de certains attributs de Dieu à la connaissance adéquate de l’essence des choses” [6], l’évidence comme intuition intellectuelle est donc bien le point de départ absolu et inévitable à toute connaissance originaire.

***

En conclusion, en réponse à la question “l’évidence est-elle toujours une connaissance immédiate ? “, nous répondrons par la négative pour plusieurs raisons. Tout d’abord, il nous semble absurde d’employer l’expression “connaissance immédiate” car formée de termes incompatibles. Nous ne pensons pas qu’il n’existe de véritable connaissance immédiate et nous avons vu le danger des prétendues “connaissances immédiates” sensibles qui nous risquent à tomber dans l’illusion. Cela n’empêche qu’il existe un innéisme des idées, et que nous sommes face à des donnés immédiats intellectuels, qui forment donc une certaine évidence intuitive. Mais nous pensons en définitive que ces “évidences intuitives” ne sont pas à proprement parler la connaissance claire et certaine elle-même, néanmoins elles constituent le donné de toute connaissance. Au final, c’est cette connaissance claire et certaine étayée par un raisonnement de l’entendement qui constitue le degré le plus haut de l’évidence, cette évidence-là se confond alors avec la connaissance, mais c’est une connaissance construite au moyen d’une discursion dont on parle ici. Au terme de notre réflexion, nous garderons deux types d’évidences valables : à un premier niveau, nous trouvons que l’évidence est un donné immédiat par l’intuition intellectuelle et à un second niveau, nous trouvons l’évidence est une connaissance médiate.

____________________

1 Descartes, Méditations métaphysiques, Paris, Flammarion, 1992, p. 59.

2 ibid., p. 195.

3 Descartes, Discours de la méthode, Paris, Librio, 2007, p. 23.

4 Descartes, Règles pour la direction de l’esprit, Paris, Vrin, 2003, p. 5.

5 ibid., p. 9.

6 Spinoza, Éthique (II, Prop. XL, Sc. II), Paris, Flammarion – «Le Monde de la Philosophie», 2008, p. 221.

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