Jürgen Habermas, La technique et la science comme “idéologie”

  • Nature du devoir : explication de texte
  • Cours : Terminale ES, philosophie
  • Note : 16/20

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Chez les Anciens, la technique, du grec tekhnê, s’inscrivait dans la finalité de la nature, elle faisait partie de la nature : il y avait un rapport d’intériorité entre la technique et la nature, la technique était naturelle à l’homme. De plus, la technique, rattachée à la poïesis (la production d’œuvre), se dissociait d’une part de la science, l’épistémé (la connaissance), et d’autre part de l’action, la praxis (l’ensemble des pratiques capables de transformer la nature). Mais ces rapports qu’entretient la technique vont changer à partir de l’ère moderne. En effet, la science est alors considérée comme la condition de la technique, ainsi science et technique moderne se voient liées, d’où l’idée de technoscience. Derrière l’apparition de cette technoscience, on trouve en fait avec la Révolution industrielle, l’avènement des sociétés modernes caractérisée par le triomphe de la rationalité. À présent, cette logique rationnelle considère la nature comme un objet au service de la technique. Ainsi, Rostand écrira dans Pensées d’un biologiste : “La science a fait de nous des dieux avant même que nous méritions d’être des hommes.” Il faut considérer qu’au-delà du rapport à la nature, c’est le changement de rapport au monde qu’implique le développement de la technoscience.

On peut alors se demander : Faut-il remettre en question l’existence-même de la rationalité et par-delà de la technique? Comment repenser le rapport de la technique à la nature à travers la rationalité ? Habermas répond de la manière suivante : s’il est illusoire de croire que l’on pourrait renoncer à la technique, il faut rompre avec la rationalité instrumentale à laquelle elle soumet la nature et adopter une rationalité communicationnelle.

Dans son raisonnement, Habermas procède en trois temps. Tout d’abord, il énonce le fonctionnement actuel de la technique en définissant son rapport fin/moyens, qui est lié au travail. Ensuite, examinant ce constat, il expose la condition à laquelle doit répondre sa thèse en déduisant que de par la place du travail dans nos sociétés, il est insoutenable de renoncer à la technique. Partant de cette position, il réussit à opérer une synthèse entre la thèse rationaliste (en tant qu’instrumentaliste) et la thèse anarchiste qui voudrait rejeter le pouvoir de la raison, en mettant en lumière et en soutenant une nouvelle face de la rationalité basée sur l’interaction.

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Tout d’abord, Habermas nous définit la caractéristique de la technique moderne. En effet, dans les sociétés industrielles, nous sommes forcés de constater que lorsque que l’on parle de progrès technique, appelé ici “évolution technique” (l. 1), on s’attarde à mesurer l’accroissement de l’efficacité productive, déterminée elle-même par le rapport fin/moyens. La technique se soumet à une certaine rationalité ici, “par rapport à une fin et contrôlée par son succès” (l. 2-3): c’est au premier sens du terme de rationalité auquel fait référence Habermas, c’est le concept weberien de rationalité en finalité, c’est à dire celle qui fait appel à la mise en œuvre des moyens les plus appropriés choisis et déterminés par une évaluation optimale pour atteindre un objectif donné. L’activité rationnelle définie ici ne recouvre donc qu’une partie du concept habermassien de rationalité, c’est de la raison technique, en d’autres termes raison calculatrice dont il s’agit ici, entraînant l’action directe sur le monde, nommée par Habermas “l’activité instrumentale” ou “l’activité stratégique”. L’objectif donné est le travail ; le progrès technique passe par le travail, le travail se définissant comme une activité de production par laquelle l’homme transforme la nature en utilisant des instruments techniques. Habermas met en fait en parallèle “la structure de l’activité rationnelle” (l. 2) et “la structure du travail” (l. 3-4), avec le connecteur logique “c’est-à-dire” (l. 3), il explique “l’activité instrumentale” de la technique parce l’essence même des fondements du travail dans une société capitaliste, qui sont de rétribuer une activité en vue d’un gain. Comme on travaille (les moyens) pour obtenir un gain (la fin, communément sous forme d’un salaire), la technique se sert d’outils (les moyens) pour produire (la fin).

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Par suite, exprimée avec “dès lors” (l. 4), Habermas prend position par rapport au problème de l’hypothèse de rupture avec la technique. Il répond clairement par la négative à cette hypothèse. Quand il écrit, “on ne voit vraiment pas de quelle manière” (l. 4), il dénonce l’illusion que certains prétendent pouvoir rompre avec le développement technique ou en créer une nouvelle. Habermas pose cette fatalité que “nous en viendrions jamais à pouvoir renoncer à la technique” tant que nous vivrons dans une société où pour subvenir à ses besoins naturels, nous devons travailler, c’est-à-dire offrir notre force de travail – équivalente à l’acquisition des biens de première nécessité – au sein de la société, “grâce au travail social” (l. 9) et appliquer une certaine technique au sens de savoir-faire pour arriver à une production, et/ou nous devons utiliser des machines, “à l’aide de moyens” (l. 9), remplaçant ainsi notre force de travail, toujours dans le but de produire. De surcroît, une société capitaliste a comme son nom l’indique, pour but d’accumuler du capital, ainsi on recherche toujours plus de croissance dans le but de toujours de plus de bien-être, or le progrès technique étant une des composantes de la croissance, la technique apparaît alors comme légitime. De plus, la rationalité provenant de la raison, elle formule intrinsèquement ses principes de légitimation. D’autre part, par l’expression “l’organisation de la nature humaine” (l. 7), on peut aussi voir une référence à Bergson qui définit l’espèce humaine comme “Homo faber”, ce qui signifie que l’essence humaine se trouve dans la faculté de fabriquer des objets et plus particulièrement de façonner des outils qui servent eux-même à réaliser indéfiniment de nouveaux outils ; c’est pourquoi nous ne pouvons nous priver de “notre technique” (l. 6), car ce serait nous renier notre nature. L’homme inscrit son existence et repousse toujours plus loin les limites de sa perfectibilité par son activité technique, ainsi supprimer la technique, ce serait supprimer l’homme.

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Après avoir démontré qu’il est impossible de renoncer à la technique, Habermas reste tout de même très critique vis-à-vis du rapport actuel qu’elle entretient avec la nature. Il reprend la thèse de Marcuse en dénonçant l’instrumentalisation de la nature par la technique, on considère la nature “comme un objet” (l. 11), cela veut dire qu’on établit avec elle une relation de domination, d’exploitation, ainsi l’homme devient celui qui se prend pour Dieu ; par sa connaissance technique, il se considère maître de la nature. Habermas montre qu’il existe une autre voie à emprunter : “Au lieu de […], on peut […]. On peut…” (l. 11-12). Il oppose à “l’agir instrumental” qui fait de la nature un “objet” (l. 11), à l’option qu’il défend : “l’agir communicationnel” qui la pense comme un “partenaire” (l. 13). Dans cette proposition, il y a une relation d’égal à égal, une relation de respect entre l’homme et la nature. Habermas veut tendre vers la quête de “la nature fraternelle” (l. 14), l’homme doit entrer en communion avec la nature. Ceci signifie qu’avant de la travailler directement, on doit établir une médiation avec celle-ci et considérer une raison plurielle dans une communauté où la nature et l’homme pour continuer de cohabiter ensemble doivent en permanence renouveler un pacte d’entente. Habermas promeut ici, une certaine éthique de la discussion respectant normes et valeurs morales décidées collectivement.

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À travers ses recherches sur la rationalité, Habermas nous montre que l’aspect de celle-ci qui réfléchit en termes du rapport fin/moyens est dangeureuse en cela qu’elle met en place un mode de domination, de la technique par rapport à la nature ici évoquée, mais il faut voir qu’au-delà de celle-ci elle opère une société d’exploitants/exploités à diverses échelles et si la science et la technique étaient vu au siècle des Lumières comme un potentiel de libération contre les idéologies, la rationalité instrumentale vers laquelle elles nous poussent toujours plus, les placent elles-même comme une certaine idéologie. Sans pour autant renoncer hâtivement à la Raison, Habermas démontre qu’il existe un autre aspect de la rationalité, une sage raison qui place la communauté par sa faculté langagière, dans un débat démocratique exempt de domination scientico-techniciste unilatérale

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