Combattre le scientisme, est-ce combattre la science ?

  • Nature du devoir : dissertation
  • Cours : L1, Philosophie des sciences
  • Note : 12,5/20

La philosophie, avec Platon, s’est définie comme la recherche de la science. La science est alors considérée comme la connaissance vraie et intelligible (la forme la plus haute de connaissance), c’est-à-dire tout énoncé saisissable par l’intellect, explicable au terme d’un raisonnement. La science s’oppose ici aux simples données sensibles (les sensations) et aux croyances (les opinions que l’on tient pour vraies sans justification) et vise à nous libérer de nos illusions. Le scientisme, formé à partir de scientia (science en latin) et du suffixe –isme, serait donc a priori l’énoncé d’une doctrine fondée sur la science. En effet, le scientisme, mouvement émergent au XIXème siècle, se base sur les progrès scientifiques de l’époque, en vue de combattre tout dogmatisme religieux et ainsi de libérer l’homme par l’exercice de sa raison. C’est pourquoi à première vue, combattre le scientisme se voit équivalent à combattre la science. Toutefois, nous devons plus nous attarder sur le terme de science, car la science à laquelle donne le primat le scientisme, couvre-t-il l’ensemble de la science ? Peut-on de surcroît parler de “la” science au singulier sans préciser qu’elle se compose d’une multiplicité de sciences ? Il nous faudra alors nous interroger si les rapports du scientisme entre les sciences exactes, les sciences naturelles et les sciences humaines sont de même sont-ils de même nature ? Mais à ce stade du problème posé, ne sommes-nous pas passé d’une définition de la science comme savoir (connaissance) à une définition de science comme savoir-faire (pratique) spécifique à une activité, c’est-à-dire d’un concept normatif de la science à un concept descriptif ? Dès lors, le scientisme en réalité plus proche de cette deuxième définition n’écarte-t-il pas tout une partie de la science et ne se base que sur un étroit usage de la raison ? En cherchant à s’affranchir de la philosophie, la science moderne ne se dénue-t-elle pas de signification et perdrait ainsi son guide qu’était la raison ?

C’est par ces différents problèmes que nous tenterons d’apporter une réponse à la question “Combattre le scientisme, est-ce combattre la science ?”. Nous verrons dans un premier temps que s’attaquer au scientisme, dans la mesure où il est le plus degré de défense de l’esprit scientifique, c’est nécessairement s’attaquer à la science. Mais nous verrons, dans un second temps, que le scientisme n’est en fait qu’une réduction de la science en tant que savoir pratique et donc combattre le scientisme n’est que combattre une certaine définition réduite de la science. Enfin, nous verrons que le scientisme, se basant sur un postulat de départ de manière dogmatique, va au final à l’encontre-même de l’esprit scientifique originaire tendant à se soustraire de tout dogme c’est pourquoi nous parviendrons à la thèse suivante : combattre le scientisme, ce n’est pas combattre la science mais en revanche chercher à la protéger de toute dérive qui risquerait de lui faire perdre tout son sens.

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Dans ce premier temps, nous allons voir qu’à première vue, combattre le scientisme, c’est combattre la science.

Le scientisme est un courant intellectuel qui s’est développé surtout au XIXème siècle corrélativement au progrès scientifique de l’époque et qui pose la science comme fondement des valeurs. Pour le scientisme, la science est la valeur productrice de toutes les autres. Dès lors, si le scientisme repose sur la science (c’est-à-dire si l’idée de scientisme implique l’idée de science), s’attaquer au scientisme, c’est s’attaquer sur ce quoi il repose, c’est donc s’attaquer à la science.

Cependant on pourrait nous objecter que dans ce que nous venons d’écrire, le rapport va du scientisme vers la science, or ce que le scientisme a voulu montrer, c’est que le rapport part de la science pour aller au scientisme. Si l’on pose ce rapport, l’équivalence entre “combattre la scientisme” et “combattre la science” est d’autant plus évidente et irrévocable car si la science implique le scientisme, combattre le scientisme, c’est nécessairement combattre la science car si l’on part de la définition de science en tant qu’elle implique le scientisme, une science qui ne comprendrait pas l’idée de scientisme ne serait pas vraiment science. Citons Ernest Renan : « La science, et la science seule, peut rendre à l’humanité ce sans quoi elle ne peut vivre, un symbole et une loi […] la raison a pour mission de réformer la société d’après ses principes » [1]. Nous lisons ici l’idée de science implique la science seule, or la science seule, cela signifie l’extension de la science appliqué à l’ensemble des domaines de la vie humaine, c’est-à-dire le scientisme. La raison, qui est l’outil, le moyen de la science, la faculté d’expliquer par un raisonnement valide, doit pouvoir s’appliquer à l’ensemble de la société, ce qui signifie que comme la raison permet d’expliquer les phénomènes naturels, le scientisme considère que la raison capable et donc a le devoir d’expliquer de la même manière les phénomènes sociaux.

Renan en arrive enfin à la thèse suivant laquelle « ORGANISER SCIENTIFIQUEMENT L’HUMANITÉ, tel est donc le dernier mot de la science moderne, telle est son audacieuse mais légitime prétention […] et, après avoir organisé l’humanité, ORGANISERA DIEU » [2]. L’avenir de la science se rapporte donc au scientisme. Nous pouvons comprendre cette vision de la visée de la science depuis l’émergence des “sciences positives” (la science se contente d’être descriptive et non plus normative, elle a une approche dénuée de valeur), s’annonce l’âge de la science, une évolution décisive dans l’histoire de l’humanité. L’âge de la science, c’est l’âge de la maturité, c’est-à-dire l’esprit peut penser scientifiquement partout. On peut expliciter ce thème à l’aide de la loi des trois états chez Auguste Comte. Dans la première leçon de son Cours de philosophie positive, il explique que notre méthode de connaissance passe successivement par trois états : l’état théologique, l’état métaphysique et enfin l’état positif. Le passage successif par ces trois états est le reflet d’une progression de l’esprit humain, qui a renoncé à la recherche d’une causalité absolue et première, au profit des sciences expérimentales se basant sur l’observation des faits. La raison observe également les faits sociaux et Comte fonde ainsi l’idée d’une « physique sociale ».

Au terme de ce premier moment de notre réflexion, lors duquel nous sommes partis tout d’abord de l’idée que le scientisme impliquait la science, puis renversé ce rapport énonçant ainsi que la science impliquait le scientisme, nous pouvons dire qu’il y a alors une équivalence entre la science et le scientisme, c’est pourquoi combattre le scientisme, c’est combattre la science (car a=b <=> c.a=c.b).

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Mais cette visée scientiste de la science se rapporte comme nous l’avons précisé aux “sciences positives” or cela signifie que l’on ne prend en compte la science que dans une de ses deux dimensions (ici pratique, et pas celle théorique), conséquemment, la conclusion que nous venions de tirer doit être révisée et affinée. Nous sommes maintenant prêt à entamer le deuxième moment de notre réflexion.

Le scientisme réduit donc la science aux “sciences positives”, en d’autres termes les sciences qui se basent uniquement sur l’observation des faits. À partir de cela, nous allons pouvoir mettre en évidence une première distinction entre le scientisme en particulier et la science en général. En effet, la science se base généralement sur un modèle de démonstration hypothético-déductif (c’est-à-dire capable de déduire des conclusions sur les lois de la nature à partir de pures hypothèses ; la science consiste en la vérification de la validité ou non des hypothèses) tandis que le scientisme relève d’un modèle de démonstration inductif (c’est-à-dire qu’on observe des faits particuliers pour développer des lois générales). Nous pouvons nous demander si la réduction de la science à la seule connaissance des faits est légitime. Que devient le statut des hypothèses propre à la démarche scientifique ?

Le scientisme érige le savoir dans sa dimension pratique et non théorique. La dimension théorique correspond au discours qui suscite l’assentiment de tous et la dimension pratique correspond à l’exigence que cet assentiment d’une entente de comportement selon les prescriptions définies par le discours. La science contient donc tant une manière de penser qu’une manière de faire. Étant donné que le scientisme privilégie une manière de faire au détriment d’une manière de penser, il réduit l’usage de sa raison à un seul type d’activité rationnelle : l’activité rationnelle par rapport à une fin appelée rationalité technique. C’est de cette rationalité technique dont fait partie le processus de rationalisation des activités sociales qui signifie l’extension des domaines de la société soumis au critère de choix rationnel. Mais cette rationalité technique, stratégique, calculatrice : « la rationalité de la science et de la technique est déjà intrinsèquement une rationalité qui dispose des choses (Verfügung), une rationalité de la domination » [3] nous explique Jürgen Habermas.

Au cours de ce deuxième moment de la réflexion, nous avons vu que le scientisme ne s’emparait pas de la science dans sa globalité c’est pourquoi l’équivalence, que l’on avait établie dans le premier moment de notre réflexion, entre science et scientisme n’est que partielle, elle n’est donc plus vraie, conséquemment, la conclusion à laquelle elle menait non plus, autrement dit, combattre le scientisme n’est pas nécessairement combattre la science.

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Nous pouvons maintenant commencer notre troisième et dernier moment de la réflexion où nous verrons que le scientisme, rejetant la valeur des hypothèses ainsi que la notion-même de valeur, se construisant sur un dogme, se révèle être contradictoire avec lui-même.

Le scientisme a un postulat de départ : tout est donné, on peut tout connaître, tout expliquer. Le scientisme procède donc à la base d’un acte de foi, d’une croyance (puisque le postulat de départ reste indémontré) ; Renan, un des plus grands représentant du scientisme, en parle lui-même en le désignant comme une religion [4]. Mais si la science est définie comme connaissance vraie par opposition à la croyance, et si le scientisme est définie comme une croyance, alors le scientisme est opposée à la science. Il y a quelque chose d’irrationnel dans le fanatisme de la raison du scientisme. D’où combattre le scientisme n’est certainement combattre la science. Combattre le scientisme, c’est combattre la science en tant qu’elle se proclame capable de résoudre légitimement toutes les grandes questions de l’homme car comment peut-on être certain que la science puisse fournir un fondement à l’éthique, la politique, l’esthétique etc. ?

De surcroît, quand le scientisme se défend tout lien avec des valeurs hormis la valeur de la science et se prétend de telle sorte apporter des réponses neutres, nous allons montrer que cette prétention de neutralité n’est qu’illusion. Tout d’abord, bien que le scientisme veuille évacuer tout ce qui relève de la métaphysique, elle est en fait elle-même une métaphysique : « c’est toujours sur une croyance métaphysique que repose la croyance à la science » [5]. Cette croyance à la science n’est pas neutre, la théorie scientiste relève d’une idéologie. Cette critique pourrait apparaître comme contradictoire puisque le rationalisme scientifique est né de la critique des idéologies, mais le rationalisme scientifique portée à bout est devenu à son tour lui-même idéologie. En nous basant sur l’analyse effectuée par Habermas [6], on comprend que depuis que la science s’est subordonnée à l’activité technique, la rationalité scientifique s’est trouvée au service de la production. Par la société de consommation, la rationalité scientifico-technique a consolidé une organisation sociale (de domination capitaliste) et les progrès scientifiques deviennent alors légitimation de domination.

C’est pourquoi nous pensons que la position du scientisme qui soutient qu’il faut déduire l’éthique de la science n’est pas une position raisonnable. La science ne doit pas oublier que l’usage de la raison qu’elle valorise ne doit pas être que pratique, elle doit aussi user de raison théorique de sorte de prendre elle-même comme objet à penser. Comme nous l’explique Habermas, le concept de rationalité peut se rapporter à deux dimensions : d’une part, celle que nous avons critiquée qui la rationalité stratégique et d’autre part, celle qu’il faut défendre la rationalité communicationnelle, c’est-à-dire relevant d’une « interaction médiatisée par des symboles » [7]. Cette rationalité réintroduit la raison humaine à la notion de rationalité car la validité des propositions est ici basée sur la seule intersubjectivité des sujets pensants et non sur l’efficacité empirique comme l’était la validité des propositions en termes de rationalité stratégique.

Nous pensons que la science, pour ne pas perdre son sens, ne peut raisonnablement se substituer de philosophie des sciences. Nous nous situerons en effet dans la lignée d’Edgar Morin qui soutient l’intégration de l’observateur dans l’observation : « l’observateur-concepteur doit s’intégrer dans son observation et dans sa conception. […] Tout ceci n’est pas seulement le retour à la modestie intellectuelle, c’est aussi le retour à l’aspiration authentique de la vérité » [8].

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En conclusion, à la question “combattre le scientisme, est-ce combattre la science ?”, nous répondrons tout d’abord par la négative que combattre le scientisme n’est pas combattre la science car le scientisme n’est qu’une vision étriquée de la science comme domination des sciences positives dans tous les domaines de l’activité humaine. Mais nous irons plus loin dans notre réponse en disant que le scientisme est une sorte de déformation scientifique qui se limite au “comment” et exclue le “pourquoi” et conséquemment, la science, en tant que l’entendent les scientistes, ne peut résoudre légitimement toutes les interrogations que représentent la complexité humaine. La philosophie est la seule issue en vue de permettre un retour réflexif de la science sur elle-même, il faut donc combattre le scientisme pour défendre la science véritable. Comme l’exposait Platon dans la ligne du processus de connaissance dans La République [9], la véritable science (connaissance), c’est celle acquise par la dialectique, c’est-à-dire par la philosophie or si la position du scientisme exclue toute place à la philosophie alors c’est ne pas combattre le scientisme qui se révèle être combattre la science.

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1 Ernest Renan, L’avenir de la science, Paris, Flammarion – GF, 1995, p. 101.

2 Ibid., p. 106.

3 Jürgen Habermas, La technique et la science comme « idéologie », trad. Jean-René Ladmiral, Paris, Gallimard – Tel, 1993, p. 10.

4 Ernest Renan, Ibid., p. 77.

5 Nietzsche, Le gai savoir (§344), Paris, Flammarion – « Le Monde de la Philosophie », 2008, p. 328.

6 Jürgen Habermas, Ibid.

7 Jürgen Habermas, Ibid., p. 22.

8 Edgar Morin, Science avec conscience, Paris, Fayard, 1982, p. 72.

9 Platon, La République (livre VI, 509d-511e), trad. Pierre Pachet, Paris, Gallimard – Folio essais, 1993, pp. 353-355.

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