Peut-on penser séparément le corps et l’esprit ?

  • Nature du devoir : dissertation
  • Cours : L1, Philosophie générale
  • Note : 13/20

Nombre d’expressions courantes telles “mon corps ne suit pas”, “j’ai la tête ailleurs” confèrent le reflet d’une image divisée de nous-même. Notre vie se jouerait donc sur deux scènes différentes : la “vie psychique” et la “vie corporelle”, il y aurait dès lors deux “réalités” séparées : d’un côté l’esprit, substance immatérielle et invisible, et de l’autre le corps, substance charnelle et visible. Étant donné que le corps et l’esprit appartiennent à deux dimensions absolument distinctes, il semblerait évident que l’on ait la capacité intellectuelle de concevoir, d’établir deux concepts étanches de ces deux notions. Pour autant, si en tant qu’homme je me définie comme étant à la fois corps et esprit, ai-je vraiment l’opportunité de raisonner séparément sur les deux réalités qui me composent et auxquelles je ne peux m’abstraire ? En effet, de quel point de vue puis-je formuler un concept du corps séparé et un autre concept d’esprit séparé alors que je suis moi-même corps et esprit ? En outre, comment inclure dans notre réflexion les avancées des neurosciences qui tendent vers la fusion de l’esprit dans notre réalité incarnée à travers le cerveau ? Mais cette absorption, cette réduction de l’esprit au cerveau et donc au corps nous conduisant à l’impossibilité de distinguer le corps et l’esprit est-elle légitime ? N’y a-t-il pas une obligation éthique et morale à établir une différence entre le corps et l’esprit ?

Nous nous assignerons de répondre à la question : “peut-on penser séparément le corps et l’esprit ?” en trois moments. Nous penserons tout d’abord la possibilité en droit de penser séparément le corps et l’esprit. Mais nous examinerons ensuite si cette séparation du corps et de l’esprit est possible en pratique, nous nous interrogerons sur le problème de l’union du corps et de l’esprit voire de leur fusion. Enfin, nous aborderons ce problème sous l’angle de sa légitimité et nous tenterons de dépasser tant une stricte séparation du corps et de l’esprit donnant le primat à l’esprit tant une absorption de l’esprit dans le corps et de sorte d’essayer de comprendre l’homme dans son unité et son intégrité.

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Nous pouvons à présent ouvrir notre premier moment de réflexion où nous nous interrogerons sur la capacité intellectuelle en droit à poser deux concepts indépendants du corps et de l’esprit.

L’intitulé du sujet nous invite bel-et-bien à “penser” la séparation du corps et de l’esprit, que signifie “penser” ? Du latin pensare, penser nous demande de “peser avec son esprit”, de “méditer”. Cela implique que ce sujet présuppose que l’homme est donc doté d’un esprit et ce que l’on nous demande ici est de traiter avant tout le problème du corps et de l’esprit par l’activité de notre esprit. Cela sous-entend-il que l’activité de l’esprit est une activité spécifique de toute activité humaine ?

Pour démontrer l’existence de deux substances que sont le corps et l’esprit, nous allons nous appuyer sur l’expérience de pensée à laquelle Descartes procède dans ses Méditations métaphysiques. En effet, Descartes cherchant à tendre vers une connaissance claire et certaine, s’est affranchi de toutes les opinions qu’on lui a inculquées (« il me fallait entreprendre sérieusement une fois en ma vie de me défaire de toutes les opinions que j’avais reçue jusques alors en ma créance »[1]) ainsi que de toutes ses sensations (« ces sens étaient trompeurs, et il est de la prudence de ne se fier jamais entièrement à ceux qui nous ont une fois trompés » [2]), il fait l’expérience du doute hyperbolique. Lors de la « Méditation seconde », Descartes affirme qu’il s’est persuadé qu’il n’y avait en ce monde « aucun corps, aucun esprit » [3], il se rend compte que la seule chose dont il ne peut douter est qu’il doute or le doute étant une activité de l’esprit, il ne peut donc douter de son esprit : « Je suis, j’existe est nécessairement vraie, toutes les fois que je la prononce, ou que je la conçois en mon esprit » [4]. Cela signifie que l’existence pour Descartes se conçoit par l’esprit mais sans besoin de poser mon existence en tant que corps. Avec cette méditation consistant en un doute radical niant l’existence de toutes choses corporelles prouve qu’il y a une irrévocable indépendance entre le corps et l’esprit, nous pouvons donc penser théoriquement l’esprit séparément du corps, nous avons la capacité de concevoir notre esprit indépendamment de toute réalité matérielle dont notre corps fait partie.

D’autre part, toujours dans la « Méditation seconde », Descartes conceptualise de manière parfaitement étanche le concept de corps de celui d’âme (précisons que la notion d’âme chez Descartes est confondue avec celle d’esprit). En effet, il opère un dualisme des substances. Le corps et l’âme sont deux substances totalement hétérogènes. La substance corporelle est « quelque chose d’étendu, de flexible et de muable » [5] ce qui signifie que le corps est quelque chose qui est relatif à l’espace (il y a corps là où il n’y a pas vide) et qui est changeant (soumis aux lois de la physique) ce caractère de changement marque son instabilité et en découle une certaine difficulté à connaître le corps. Tandis que l’esprit, la substance pensante, Descartes affirme « qu’il n’y a rien qui me soit plus facile à connaître » [6], est quelque chose d’impalpable, d’invisible et d’immuable. Le corps et l’esprit sont composés d’attributs qui s’excluent, c’est pourquoi ils ne peuvent relever de la même substance, ils sont deux substances complètes. Nous avons donc former deux concepts, du corps et de l’esprit, qui se révèlent être totalement opposés l’un de l’autre, parfaitement différents et étanches. C’est pourquoi nous pouvons donc bien penser séparément le corps et l’esprit puisqu’ils relèvent de deux concepts séparés, c’est-à-dire indépendants.

Dans ce premier moment de réflexion, nous avons vu à partir de l’expérience de pensée de Descartes que nous avons en droit la capacité intellectuelle de conceptualiser séparément le corps et l’esprit.

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Cependant, notre expérience vécue nous amène à remarquer que cette expérience que prétend faire Descartes n’est qu’une expérience théorique. Si nous n’étions qu’esprit sans être corps, pourrait-on vraiment penser ? Pourrait-on vraiment nommer pensée ce qui n’est matériellement pas exprimé par le biais du langage ou de l’écrit [7]? De surcroît, sachant qu’en pratique, nous ne pouvons nous abstraire de notre corps, le problème sur lequel nous nous interrogerons dans ce deuxième moment de notre réflexion est la possibilité (au sens d’opportunité) de penser séparément le corps et l’esprit ?

Effectivement, notre expérience vécue pose empiriquement qu’il y a une certaine corrélation entre le corps et l’esprit, par exemple quand je ressens une souffrance intérieure dans mon âme, cela va se traduire corporellement par l’humidification de mes yeux donnant lieu à des larmes.

Le dualisme cartésien des substances doit alors faire face au problème de l’interaction de l’âme et du corps. C’est la princesse Elisabeth de Bohême qui va faire part de ce problème dans ses correspondances avec Descartes : « comment l’âme de l’homme peut déterminer les esprits du corps, pour faire les actions volontaires (n’étant qu’une substance pensante) » [8]. En effet, si Descartes affirme que la substance étendue (le corps) et la substance pensante (l’esprit) sont totalement séparées et opposées, comment est-il possible d’envisager le problème des sentiments et des passions, les passions étant ces choses « que nous expérimentons en nous-même qui ne doivent point être attribuées à l’âme seule, ni au corps seul mais à l’étroite union qui est entre eux » [9] ? Descartes distingue donc une troisième substance qui est celle de l’union de l’âme et du corps mais contrairement aux deux autres substances, cette substance n’est pas pensable au sens où elle ne peut faire l’objet d’une connaissance claire et distincte. Nous n’avons donc pas la capacité intellectuelle de penser, c’est-à-dire d’expliquer scientifiquement, cette étrange union, nous ne pouvons que l’éprouver en « usant seulement de la vie et des conversations ordinaires, et en s’abstenant de méditer » [10].

Les difficultés que laissent en suspend le dualisme des substances nous laisse présager qu’il vaut mieux abandonner cette conception si elle n’est pas applicable scientifiquement à la vie vécue. De plus, nous pourrions nous demander si ce n’est pas en raison des attributs invisibles et impalpables de l’esprit que nous ne pouvons pas penser leur corrélation avec ceux du corps qui eux sont visibles et palpables (donc ont la possibilité d’être observables expérimentalement). C’est pourquoi nous allons tourner notre regard vers les avancées que proposent les neurosciences.

Pour supprimer le problème que posait l’antithétique union de l’âme et du corps, il faudrait poser l’âme ou l’esprit de Descartes qui permettait l’activité de la pensée se réduirait en fait à notre organe du cerveau. Les neurosciences sont les sciences qui étudient le fonctionnement du système nerveux et selon les tenants des neurosciences, nos activités mentales seraient la seule expression de processus cérébraux : « L’identité entre états mentaux et états physiologiques ou psycho-chimiques du cerveau s’impose en toute légitimité » [11]. Ceci nous ramène à un monisme matérialiste, c’est-à-dire que nous ne sommes composés plus que d’une seule substance, en l’occurrence substance matérielle (corporelle). Dès lors, la question de la possibilité effective de penser le corps et l’esprit comme deux substances séparées reçoit irrémédiablement une réponse négative puisque l’esprit étant égal au cerveau et le cerveau étant partie du corps, le corps et l’esprit ne sont aucunement séparés mais se confondent l’un l’autre.

Dans ce deuxième moment de notre réflexion, nous avons vu que nous n’avions pas l’opportunité en pratique de penser séparément le corps et l’esprit d’une part parce que l’union du corps et de l’esprit que nous vivons quotidiennement nous empêche de raisonner indépendamment l’un de l’autre d’autre part parce que cette interaction nous exclue de juger qu’ils puissent être totalement hermétiques l’un de l’autre. De plus, les travaux des neurosciences nous poussent même vers un réductionnisme de l’esprit au cerveau et donc au corps, ce n’est alors pas simplement une interaction qu’il y aurait entre eux mais une corrélation absolue.

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Mais tenir cette position radicale du matérialisme, réductionniste voire éliminativiste (supprimer résolument la notion-même d’esprit) peut-elle être vraiment considérée sérieusement ? En effet, quelle légitimité avons-nous à prétendre expliquer la pensée si notre “pensée” n’est que le produit d’une mécanique biologiquement déterminée ? Nous nous interrogerons dans ce troisième et dernier moment de notre réflexion sur la légitimité et la nécessité éthique à établir une différence entre le corps et l’esprit tout en définissant les conditions de cette différence et n’oubliant pas que l’homme (vivant) reste à la fois corps et esprit.

Nous ne pouvons pas accepter éthiquement le monisme matérialiste réductionniste voire éliminativiste. Assurément, réduire l’activité de l’esprit à l’activité du cerveau peut conduire à de dangereuses dérives dont il faut nous prémunir. En effet, si la pensée et par-delà nos états mentaux seraient visibles à l’aide des techniques de l’imagerie cérébrale et donc explicables uniquement par les transcriptions d’intensité électrique et les processus physico-chimiques qu’ils laisseraient apparaître, cela impliquerait que l’on puisse agir biologiquement à sa guise sur la pensée. Nous pouvons nous référer à la dystopie d’Aldous Huxley intitulé Le meilleur des mondes dans laquelle le problème du transhumanisme est abordé à travers la volonté de supprimer toute souffrance mentale à l’aide de la prise de soma, comprimé de drogue censé plonger l’individu qui le prend dans un sommeil paradisiaque. Mais le “bonheur” que vivent les individus du meilleur des mondes n’est qu’un bonheur illusoire et s’il est de fait qu’un cerveau fonctionnant correctement est une condition nécessaire au bon fonctionnement du psychisme, cela n’est en aucun cas sa condition absolue et un patient atteint de dépression ne pourra jamais être guéri de son état de souffrance psychique par la seule prise de médicaments anxiolytiques : « la réalité de cette expérience vécue est dans le psychisme, et sa connaissance n’est accessible que par la parole, même si elle est concomitante d’un état particulier d’activité du cerveau » [12]. On ne peut donc pas naturaliser l’esprit, c’est pourquoi nous pouvons dire qu’il réside une différence de qualité entre le corps et l’esprit.

Dès lors comment comprendre que bien que nous ne pouvons pas, de par notre nature humaine constituée à la fois de corps et esprit, concevoir de manière isolée l’un ou l’autre, ils persistent dans leur distinction respective ? C’est à l’aide de la pensée de Spinoza que nous pouvons penser de manière cohérente de le problème du corps et de l’esprit. En effet, Spinoza dépasse les contradictions aporétiques entre le dualisme idéaliste cartésien et le monisme matérialiste réductionniste et éliminativiste : il faut cesser de chercher à substantialiser l’esprit ou le corps et de vouloir affirmer la primauté de l’un des deux car en réalité, le corps et l’esprit sont deux attributs parmi une infinité d’attributs d’une seule et unique substance, Dieu ou la Nature (Deus sive Natura). Le corps et l’esprit désignent une seule et unique substance dont l’expression prend corps de deux manières distinctes ; ces deux attributs ne sont point réductibles l’un à l’autre comme l’affirment les réductionnistes et les éliminativistes et il n’y a pas non plus d’interaction entre eux comme le croyait Descartes : « Ni le Corps ne peut déterminer l’Âme à penser, ni l’Âme le Corps au mouvement, ou au repos, ou à quelque autre manière d’être que ce soit s’il en est quelque autre » [13], le corps et l’esprit sont deux attributs d’essences différentes s’appliquant chacun respectivement des parties de l’infinité de la Substance et ne peuvent logiquement avoir aucun contact entre eux (c’est parce que les deux expressions se manifestent au même moment que l’on pourrait être porté à croire qu’il y a corrélation entre elles en fait, il n’en est rien, elles ont un simplement un dénominateur commun qui est leur rapport à la Substance). La dialectique du corps et de l’esprit se comprend alors à travers un concept d’égalité [14] : la puissance d’agir du corps va de pair avec la puissance de penser de l’esprit.

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La question initialement posée “peut-on penser séparément le corps et l’esprit ?” rencontre une réponse complexe d’une part à cause de l’ambiguïté de l’interprétation termes qui la composent mais bien-évidemment aussi par la difficulté à véritablement connaître la nature du rapport entre le corps et l’esprit. Au terme de notre réflexion, nous rejetons en premier lieu la possibilité en tant que capacité à penser indépendamment le corps et l’esprit car notre réalité humaine n’existe qu’en tant qu’elle est à la fois corps et esprit. Cette conception de notre réalité humaine nous amène d’ailleurs légitimement à récuser la domination des explications par les neurosciences de notre pensée car la pensée ne peut se réduire à l’activité neuronale du cerveau sans quoi toutes notions du libre-arbitre et de subjectivité essentielles à la dimension humaine se verraient supprimer (et si tel était le cas, réfléchir sur notre question n’aurait aucun sens puisque notre réponse serait juste le produit que d’un objet matériellement déterminé par les lois de la nature). Il est donc moralement nécessaire de comprendre l’esprit comme distinct du corps tout en les pensant ensemble car relevant d’une “commune expression” différenciée.

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1 Descartes, Méditations métaphysiques, « Première méditation », Paris, Flammarion – GF, 1992, p. 57.
2 Ibid., p. 59.
3 Ibid., « Méditation seconde », p. 73.
4 Ibid.
5 Ibid., p. 85.
6 Ibid., p. 91.
7 cf. Hegel, Encyclopédie des sciences philosophiques, Philosophie de l’esprit, trad. A. Vera, Paris, Felix Alcan, add. § 462.
8 Élisabeth à Descartes, 16 mai 1643, AT III, p. 661.
9 Descartes à Élisabeth, 21 mai 1643, Ibid., p. 663.
10 Descartes, Lettre à Élisabeth, 28 juin 1943, Paris, Flammarion – GF, 1989, p. 74.
11 Jean-Pierre Changeux, L’homme neuronal, Paris, Fayard, 1983, p. 364.
12 Édouard Zarifian, Le goût de vivre, Paris, Odile Jacob – poches, 2007, p. 155.
13 Spinoza, Éthique (III, Proposition II), trad. Charles Appuhn, Paris, Flammarion – « Le Monde de la Philosophie », 2008, p. 250.
14 Chantal Jacquet, L’unité du corps et de l’esprit, Paris, PUF – Quadrige, 2004, pp. 15-22.

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