Peut-on désirer sans souffrir ?

  • Nature du devoir : dissertation de bac en 4h, session 2008
  • Cours : Terminale ES, philosophie
  • Note : 16/20

Quand l’enfant écrit sa lettre au Père Noël, il lui fait la demande de réaliser ses désirs, en l’occurrence lui offrir la possession de jouets désirés. Il se projette dans la situation désirée et se dit intérieurement : “qu’est-ce que je serais heureux si j’avais…”. En attendant que celle-ci se réalise, il ressent un manque, il est malheureux car il souffre de ce manque.

En effet, la notion désirer provient du latin “desiderare”, c’est-à-dire “regretter l’absence de”. On souhaite quelque chose qui n’est pas, on est alors assujetti à une torture, aux tumultes de notre âme entêtée. La question vient alors de savoir si l’on peut désirer sans nécessairement souffrir. Est-ce possible ? Si oui, dans quelles conditions ? Nous nous attacherons à distinguer l’origine du désir, de son fondement ainsi que de sa fin, car il ne faudra pas se réduire à expliquer le désir mais à dégager une compréhension précise sous ses différentes formes.

Nous verrons en premier lieu que désirer, c’est chercher à combler un manque et que cette situation nous amène à souffrir. Mais nous verrons ensuite que la nature du désir réside dans une tension qui fait plaisir, le plaisir s’opposant à la souffrance. Enfin, nous verrons que derrière la notion de désir se trouve celle de la volonté, qui nous pousse à agir pour donner un sens à son existence et ainsi s’arracher à une souffrance qualifiée de fataliste.

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Dans ce premier temps de la réflexion, voyons en quoi désirer conduit nécessairement à la souffrance.

“Le désir est manque” nous affirme Socrate dans Le Banquet écrit par Platon. Qu’implique cette définition ? Si nous désirons ce qui nous manque, il est tout simplement impossible de détenir ce que l’on désire car une fois l’objet “désiré” en notre possession, il n’est plus manque donc de fait, il n’est plus non plus désir. Conséquemment, nous pouvons déduire que nous avons toujours ce que nous désirions. Si l’on considère le bonheur comme la réalisation de ses désirs, il est aisé de conclure que nous ne sommes jamais heureux de par l’essence insatiable de désirer. Platon illustre d’ailleurs ce propos en évoquant le désir comme le tonneau des Danaïdes percé qui ne peut donc jamais être rempli. Schopenhauer ira même jusqu’à écrire dans Le monde comme volonté et comme représentation que “la vie oscille comme un pendule de la souffrance à l’ennui”, ce qui signifie que soit l’on est malheureux de l’absence de l’objet désiré ne pouvant se réaliser, soit quand on l’a, il ne nous intéresse plus. On peut se repencher à cet égard à l’enfant qui une fois d’être vu offrir ce qu’il désirait, est bien moins heureux qu’il ne s’imaginait pouvoir l’être, il avait mis tellement d’espoir à cette situation tant désirée, qu’il se l’était idéalisée mais maintenant qu’elle est réalité, place à la déception, à la désillusion qui le fait une fois encore souffrir.

Dans cette première sous-partie, nous avons défini le désir comme manque. Pour autant, il nous faut le distinguer du simple besoin. La réalisation du besoin se pose comme vitale tandis que celle du désir ne l’est pas. C’est pourquoi nous pouvons estimer que désirer n’est que rechercher des choses inutiles, superflues. Or dans cette situation, l’homme va de désirs en désirs sans trop savoir pourquoi, il est dans ce que Pascal appelle dans ses Pensées, le “divertissement”. Si l’homme croit qu’il est heureux en se divertissant (l’opinion commune nous dit souvent que le bonheur se résume à “profiter” de la vie), il se trouve en réalité dans un bonheur illusoire, il s’aliène dans la recherche effrénée de la consommation et souffre donc sans en avoir vraiment conscience d’un assujettissement. Le désir est alors “marque de misère”. De plus, il faut voir que se divertir, c’est se laisser vivre (ce qui n’est pas vivre), ce qui signifie être soumis à ses déterminismes. En effet, le psychanalyste Freud analyse le sujet comme étant divisé selon trois pôles : le moi qui est ma partie consciente, le surmoi qui rassemble toutes les normes et valeurs assimilées inconsciemment lors de ma socialisation et enfin le ça qui représente mes pulsions charnelles inconscientes. En établissant cette théorie formulée dans son concept d’inconscient, Freud pose une troisième humiliation à l’homme (après celle de Galilée qui montre que la Terre n’est pas au centre de l’univers puis celle de Darwin qui montre que l’homme n’est qu’un genre parmi l’espèce animal) qui est d’ordre psychologique résumée par cette citation : “le moi n’est pas maître dans sa propre maison”. L’homme en tant qu’être désirant souffre alors de ne pas entièrement se connaître et par-delà, ne pas être lui-même.

Quelle est alors la moralité la plus évidente à ces constations ? Du fait que l’on ne peut désirer sans souffrir, il faut rechercher l’absence de désirs pour arriver à l’absence de souffrance, ce qui serait le bonheur si l’on le prend dans sa conception “négative” en tant qu’ataraxie. C’est notamment la position de Descartes quand il écrit “Mieux vaut changer l’ordre de mes désirs plutôt que l’ordre du monde”.

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Mais ne pas désirer, n’est-ce pas encore un désir que celui de ne pas désirer ? De surcroît, il nous faut nous rappeler que ce qui différencie l’homme de l’animal, qui n’a que des besoins, c’est bel-et-bien sa faculté de désirer, alors chercher à supprimer ses désirs ne serait-ce pas une forme de négation de lui-même et serait par-delà irrecevable ?

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Nous allons voir dans ce deuxième temps de la réflexion qu’il ne faut pas réduire le désir au manque et le redéfinir comme une tension qui fait plaisir et donc on peut désirer sans souffrir voire même désirer jusqu’à jouir.

Prenons un exemple tout simple : le désir que lie deux amoureux. Quand leurs pulsions, leurs désirs sexuels vont se manifester, ils feront l’amour et force est de constater qu’à cet instant précis, ils ne se manquent pas, au contraire-même, et ils se désirent justement plus que tout. Cet exemple confère une nouvelle dimension au fait de désirer : désirer, c’est aimer. De telle sorte que si l’on sait désirer ce qui nous entoure, le désir ne conduit pas à la souffrance. C’est celui sait désirer, aimer la vie qui loin de souffrir, sait l’apprécier et en savourer tout ce qu’elle contient de meilleur. Ce désir en tant qu’amour procure une véritable joie en l’individu. Quel est donc le profond fondement du désir ? C’est que le désir est plaisir en lui-même. C’est d’ailleurs ce que nous apprend Proust dans À l’ombre des jeunes filles en fleurs, même s’il sait qu’il ne pourra pas aller avec ces jeunes filles, les désirer lui procure encore un plaisir. Pour lui, le plaisir ne réside donc pas tant dans l’objet désiré mais bien dans le désir lui-même grâce à l’imagination et l’idéalisation qui s’en dégagent. Pour mieux illustrer ce propos, nous pouvons prendre l’exemple d’un militant politique pour qui bien que la fin de faire parvenir ses convictions au pouvoir soit importante, le moment où il ressent le plus son effervescence militante, c’est bien dans le combat politique, dans la bataille des idées etc.

Nous pouvons, après cette deuxième partie, comprendre que la souffrance n’est pas du côté de l’être-désirant mais du côté de l’être “adésirant”. Voilà ici l’idée de Rousseau écrivant dans La nouvelle Héloïse : “Malheur à qui n’a plus rien à désirer” car au fond se placer du côté de l’absence de souffrance, c’est se placer du côté de l’absence de vie, c’est-à-dire la mort et c’est bien là en fait la véritable souffrance.

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Nous avions émis l’idée au début de cette partie, que pour ne pas souffrir, il faut savoir désirer ce que l’on a. Pour autant, doit-on se contenter de ne désirer que cela ?

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Il nous faut maintenant s’interroger sur l’objectif essentiel que vise le désir de telle manière à peindre ses caractéristiques et répondre à quelles conditions le désir est-il désirable.

Si Platon et Schopenhauer définissaient le désir seulement comme manque, c’est qu’ils en ont une vision réductrice en tant qu’espérance. À toute espérance, s’en joint une crainte qu’elle ne se réalise pas et ce qui nous fait souffrir, c’est de ne pas pouvoir agir sur les causes qui vont aboutir à la fin désirée. En revanche, vouloir, qui est une autre forme plus aboutie du désir, c’est bien agir sur les causes. En effet, espérer s’oppose à vouloir, celui-ci signifiant savoir, pouvoir et jouir. “Quand tu auras désappris à espérer, je t’apprendrai à vouloir” écrit Sénèque dans sa Lettre à Lucilius, voilà la condition majeure pour désirer sans souffrir, c’est de lier désir à volonté.

Pour ne pas souffrir de ses désirs, il faut désirer la connaissance. En effet, si Platon récuse le désir car il viserait à se laisser aller à des actes ignobles comme par exemple commettre un meurtre, il juge néanmoins des plus estimable le désir naturel de connaissance. En outre, selon Spinoza, dans son Éthique, c’est par la connaissance de ses affects que l’on peut se libérer véritablement. C’est pourquoi nous pouvons à présent dire que pour désirer sans souffrir, il faut vouloir connaître ses affects, c’est-à-dire que nous devons nous efforcer à chercher nos déterminismes si l’on ne veut plus en pâtir.

Pour Spinoza, le désir permet à l’homme de s’arracher à lui-même, autrement dit pour ek-sistere: exister. Le désir en tant que volonté est en effet une formidable puissance créatrice, appelée le “conatus”. Si l’origine du désir n’est que pulsion sexuelle selon Freud, il va suivre un processus dit de “sublimation” et se transformera ainsi au service de la création d’œuvres artistiques par exemple. Le désir est alors projet, il pousse l’homme à se projeter : pro-jeter qui signifie se propulser en avant : il s’améliore en persévérant dans son être.

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En définitive, nous pouvons répondre qu’il est effectivement possible de désirer sans souffrir et nous irons plus loin en affirmant qu’il est nécessaire de désirer d’une part pour ne pas souffrir (rester passif) du quotidien qui nous entoure (c’est ici le désir comme amour) et d’autre part pour ne pas souffrir de nos déterminismes (c’est ici le désir comme volonté de connaissance).

C’est en désirant le changement que l’on peut l’obtenir, évidemment celui-ci présente le risque de ne pas se réaliser mais la vie est une suite de risques que nous devons affronter pour les surmonter et c’est seulement de cette manière que les hommes pourront entrer dans l’Histoire et il ne faut jamais oublier comme disait Lamartine que “les utopies ne sont bien souvent que des vérités prématurées” !

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