La revendication de l’égalité menace-t-elle la liberté ?

  • Nature du devoir : dissertation
  • Cours : Terminale ES, philosophie
  • Note : 19/20

“Liberté, Égalité, Fraternité”, tels sont les fondements de notre République Française. Liberté et égalité marcheraient donc de pair en théorie. Est-ce aussi facile en pratique? En effet, “son terme central n’a cessé de poser problème. Non seulement pour toutes les composantes de la réaction contre-révolutionnaire, pour lesquelles l’idée même d’une égalité de principe entre tous les hommes est un scandale éthique et politique autant qu’une aberration ontologique, puisque pour elles l’inégalité entre les êtres est une loi naturelle voire divine inviolable. Mais il a encore rapidement divisé les différents courants qui se proposaient d’assumer l’héritage révolutionnaire.” [1]

Dans le langage commun, la liberté se définit souvent comme “faire ce qu’on veut ». Ceci nous conduit à penser que la liberté doit s’étudier sous deux formes : la liberté comme liberté d’action et la liberté comme la liberté de volonté. Il nous faudra dès lors faire apparaître les différentes approches conceptuelles de la liberté: liberté formelle, liberté réelle et liberté morale, qui appartiennent à deux manières de concevoir la liberté : soit empirique, soit métaphysique. L’égalité est un concept assez équivoque, du latin aequalitas “égal”, on peut la caractériser comme ce qui est équivalent, ce qui n’est pas différent soit quantitativement soit qualitativement, nous devrons distinguer l’égalité de droit et l’égalité sociale. C’est pourquoi, en pratique, il est souvent reproché à la demande égalitaire de nuire la liberté individuelle dans la mesure où, se caractérisant par l’absence de différence, elle mènerait à l’uniformité. Par conséquent, la revendication de l’égalité menace-t-elle la liberté ? Cependant, nous devrons nous attacher à distinguer absence de différence et absence d’identité, car si l’égalité se traduit par l’absence de différence, elle n’est pas l’absence d’identité, ce qui nous permettra de réfuter l’argument liant égalité et uniformité. Ainsi, la revendication de l’égalité n’est donc pas forcément antagoniste de celle de la liberté. Dans une société démocratique, telle que peut la décrire Alexis de Tocqueville, les hommes ont une passion pour l’égalité. Les concepts de liberté et d’égalité en droit ne pourraient-t-ils pas répondre à cette passion ? Néanmoins, énoncer ces deux principes de manière formelle conduit-il à leur réalisation réelle ? Comment atteindre cette réalisation ? Il nous faudra analyser l’origine et la raison fondamentale de cette poussée égalitaire et s’interroger sur la nature de l’interaction entre l’égalité et la liberté.

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Nous allons nous consacrer, dans ce premier temps, à montrer pourquoi à première vue, la revendication égalitaire pourrait être une menace à la liberté individuelle.

Selon les libertariens “de droite” comme Robert Nozick, le principe premier garantissant la liberté individuelle est celui de la “propriété de soi”. Il se décline de la manière suivante: je suis propriétaire de ma propre personne donc je ne suis jamais la propriété d’un autre, c’est-à-dire que je ne peux être contraint de mettre ma personne, ni ce qui la compose à la disposition des autres. Sa thèse de l’extension nous permet d’aller jusqu’à dire que je suis par ailleurs propriétaire de ce que j’ai acquis, ce qui aboutit à la conclusion qu’il est illégitime de transférer tout ou partie de ce que j’ai acquis, ainsi Nozick rejette toute légitimité aux politiques de redistribution, caractéristiques de la revendication égalitaire car la redistribution sociale imposerait à ses yeux la contrainte de mettre à disposition des autres ce que j’ai acquis. Dans la mesure où les libertariens ont une conception uniquement “négative” de la liberté, c’est-à-dire comme absence de contrainte, la revendication égalitaire porte atteinte à la liberté puisqu’elle place une contrainte.
À cela, les libertariens “de gauche” ont voulu répliquer en essayant d’introduire une revendication égalitaire tout en conservant le principe de propriété de soi. Selon eux, nous devrions tout d’abord écarter la thèse de l’extension. Le droit sur les ressources serait donc conditionnel. Partant, de cette condition, si les ressources extérieures sont communes, cela suppose que l’on ne peut rien prendre sans l’accord des autres. Or, si tout sujet doit être soumis à l’accord unanime de tous les autres, la liberté individuelle découlant du principe de propriété de soi n’est plus. La thèse du libertarisme de gauche échoue, ce qui renforcerait l’argument que l’on ne pourrait pas introduire de revendication égalitaire sans porter atteinte à la propriété de soi et par-delà à la liberté.
Nozick n’accepte d’ailleurs que la présence d’un État minimal et selon lui, tout autre État, “aux pouvoirs plus étendus viole les droits des gens” [2] et donc leur liberté. Cela nous fait déboucher sur l’argument que toute revendication égalitaire serait imposée par un pouvoir autoritaire. Cette critique adressée aux tenants de la revendication de l’égalité avait déjà bien été abordée par Alexis de Tocqueville. Les peuples démocratiques “ont pour l’égalité une passion, ardente, insatiable, éternelle, invincible; ils veulent l’égalité dans la liberté, et, s’ils ne peuvent l’obtenir, ils la veulent encore dans l’esclavage” [3]. Leur passion égalitaire les fait perdre de vue leurs vertus civiques: “Ne leur montrez pas la liberté qui s’échappe de leurs mains tandis qu’ils regardent ailleurs” [4] et on aboutit ainsi à “la tyrannie de la majorité” [5].
Cette “tyrannie de la majorité” conduirait nécessairement alors au conformisme, critique souvent faite à la revendication égalitaire. En effet, on définit souvent l’égalité comme l’absence de différence. Le conformisme marquerait donc l’absence de liberté des hommes à établir des choix par eux-mêmes. Tout cela mène Friedrich Hayek, à penser que la notion de justice sociale relève du “mirage” [6] et que la revendication égalitaire conduit au totalitarisme. D’ailleurs, les exemples historiques des sociétés qui se réclamaient du communisme et qui avaient donc pour fondement premier l’égalité sociale tendent à confirmer cet argument.

La revendication de l’égalité menacerait donc la liberté. Mais ces propos sont à nuancer. D’une part, selon la critique de Jerry Cohen, l’idée de justice libéral nous oblige de renoncer à la proposition intuitive du principe de propriété de soi comme garant de notre liberté. En fait, les libertarismes, de droite comme de gauche sont pensés de la même manière: ce sont des théories historiques (on définit une société juste initiale associée à des actions justes pour aboutir à un résultat forcément juste) qui ne sont pas tenables (la simple inégalité des talents va aboutir à un résultat injuste), ce qui nous amène à devoir définir la justice non pas en terme historique mais structurel. D’autre part, les critiques mettant en corrélation égalité et uniformité font l’erreur de ne pas distinguer différence et identité. De plus, les critiques liant revendication égalitaire et totalitarisme confondent revendication égalitaire et imposition égalitariste. Enfin, l’œuvre de Tocqueville, bien que nous mettant en garde contre les dérives de la passion égalitaire, montre par la suite comment égalité et liberté sont conciliables.

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Nous allons nous demander dans ce deuxième temps si l’État de droit peut-il être le garant des principes de liberté et d’égalité ? Nous définirons tout d’abord les caractéristiques d’un État de droit, nous montrerons ensuite ses différentes orientations possibles et ses limites.

Le concept de l’État de droit est d’origine allemande. Il s’inscrit dans un contexte de lutte contre l’arbitraire monarchique, de l’opposition à l’État de police et de la critique de l’État totalitaire. Il résulte d’un contrat social qui met en place une loi commune, manquante à l’hypothèse de l’”état de nature” et qui a pour seule fin d’assurer la sauvegarde droits naturels. Il est donc par définition le garant de la liberté et de l’égalité, cependant il existe diverses conceptions de cet État laissant une plus ou moins grande part de liberté. L’État de droit peut donc se décliner de deux façons: l’État libéral et l’État social.
La première manière de penser l’État de droit, est l’État libéral, qui comme son nom l’indique est issu du libéralisme politique. Le philosophe anglais John Locke en est l’un des principaux penseurs. La fonction de l’État libéral doit être de garantir les droits individuels dont fait partie la liberté. En allant dans cette direction, l’État libéral conçoit le principe d’égalité comme égalité des droits. Inscrire le principe d’égalité des droits relève d’une égalité formelle, c’est-à-dire simplement inscrite dans le droit positif: la loi. Or cette égalité des droits formelle ne garantit pas forcément égalité des droits réelle. L’égale liberté n’est donc pas réelle, elle est, pourrait-on qualifier, d’illusoire. Comment la garantir ?
La seconde manière de penser l’État de droit, est l’État social, appelé plus communément État-Providence. Il tente de répondre au problème que nous venons de montrer que pose l’État libéral et marque une rupture avec celui-ci dans la mesure où il “donne à l’État un rôle important dans la vie sociale et économique au noms d’impératifs sociaux” [7]. L’État social diffère aussi de l’État libéral dans sa conception de la liberté. L’État libéral a une conception négative de la liberté, autrement dit il la conçoit comme indépendance de l’individu tandis que l’État-providence a une conception positive de la liberté, c’est-à-dire comme autonomie de l’individu. Les tenants de cette vision conçoivent en fait la société comme un processus de coopération, ce qui veut dire qu’aucun individu ne produit ce qu’il produit à l’aide de sa seule personne mais toujours avec la coopération des facultés des autres. Par conséquent, il coopère avec les autres mais il utilise des ressources qui sont communes et la collaboration avec les tiers est inextricable. C’est pourquoi ceux qui produisent le plus ne peuvent prétendre posséder un droit exclusif sur ce qu’ils ont produit car ils ne sont pas les seuls auteurs et donc ils sont redevables aux autres des effets de cette collaboration. Considérant que tout produit étant une collaboration, il doit s’établir une péréquation envers ceux qui produisent le moins, d’où l’idée de redistribution sociale, passant par exemple par l’impôt. Cette redistribution sociale devrait ainsi permettre une “égalisation des conditions”, concept développé par Tocqueville. Cette “égalisation des conditions” devrait donc être capable de répondre au concept d’”égalité des chances”, considéré bien souvent comme la seule manière valable de “nous donner l’égalité dans la liberté” [8].
Qu’en est-t-il dans la réalité? De par la mondialisation néolibérale économique et financière, l’État-providence est aujourd’hui en crise, dès lors sans le processus d’égalisation des conditions, à quoi bon déclarer l’égalité des chances, qui en fait, n’est que l’inégalité des chances puisque nous n’avons pas l’égale liberté à accéder à toutes les positions sociales de la société?

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Ceci nous amène à notre dernier temps de notre réflexion: quelle interaction y a-t-il entre l’égalité et la liberté? c’est la non-revendication de l’égalité qui met en péril la liberté de chacun.

Nous devons tout d’abord nous interroger sur l’origine et le fondement de la revendication égalitaire. Celle-ci est née en rejet par rapport à la société d’ordre, qui organisait les rapports sociaux de manière hiérarchique inéchangeable. Les raisons fondamentales de la poussée égalitaire sont donc simples, elles veulent construire un rapport égalitaire entre des individus, c’est-à-dire exempt de relations de domination. Il nous faut rappeler l’origine latine du mot liberté: liber, qui signifie “de condition libre, affranchi”. On voit ici se dessiner une étroite relation entre égalité et liberté. Observons la situation entre un esclave et son maître, situation où il y a rapport de domination et donc point d’égalité. L’esclave étant soumis à la puissance dominante de son maître n’est évidemment pas libre et le maître, lui agit en fonction de sa position dominante et aspire forcément à la garder et par-delà, n’est pas libre puisqu’il agit sous pression de conserver sa place. En somme, quand il n’y a pas d’égalité, il y a rapport de domination et donc il n’y a pas de liberté. C’est pourquoi nous en arrivons à la conclusion que l’égalité est une condition de la liberté réelle. Jean-Jacques Rousseau défend d’ailleurs “L’égalité, parce que la liberté ne peut subsister sans elle” [9]. Nous pouvons également nous appuyer sur “l’ordre lexical” [10] que définit John Rawls pour fonder une société juste qui place le principe de la juste égalité des chances comme condition nécessaire au principe de différence.
Nous comprenons parallèlement la thématique de l’aliénation dans le travail récurrente chez Karl Marx. L’individu n’est pas libre de ne pas travailler, il y est contraint de par les forces économiques de manière à assurer son existence. Nous nous attachons donc à avoir une conception de l’égalité comme égalité d’autonomie. Pour cela, la revendication d’allocation universelle semble une piste à étudier. Elle serait “attribuée: – à tous, riches et pauvres (sans contrôle de ressources); – sur une base individuelle; – sans aucune exigence de contrepartie” [11]. Effectivement, nous ne devons plus penser les remèdes à l’injustice de manière correctif mais comme des remèdes transformateurs, comme l’allocation universelle. Il s’agit désormais de “restructurer en profondeur les rapports de production” [12]  car si “la redistribution corrective peut stigmatiser les personnes défavorisées” [13], les remèdes transformateurs aident “à résoudre certaines formes de déni de reconnaissance” [14]. Ces politiques de réelle transformation sociale permettrait de sortir des déterminismes présents à l’heure actuelle et les individus seraient alors réellement libres, tant dans leur possibilité de vouloir que leur liberté, que leur possibilité d’agir. Nous voyons donc bien que la revendication égalitaire permettra à chacun la possibilité d’affirmer son identité et prendre pleinement part à sa liberté morale.

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En somme, contrairement à la réponse intuitive que l’on pourrait donner à notre problématique présupposant de la revendication de l’égalité comme menace sur la liberté, nous nous sommes rendus compte que en théorie, du moins, les principes d’égalité et de liberté peuvent s’inscrire de pair de manière formelle. Mais se contenter de garantir ces principes de manière formelle les rend chimériques. Conséquemment, si nous voulons aller au delà, et garantir en pratique, une égalité et liberté réelles, l’égalité devient alors une condition de la liberté, d’où nous pouvons dire que c’est la non-revendication de l’égalité qui menace la liberté. En effet, “toute société qui prétend assurer aux Hommes la liberté, doit commencer par leur garantir l’existence” [15]. C’est pourquoi, nous devons nous pencher et prendre plus au sérieux les thèses défendant un revenu d’existence ou encore une allocation universelle. Cependant, comment répondre à la crise de l’État-providence? Cela aurait-il un sens de parler justice sociale mondiale au sens de justice égalitaire? Quel est l’ensemble de conditions qui est supposé être satisfait au niveau d’une nation et qui n’est pas satisfait au niveau du monde tel qu’il est actuellement? Faudrait-il suggérer une communauté mondiale qui serait “structure de base”? Mais comment prendre en compte le multiculturalisme présent qui même au niveau d’une nation deviendrait problématique? Comment prendre en compte la multiplicité d’identités? Ne faudrait-il pas penser d’abord à mettre en place des institutions communes qui elles, entraîneront par la suite la naissance de cette communauté commune? Faudrait-il instituer un État mondial?

__________________

1 Alain Bihr, L’égalité des chances contre l’égalité

2 Robert Nozick, Anarchie, État, utopie, PUF, p. 188

3 Alexis De Tocqueville, De la démocratie en Amérique, tome 2, deuxième partie, chapitre 1, GF, p. 123

4 Alexis De Tocqueville, ibid, GF, p. 122

5 Alexis De Tocqueville, ibid, tome 1, deuxième partie, chapitre 4

6 Friedrich August Von Hayek, Le mirage de la justice sociale

7 François-Xavier Merrieu, L’État-providence, p 3

8 Patrick Savidan, Repenser l’égalité des chances, p 21

9 Jean-Jacques Rousseau, Du contrat social, Livre II, chapitre 11

10 John Rawls, Théorie de la justice, p 157

11 Philippe Van Parijs, L’allocation universelle, p 5

12 Nancy Fraser, Qu’est-ce que la justice sociale? reconnaissance et redistribution, p 36

13 Nancy Fraser, ibid, p 35

14 Nancy Fraser, ibid

15 Léon Blum, Nouvelles conversations de Goethe avec Eckermann

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