La lucidité est-elle une contrainte au bonheur ?


  • Nature du devoir : dissertation
  • Cours : Terminale ES, philosophie
  • Note : 18/20

Le bonheur est considéré comme le “souverain Bien”, caractérisé par un sentiment général et durable de satisfaction, c’est la fin recherchée par tout être humain. S’il est une fin recherchée, cela ne signifierait-il pas qu’il n’est qu’un idéal et non une réalité ? Ainsi, pour la plupart d’entre nous, nous ne vivons pas à proprement parler dans le bonheur, mais en quête de celui-ci. Comment faire pour l’atteindre ?

La société de consommation dans laquelle nous vivons tente d’ériger un modèle de bonheur qui fait une place primordiale au divertissement et véhicule une image “barbante” à tout ce qui tend un tant soit peu à nous faire réfléchir, “Arrêtez de vous prendre la tête et profitez tout simplement, là est la clef du bonheur”. On nous oppose bien souvent “l’imbécile heureux” à l’intellectuel malheureux ou encore la naïveté de l’enfant émerveillé à l’adulte désenchanté conscient des épreuves de la vie. Ceci met en lumière que nous ne sortons pas indemne de l’expérience de la connaissance puisque celle-ci abouti à une prise de conscience de soi, que l’on pourra appeler “lucidité”, et une pléthore de questions existentielles qui perturbe la paix de notre esprit.

Nous nous demanderons si la lucidité est une contrainte au bonheur. En effet, être vigilant de toujours s’inscrire dans la réalité, n’est-ce pas être condamné au malheur ? Partant de ce constat, sommes-nous plus heureux dans l’illusion ? Mais, ne pas avoir la faculté de concevoir clairement notre bonheur n’est-il pas la preuve d’un bonheur illusoire ? De plus, être lucide c’est être en état perpétuel de recherche de vérité que requiert la liberté, donc si nous sommes lucides, nous sommes libres : la lucidité n’est pas une contrainte mais une obligation. Enfin, il nous faudra nous interroger sur les conditions nécessaires à un bonheur véritable et sensé nous permettant de nous réaliser pleinement.

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Nous allons tout d’abord chercher à comprendre pourquoi la lucidité apparaît dans un premier temps comme une contrainte au bonheur.

Être lucide, c’est avoir le souci permanent de se sortir de l’illusion pour atteindre la vérité. Pour cela, nous devons en premier lieu douter de tout, c’est le doute méthodique de Descartes. Nous pouvons déjà noter que cette première étape nous oblige à remettre en cause tout ce que l’on nous a inculqué auparavant, y compris tout ce qui composait notre bonheur ainsi l’exercice de lucidité apparaît comme une annulation de notre bonheur. Descartes décrit d’ailleurs à l’issue de ce doute une sensation de noyade, représentative d’une certaine souffrance or la souffrance est ce qui s’oppose au bonheur si l’on a une conception “négative” de celui-ci appelée ataraxie, c’est-à-dire l’absence de souffrance.

Dans le Discours de la méthode, Descartes fait une découverte : celle de la subjectivité constituante avec sa célèbre formule du Cogito “je pense donc je suis”. L’homme lucide est donc amené à prendre conscience de son existence. L’homme fait ici face à conscience réflexive c’est-à-dire qu’il a la capacité de représentation de lui-même. À partir de cette prise de conscience, l’homme lucide est contraint d’assumer tous ses actes et ceci nous prive du confort de notre insouciance et de notre irresponsabilité. En effet, cette lucidité qui nous impose la responsabilité nous place dans ce que Sartre appelle l’angoisse. L’angoisse étant une sorte de pathos primitif survenant de la conscience du néant actuel de notre existence, nous voyons ici aussi que la lucidité apparaît comme une contrainte au bonheur, puisqu’elle nuit à la paix intérieure de notre âme.

D’autre part, la lucidité se définit comme une faculté de clairvoyance, ce qui signifie qu’elle doit nous permettre d’anticiper et nous projeter dans l’avenir mais aussi en tant qu’elle place l’homme dans un réflexif sur lui-même, elle lui remémore son passé. Mais n’est-ce pas là le signe que l’homme lucide, trop occupé par les remords du passé et les espérances de demain, ne prend-t-il jamais le temps d’apprécier son présent ? Le présent nous échappe : voilà la conclusion que tire Pascal dans ses Pensées en écrivant “Ainsi nous ne vivons jamais, mais nous espérons de vivre, et, nous disposant toujours à être heureux, il est inévitable que nous ne le soyons jamais”. La lucidité nous empêche donc d’atteindre le bonheur.

Par conséquent, nous pouvons supposer que nous sommes plus heureux dans l’absence de lucidité. Anatole France, dans Les Dieux ont soif, écrit d’ailleurs : “L’ignorance est la condition nécessaire du bonheur des hommes”. Tentons d’en comprendre les raisons.

Si la lucidité nous empêche d’atteindre le bonheur, il faut accepter ici que le bonheur peut difficilement se conceptualiser rationnellement si bien qu’une vie heureuse n’est pas de se tourner vers la raison. Nous pouvons ainsi décliner une définition du bonheur non raisonnable pour accéder à une approche matérialiste du bonheur qui privilégie les plaisirs associés au monde du sensible plutôt que ce qui se rattache au monde intelligible. Pour illustrer ce comportement, nous pouvons observer celui qu’on appelle “l’imbécile heureux” qui n’use pas de sa capacité réflexive, autrement dit ne s’élève jamais dans le monde des idées et reste dans le monde de l’en-soi : ainsi, il prend toutes les sensations et les plaisirs qu’il perçoit pour argent comptant.

Mais la réalité matérielle peut parfois être difficile à affronter, dans ce cas-là, nous pouvons imaginer “l’imbécile heureux” prendre une autre voie du bonheur : celle construite à partir des illusions. Dans Malaise dans la civilisation, Freud nous explique d’ailleurs que l’illusion est l’un des moyens les plus efficaces pour nous rendre heureux puisqu’elle crée des satisfactions substitutives permettant de nous faire oublier la souffrance effective de l’existence. Les illusions proviennent de croyances et nous permettent ainsi d’aspirer à une (autre) réalité rêvée. Ceci correspond à la définition du bonheur que nous donne Kant dans Fondement pour la métaphysique des mœurs : “un idéal, non de la raison, mais de l’imagination”.

Nous avons vu dans cette première partie pourquoi la lucidité qui n’est autre qu’une confrontation à la réalité pouvait être déroutante et amenait le plus souvent au malheur, c’est pourquoi rester dans l’insouciance amenait plus facilement au bonheur. Surtout qu’il est à noter qu’une fois que l’on a eu une prise de conscience de la dureté de la vie, il est difficile de s’en affranchir : la lucidité apparaît alors une contrainte au bonheur puisqu’elle empêche d’y accéder.

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Mais être heureux dans l’insouciance que l’on pourrait qualifier d’illucidité, n’est-ce pas un bonheur illusoire ? De plus, n’est-ce pas être à la merci de déceptions dès la connaissance un jour ou l’autre de nos croyances erronées ? Comment réussir à dépasser la souffrance que nous impose au début l’exercice de lucidité c’est-à-dire le temps de la désillusion ? Nous verrons dans ce second temps de notre réflexion que c’est la lucidité qui nous permet de parvenir à un bonheur véritable.

En premier lieu, nous allons expliquer en quoi le bonheur qui fait abstraction de lucidité est illusoire. Tout d’abord, lorsque l’homme qui cherche son bonheur dans le maximum de satisfactions externes, allant de plaisirs en plaisirs est en fait dans le “divertissement”, thème que Pascal a traité dans ses Pensées et montrant qu’en cherchant perpétuellement à se divertir, l’homme veut en réalité fuir sa condition humaine (il n’est ici que dans le simple plaisir animal) or considérant le bonheur véritable comme la qualité de jouir de son être, nous voyons ici que l’homme décrit n’est que dans un bonheur trompeur. Ensuite, le bonheur construit à partir d’illusions est aussi comme son essence nous l’indique : illusoire. Les joies de l’illusion ne sont que superficielles, c’est qu’explique Descartes dans sa Lettre à Élisabeth : “je n’approuve point qu’on tâche à se tromper, en se repaissant de fausses imaginations ; car tout le plaisir qui en revient, ne peut toucher que la superficie de l’âme, laquelle sent cependant une amertume intérieure, en s’apercevant qu’ils sont faux.”

Conséquemment, “il vaut mieux être un peu moins gai et avoir plus de connaissance” : être moins gai ne signifie pas être moins heureux, au contraire la lucidité sera la condition nécessaire à un bonheur intense et véritable. Il est vrai que la lucidité crée en tout premier lieu des souffrances de l’âme, soit mais au lieu de vouloir les rejeter à tout prix, il vaut mieux tenter de les comprendre. “Souffrir, c’est donner à quelque chose une attention suprême” écrit Paul Valéry dans Monsieur Teste, ainsi nos souffrances sont l’illustration de la grandeur de notre sensibilité. Développer sa sensibilité, c’est aussi, accroître sa capacité à apprécier pleinement le bonheur. Ainsi, nous n’aurons pas une conception “négative” du bonheur en tant qu’ataraxie. Si le bonheur était la simple absence de souffrance, il serait bien terne et monotone tandis que si nous passons auparavant par des épreuves de souffrances, la joie sera d’autant plus intense après. Ainsi, la lucidité apparaît comme une contrainte mais qui doit se surmonter pour accéder à un bonheur qui sera plus intense. Être lucide, c’est avoir la capacité de conscience réflexive, ainsi lorsque nous sommes heureux, nous prenons conscience de la valeur de notre bonheur bien plus que “l’imbécile heureux” qui ne sait mesurer la chance ou non de ce qui lui arrive et ne vit en fait que dans la banalité.

De plus, la lucidité nous permet de clarifier certains points comme celui de notre finitude. Certains diront que l’idée de mort paralyse et ne peut que nous rendre plus malheureux que nous l’étions mais en réalité, c’est la mort approchante qui nous pousse à vivre le plus intensément possible. C’est ce que Kierkegaard explique dans son Traité du désespoir : “Le sérieux comprend que si la mort est une nuit, la vie est le jour” ce qui signifie que c’est la connaissance de la mort qui nous pousse à agir aujourd’hui et arrêter de toujours repousser ce que l’on doit faire au lendemain. La lucidité est donc un stimulant de la vie.

Nous avons donc montré dans cette seconde partie que la lucidité cherchant à donner un sens à notre existence, parvient à un bonheur véritable et plus intense que celui de “l’imbécile heureux”.

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Nous allons voir enfin dans ce troisième et dernier temps de la réflexion que la lucidité poussant à l’action, c’est elle qui nous permet de nous réaliser pleinement et atteindre ainsi un réel bonheur.

Comme nous l’avons indiqué dans la première partie, la lucidité, qui nous apporte une prise de conscience de notre condition humaine ainsi que de notre pleine responsabilité. Il faut regarder positivement ce qu’implique la responsabilité : c’est la liberté de la condition humaine. Être libre, c’est être maître de sa puissance subjective d’auto-détermination, c’est-à-dire ne pas être hétéronome mais bel et bien autonome. Le mot contrainte faisant référence à une situation d’hétéronomie, il est donc absurde de considérer la lucidité comme une contrainte à quoi que ce soit puisqu’on ne peut contraindre quelqu’un à être lucide, c’est par lui-même que l’homme s’oblige à être lucide. De cette responsabilité, doit découler le fait de prendre sans réserve des choix selon des valeurs que l’on aura choisies librement or ces valeurs choisies sont forcément pour indiquer le Bien selon sa conception qui se doit d’être universalisable, de là, nous pouvons déduire que l’homme ne peut que choisir la vie bonne, il est ainsi maître de vivre dans son bonheur.

Mais avant de s’emparer de sa responsabilité, comme nous l’avons également notifié dans la première partie, l’homme est angoisse. Conséquence, qui selon les critiques de l’existentialisme, plongerait les gens dans un “quiétisme du désespoir”. Nous nous opposerons à cette hâtive conclusion puisque si nous acceptons en effet le fait que l’angoisse tend à faire devenir l’homme désespéré, c’est là la base de ce qui va le pousser à l’action. Il faut se distancer des jugements négatifs de l’opinion commune du mot désespéré. En effet, c’est plutôt l’espérance qui conduit à l’inaction puisqu’elle se caractérise par l’attente d’un bonheur qui ne dépende pas de nous. Comte-Sponville écrit dans Le bonheur, désespérément : “le contraire d’espérer, ce n’est pas craindre, mais savoir, pouvoir et jouir” et cite Sénèque qui écrit dans sa Lettre à Lucilius : “Quand tu auras désappris à espérer, je t’apprendrai à vouloir” : la volonté, voilà le maître mot pour atteindre le bonheur. Le bonheur n’est pas un don, il est libéré de la chance pour être rendu à la liberté. La volonté se différencie justement de l’espérance dans la mesure où sa satisfaction dépend de nous et c’est grâce à la lucidité que notre volonté s’inscrira dans le réel pour agir, mesurera auparavant l’importance des changements qui découleront de nos actions, et ainsi nous permettra de ne pas être déçu des résultats puisque anticipés.

Si l’on peut reprocher à l’homme lucide de (trop) réfléchir, cette réflexion est le seul fondement possible avant toute action donc en finalité, l’homme lucide agit donc, vit et existe à travers ses projets tels qu’il les a conçus, il est alors dans le véritable bonheur : celui qui donne un sens à notre existence et concilie le bonheur du monde intelligible par sa réflexion à celui du monde sensible par son action.

***

En conclusion, nous pouvons affirmer que c’est en vérité l’absence de lucidité qui est une contrainte au bonheur car elle nous laisse dans la seule appréciation niaise du présent et sommes alors sous soumis au bonheur ou non, en tant que fatalité. La lucidité, en revanche se doit d’être une obligation car c’est la condition sine qua none pour atteindre un bonheur véritable, intense et sensé puisqu’elle tend vers une quête de vérité et nous retire de nos illusions. Quand il est là, elle nous fait prendre conscience de notre bonheur et nous oblige à agir et s’engager pour donner un sens au bonheur et par-delà persévérer dans notre existence.

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4 réflexions sur “La lucidité est-elle une contrainte au bonheur ?

  1. bonjour, pour que lucidités soient équipées d’évidences où, comment monopoliser, je vous propose ces quelques repères, à méditer, où l’illimité même partout n’aura mené nulle part le monopole de la considération…

    le monopole de la concentration, l’extrême densité de tous les composants possibles avec uniquement le vide absolu comme environnement ; le monopole du centre, partout densité extrême illimité qui contient uniquement tout le vide absolu ; le monopole de la centralisation, partout densité extrême illimité qui contient uniquement tout le vide absolu devient partout densité extrême illimité sans vide ; le monopole de la déconcentration, partout densité extrême illimité sans vide ; le monopole de la décentralisation, le vide absolu partout

    http://lucides.canalblog.com/

    sincères salutations

  2. La lucidité est de savoir que l’on va probablement commettre une erreur ou prendre ungrand risque pour soi ou pour autrui, les deux étant parfaitement évitables si on ne va pas plus loin mais, qu’au vu des circonstances du moment, nous choisissons, intimement conscients que nous ne pouvons agir autrement.

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